J’ai quitté Miami en courant. Direction le Sud, le bout pointu de la Floride sur la carte du grand pays. Downtown Miami est encore loin des marécages et des mangroves du sud, mais c’est déjà la jungle. A l’heure de l’ouverture des magasins, pour ceux qui ferment encore la nuit, la foule se presse, il y en a même qui courent tellement il sont pressés de ne rien rater d’une journée de travail qui débute à grands coups de décibels.  Marteaux piqueurs et sirènes d’ambulances fonceuses s’ajoutent au majestueux concert d’une ville qui ouvre. Je cours moi aussi, mais c’est pour atteindre Key West, l’ultime île au sud de l’archipel des Keys, chapelet d’îlots reliés chacun par des ponts. Une  ballade bercée par le si familier ronronnement de

Iguane de compagnie

l’autoroute, qu’en Amérique on appelle le freeway. Etre “sur la route” aux Etats-Unis, pour un routard, c’est littéralement être en Amérique. L’imaginaire fait ressurgir de notre enfance ces heures passées à regarder les feuilletons à la télévision. Je ne compte plus les fois où je suis venu dans ce grand pays, dix fois, peut-être quinze, ayant connu bien des aspects de la société Américaine… Dans les Armées du salut où j’ai posé mon barda pour une nuit ou deux, ou les plages de Californie. Mes pieds ont foulé déserts et chaînes de montagnes, de l’Arizona au Colorado. Je me suis aussi vu discerner le statut de citoyen d’honneur de Los Angeles, de New York, de San Diego, de Huston, et bien d’autres villes encore… L’Amérique récompense ceux qui osent se frotter à elle. De l’Alaska à la Patagonie et de San Francisco à New York, je porte encore l’Amérique sous les semelles.
Et c’est toujours en anonyme qu’une nouvelle journée commence. Où est la route de Key West ?Je demande mon chemin à un couple, et me voit aussitôt répondre “nous ne sommes pas d’ici !”. A Miami personne n’est d’ici. Quand ils ne sont pas de Cuba ou du Mexique, ils sont du Connecticut, du Montana ou d’une autre région où il ne fait pas bon être en hiver. La ville de Miami appartient à tout le monde et à personne. d’ailleurs je la quitte. Un jeune en bermuda, tongs et casquette de baseball portée à la canaille m’indique enfin comment rejoindre Key Biscayne, à pied, sans devoir escalader les rambardes des freeways, et finir ma course à l’arrière d’une voiture noire et blanche de police. Nous marchons quelques kilomètres ensemble. Tony, mon nouveau camarade de trottoir, lui, il est bien d’ici, même s’il ne possède ni Rolls ni Jaguar. Seulement une paire de tongs pour avancer. Il s’indigne de voir autant de luxe dans la ville qui l’a vu naître. Mais comment rendre Miami si étincelante sans ses apparats pour milliardaires en villégiature ? Key Biskayne est le tout premier îlot, situé à une dizaine de miles du centre de Miami. Je cours sur un pont de plusieurs kilomètres, cerné par les immensités bleues. A ma gauche l’océan atlantique, à droite le golfe du Mexique… à peine quelques mètres séparent ces deux déserts liquides. Au sommet de la courbure qui marque le milieu, où passent les gros navires, deux jeunes filles enlacées comme une pieuvre à deux têtes échangent un langoureux baiser de cinéma, sous un ciel sans nuage. Cette scène m’offre un petit avant-goût de Key West.

Lit en béton
En contrebas du pont mon attention est attirée par la présence d’un manatee, plus connu en Floride sous le nom de sea cow ou “vache de mer”. Cette masse de 500 kilos ressemble plutôt à un petit hippopotame errant dans les fonds marins. Avec lestortues géantes, les nombreux iguanes et ibis qui se prélassent au soleil, le paysage ne manque pas de pittoresque. J’en profite pour descendre sous le pont, goûter et comparer la salinité des deux océans. La nuit tombe tandis que j’approche de Key Biscayne. Comme à New York, rues et avenues se croisent pour enfermer la ville dans la prison formée par cette grille géométrique. Pensant que le sable doit y encore être chaud, je cherche en vain une plage pour y passer la nuit. Impossible d’accéder à ces petits coins de cartes postales malgré le nom prometteur sur les plaques des rues. Ocean drive, Beach avenue ou Coconut street conduisent bien vers l’océan mais aboutissent sur des résidences gardées par des hommes armés, avec voitures de sheriff prêtes à l’emploi. Privé de sable je m’endors sur un banc public au bord d’un terrain de football. Quelques heures plus tard je suis réveillé par la pluie tropicale, aussi tiède que brève. Au milieu de la nuit je m’en vais à la recherche du sommeil sous le dais d’un jardin, proche de l’enceinte sportive. Au petit matin ce sont les premiers lancers du ballon ovale qui me sortent de mon lit en béton. Le plus important est d’avoir échappé à la torche électrique d’une paire de policiers. Ces derniers n’auraient pas hésité à me secouer par les côtes. Des panneaux disséminés un peu partout – certains sont même cloués sur les troncs d’arbres – interdisent à quiconque d’occuper squares et parcs entre 23 heures et 7 heures le matin. Le gouvernement américain peut s’abroger le droit de bombarder et envahir des pays étrangers, mais interdire les promenades nocturnes dans ses propres jardins publics.

Vous dormirez dans notre tente
Le ruban d’asphalte me conduit plus au sud, vers Key Largo puis Marathon où je vais traverser le fameux Seven-miles Bridge. Un pont de 11 kilomètres qui me donne la sensation de courir au-dessus de l’eau. Une heure plus tard je parviens au bout de cette longue route de béton posée au milieu des océans. Le soir tombe et le ciel s’illumine de tout son feu vespéral. Je parviens à Sunset Key, petit confetti minéral, île flottante sur l’océan, décorée de cocotiers et de sable blanc. Quelques maisons et un luxueux camping sous la végétation tropicale empêchent de faire croire à une île déserte. Une voiture s’arrête à mon niveau et un couple de retraités s’inquiète de ma présence dans ce coin perdu. Dans un pays où la voiture est reine, se déplacer à pied sur une route est perçu comme une activité suspecte, en particulier dans les paradis pour riches. J’explique mon histoire à madame. Après une brève concertation avec monsieur, celle-ci me propose de grimper à l’arrière de la somptueuse limousine. “Vous dormirez dans notre tente !” Je reste dubitatif… Le couple s’empresse de me préciser que cette tente, au seuil de leur camping-car, sert de cuisine et salon de jardin.  Me voilà rassuré ; je ne jouerai pas au chaperon pour retraités. “Nous t’offrons l’hospitalité en échange de toutes les histoires que tu nous raconteras”, m’annonce Margaret, âgée de 70 ans et vêtue comme une reine d’Angleterre en visite dans une lointaine île de l’empire britannique. Je ne manque pas de répondre “vous risquez de ne pas dormir de toute la nuit”. Un camping-car ? Plutôt un palace sur roues doté de tout le luxe, indispensable comme superflu. L’Internet, grâce au relais satellite,  télévision  avec écran vaste comme une voûte étoilée, aux milliards de chaînes ; quatre chambres, dont la plus divine, réservée aux maîtres de céans ; salle de bains, toilettes, cuisine, canapé. Pour se rendre au supermarché de Key Largo, on préférera utiliser la limousine, tractée à l’arrière du camping-car lors des grands déplacements. Margaret et Williams séjournent six mois par an dans ce camping, et passent le reste de l’année dans leur maison au Montana, durant la saison chaude. S’ils mènent la vie des oiseaux migrateurs, ils se déplacent en s’assurant un maximum de confort. Des voisins de camping sont invités à cette soirée improvisée. Tout a été prévu  pour prévoir l’imprévu, y-compris la bouteille de champagne achetée en France sur Internet. En cas d’imprévu… William a le souffle coupé en me voyant gonfler à grands poumons le matelas pneumatique qui me servira de lit. Une pompe électrique était bien entendu prévue pour ce genre de corvée. En guise de bonne nuit, je m’entends dire “il y a de la bière au frigo, si tu as soif il n’y a qu’à te servir !” Haricots, ketchup, omelette, bacon, muffins, pain de mie, sirop d’érable, jus d’orange, café… Voilà pour le petit déjeuner matinal, mais, fidèle à mes habitudes, je ne prends que du café.

La classe !

Clandestins
La route poursuit son cours, sous les effluves d’une végétation en décomposition dans la mangrove. Le son de mes pas réveille les iguanes assoupis sous le soleil. Ils s’enfuient comme des moineaux effarouchés avant que je n’arrive à en attraper un. Au bord de la route des panneaux publicitaires se veulent rassurants. “Patience, plus que 10 miles avant le prochain Mac Donald’s”. Les Hell’s Angels roulent sans casque mais avec le sourire. Après tout, des anges, même sortis de l’enfer, restent des anges. Dans le ciel, des Zeppelins géants flottent, immobiles et silencieux, très haut au-dessus de l’océan. Ces jumelles célestes, scrutent la surface de l’océan à la recherche de ces immigrés cubains bravant chaque jour le golfe du Mexique pour tenter clandestinement la traversée vers la Floride. Entassés sur de fragiles petits bateaux en bois, ils ont toutes les malchances du monde pour être interceptés par la police américaine bien avant d’atteindre les côtes de l’Eldorado. Ces Cubains des mers me rappellent les réfugiés connus à Calais. Ils portent très loin, au péril de leur vie, leurs rêves d’une vie meilleure. Ils me rappellent aussi ces bébés tortues sur les plages des Galapagos. Venant tout juste crever leur coquilles d’œufs sur le sable, ces petites tortues aux pattes encore frêles doivent se hâter de rejoindre les vagues de l’océan ; assez vite pour ne pas être avalés par les prédateurs.

Paradis pour tous
Après deux cent cinquante kilomètres de course je parviens à Key West, la dernière île de l’Archipel des Keys. C’est le point le plus austral des Etats-Unis, situé à moins d’une centaine de kilomètres de Cuba. C’est pour moi la fin de la route. Sur Duval, principale artère de Key West, un homme à l’allure de Hell’s Angel arpente le trottoir, avec un long iguane sur l’épaule. Le reptile, vivant, porte une paire de lunettes de soleil sur le bec. Un autre hurluberlu pédale sur un tricycle avec son perroquet en équilibre sur l’épaule. Cette partie du monde exhale assez de folie pour ne jamais s’y ennuyer, à la faveur d’un climat enchanteur tous les jours de l’année. Sous le soleil de Floride, les noëls passent inaperçus. En Floride il y a décidément un paradis pour tous. Depuis des décennies ces plages de sable fin accueillent les gays et lesbiennes. Avec le drapeau indiquant la force des vagues, flotte également la bannière aux couleurs arc en ciel. L’écrivain Ernest Hemingway, auteur du Vieil homme et la Mer vécut à Key West une partie de sa vie, parmi d’autres auteurs. Transformée en musée, sa maison se visite au prix de trois fois celui du Louvre. Sur leur enseigne, les restaurants touristiques clament le statut  de “restaurant le plus au Sud des Etats-Unis”. Une imposante borne de couleurs indique “Southernmost point of the United States”. Fin des Etats-Unis d’Amérique… “Magasin de souvenir le plus au sud des USA”, hôtel le plus au sud”, “toilettes les plus au sud…” Tous les commerces, y-compris les latrines payantes, revendiquent cette caractéristique géographique : être le plus au sud possible. Un homme d’une cinquantaine d’années m’aborde, l’air menaçant… Ses tatouages et son haleine d’ivrogne en disent long sur son parcours. Il prétend m’avoir reconnu. Selon lui je suis un agent fédéral des tribunaux américains. Il y a quelques années je l’aurais fait subir un interrogatoire avant de le jeter en prison dans l’Etat du Connecticut. Est-ce une farce ? Un trop plein d’alcool, ou juste la folie ordinaire de la vie sous les cocotiers ? Je menace à mon tour le mythomane.
– Si tu ne me laisses pas tranquille j’appelle les collègues, et nous allons te remettre en prison jusqu’à la fin de tes jours.

J’aime l’Amérique. Un pays qui fabrique assez de folie pour qu’on ne s’y ennuie jamais.

Sous le soleil de Floride

 

 

Par Jamel Balhi