Le métier de voyageur n’est pas un métier comme les autres. On est toujours au premier plan de tout.

Miami Beach, Jamel BalhiMiami beach. Sur Collins avenue un clochard handicapé dans un fauteuil roulant me demande de l’aider à traverser. J’accepte volontiers mais parvenu sur le trottoir d’en face, l’homme me demande si je veux bien le pousser un peu plus loin, jusqu’à la bibliothèque publique.  J’ai tout mon temps, va pour un bon kilomètre de trottoirs et de rues à traverser ! Je pousse avec précaution et méthode la charrette et son occupant à travers l’historique quartier Art déco de cette ville – ô combien cinématographique. Me voilà à présent homme de compagnie pour clochard en fauteuil roulant. Chemin faisant nous échangeons quelques mots. L’homme que je promène s’appelle Peter. Âgé de 60 ans il vit dans un refuge psychiatrique de Miami. Il affirme qu’un abus de marijuana pendant quatre ans lui a fait perdre sa tête. Les deux seuls chicos qu’il lui reste à la mâchoire inférieure ont figé son visage dans un sourire permanent. Sur le seuil de la grande bibliothèque mon clochard sur roues ose quand même demander si, par hasard,  je n’aurais pas deux ou trois dollars à lui donner. Je lui réponds que ce serait plutôt à moi de réclamer un petit pourboire pour le service rendu. Un transport de malade effectué avec style, sans la moindre secousse à la descente des trottoirs, ça mérite récompense, non ?
Nous nous quittons sur un sourire.

Offrir son temps et ses capacités au profit des autres ne signifie pas mettre ses dollars à leur disposition, a fortiori lorsqu’on voyage avec un budget limité.
Il est vrai qu’en Amérique même les grains de sable ont un prix. Trouver une plage dont l’accès ne soit pas tarifé relève d’une opération très délicate, parfois même clandestine.  Il faut marcher jusqu’aux abords de la périphérie pour goûter à la trilogie sea sieste and sun. La plage de Miami Beach a échappé à la règle des plaisirs payants. Cette ville à part entière, de 88 000 habitants, mérite son appellation.  Je viens ici surtout pour observer la foule des joggers foulant le rivage de l’océan Atlantique, dans un décor de cocotiers et de sable blanc. Tous les âges, toutes les couleurs de peaux et toutes les classes sociales défilent devant moi. Chacun a modelé la course à pied en art personnel, comme ce papa dans le vent joggant derrière une poussette où dorment à poings fermés ses deux petits jumeaux. Un autre père de famille juif orthodoxe, en chemise blanche, pantalon et chapeau de feutre noir, court en tenant par la main ses deux fils d’une dizaine d’années, habillés tout comme lui. Une dame âgée passe elle aussi en courant. Elle est entièrement vêtue de rose jusqu’au bout des lunettes… et du téléphone portable. Elle sied à merveille au paysage.
Je suis étonné par cette propension des hommes à se retrouver torse nu seulement quand les mécaniques sont gonflées à bloc. Sous le soleil de Floride, le body building est un sport qui s’exhibe, et c’est précisément pour cette raison qu’on le pratique.

 Miami-Beach - J. BalhiPassent des Ferrari, des Corvette et autres Rolls Royce ; indispensables agréments visuels pour compléter un décor familier de cinéma. Miami Beach est une scène de théâtre au bord du chaud et accueillant océan Atlantique. Le quartier Art Déco possède encore ce petit air de la Belle époque, du temps de Bogart et Lauren Bacall. Fini le noir et blanc, aujourd’hui Miami Beach s’admire en Technicolor, les yeux ouverts en grand sur les surfeurs, skateboarders, kyte surfers et  mamy  joggeuse. A chacun sa vague, à la faveur d’une météo toujours au beau fixe. J’aperçois une Cadillac rose fluo décapotable, mise en vente sur Ocean drive. Sur l’écriteau on peut lire : you’d look cool driving me. T’auras l’air cool à mon volant. Quoi de plus américain que le mot cool.
Le ciel bleu est envahi par les passages répétés de petits avions publicitaires suivis d’une traînée de lettres géantes à la gloire du Magic City Casino.  On se croirait un peu sur les plages de la Côte d’Usure entre Saint-Raphaël et Nice. Présents partout, les panneaux publicitaires vous volent votre  volonté et anéantissent votre faculté de réfléchir. Vous les évitez avec dédain, ils savent où vous trouver pour mieux vous achever.
La 12ème rue est le point de ralliement des gays et lesbiennes. Chaque week end est l’occasion d’assister à de mini gay prides affriolantes et tapageuses. Pour qui n’est jamais allé à Disneyland, c’est l’occasion de rentrer dans le monde merveilleux de la folie ordinaire.  Des drag queens à plumes et bas résille haranguent les passants, les prennent par la main, essaient même de les embrasser… Ces hommes aux allures exagérées de femme – jusqu’à la caricature –  clament haut et fort les soi-disant bienfaits de l’homosexualité pour la société américaine. Une sono de musique techno m’envoie à la figure tous les hurlements de sa ménagerie intérieure. Sur ce coin de plage, on ne vient manifestement pas pour la sieste.

Dans un lointain passé Miami Beach était une langue de terre marécageuse et inhospitalière. Une faune et une flore exceptionnelles en avaient fait leur refuge. L’arrivée des colons européens s’est suivie de l’extermination rapide des Amérindiens Tequesta installés depuis des siècles dans le sud de la Floride.
Une sorcière disloquée avec un long nez velu et enroulée dans une cape noire traîne sur un coin de trottoir, piteusement abandonnée par ses propriétaires. La sainte-citrouille Halloween vient de s’achever et des zombies sont même en vente avec 30 % de réduction. C’est la grande promotion annuelle. Après les couleurs orange et noire des petites sorcières abandonnées, voici le rouge et le vert du Noël qui s’annonce. Il fait 28 degrés,  les camions de neige synthétique ne vont  pas tarder à débarquer. Malgré la chaleur, les cocotiers et le sable chaud de la plage, le Père Noël se débrouillera pour livrer quand même.

J’aime traîner dans les quartiers populaires ; jusqu’à passer mes nuits dans les Armées du salut. Je rencontre surtout des pauvres, dans l’Amérique de ceux qui n’ont pas le sou, des édentés et des bigleux ne pouvant se payer des lunettes, se vêtir autrement qu’avec les frusques des missions religieuses. Sous le soleil, la pauvreté reste quand même la pauvreté.

 Le rêve américain : une réalité pour beaucoup A l’instar de New York, Miami est le symbole du melting-pot à l’américaine, 55 % de sa population est née à l’étranger et plus particulièrement    en Amérique latine. Située à quelques heures de bateau des Caraïbes, elle est la porte d’entrée, et surtout le port d’attache, des Latino-américains aux États-Unis. L’espagnol est tout autant parlé que l’anglais dans les rues. Mais dans certains quartiers de Miami, l’anglais est une langue étrangère.  Pour me faire comprendre je dois ressortir mon espagnol appris sur les trottoirs de Mexico à Buenos Aires. Le dépaysement est total.
La 8ème rue, communément appelée « calle ocho » en espagnol (prononcer  caillé otcho) est le centre névralgique de Cuba à Miami, sorte de Harlem cubain, plus connu sous le nom de Little Havana. Je pars à la découverte de ce petit coin de Cuba, n’étant encore jamais allé sur cette grande île du Sud, située à 150 kilomètres de la Floride. Je désire prendre une photo face à un décor qui ressemble à un tableau de l’Amérique des années cinquante, avec son vieux fast-food au mur décrépi, l’épicerie à l’ancienne et les fresques de peinture murale. Tandis que je me tiens au milieu de la chaussée, des policiers – dont une femme, enfin je crois… – sont en train d’arrêter avec brutalité un homme.  Ce dernier  est plaqué sur la façade du fast-food, les pieds écartés comme les policiers tentent de lui enfiler une paire de menottes. Les insultes fusent. Fucking ceci, fucking cela. La voiture est garée comme il se doit à califourchon sur le trottoir, le rouge et le bleu du gyrophare s’ajoutant au feu vespéral du ciel. Je m’approche et demande la permission à madame de faire des photos d’un peu plus près. « Tout ce que tu veux, mon gars, Miami c’est encore mieux qu’à Hollywood ! » Quand je lui fais remarquer que je suis français, celle-ci ajoute aussitôt : « Ah, c’est bien votre président qui a son micro toujours ouvert ? » Clic ! Et madame de refermer les menottes au poignet de sa proie, poussée avec force dans la voiture comme dans un four à hamburgers.  J’ignore quel délit a pu commettre ce pauvre type mais une chose est certaine, les policiers de Miami ont la gâchette ou la combinaison orange faciles. Les sirènes de police ne manquent jamais de nous rappeler les bons vieux feuilletons télévisés. Je marche vers un prochain épisode. Ce pays est le meilleur qui soit pour perfectionner ses connaissances sur les armes à feu. J’entre dans un supermarché de la Petite Havana, toujours dans la calle ocho. Le garde de sécurité m’ordonne, en espagnol, de laisser mon sac à l’entrée du magasin. Chose rare dans le reste du pays. Est-ce parce que nous sommes dans le quartier Cubain ? Je refuse de m’exécuter et il accepte, toujours en espagnol, de me laisser rentrer… à condition de m’accompagner dans les rayons. Je n’ai pourtant nullement l’intention de commettre le braquage du siècle.  Je désire seulement acheter un coca cola.  Talonné de près par cette montagne de viande bardée d’étoiles de shérif, mes courses au supermarché ressemblent à une opération de commando.  En plus d’un sifflet, d’une matraque, d’un talkie-walkie et d’une paire de menottes, l’agent porte assez de munitions pour exterminer l’ensemble de la clientèle. Cela me distrait d’être ainsi intégré à un épisode de feuilleton américain. L’achat de ma bouteille de soda s’est soldé avec cet homme de deux mètres de haut immobile au bout de la caisse, bras croisés avec autorité. Etonnant le nombre de menottes aperçues dans le pays des hommes libres.

De vieux Cubains typés jouent aux dominos, attablés sur des tables en plein air  de la calle ocho. Leurs rires et leur faconde fleurent bon le Buena vista social Club. Je vois beaucoup d’enfants et d’ados, presque absents ailleurs dans Miami, ville favorite des retraités, qui viennent y passer l’hiver. La musique cubaine échappée des salons où l’on fume le cigare fait surtout oublier les délires et les vices de Miami Beach. Une vieille main ridée me tend un café expresso autour d’une table de jeu de dominos. Envie soudaine de partir à la découverte de Cuba, la grande Cuba… si proche qu’on peut en apercevoir les côtes. Je prends en courant la route de Key West, à la pointe sud de la Floride. Je quitte Miami et ses déboires avec en tête la pensée de Jack Kerouac mort en 1969 dans l’Etat de Floride : « La route est pure. La route rattache l’homme des villes aux grandes forces de la nature »…

par Jamel Balhi