En ces temps de coro

Le capitalisme est à l’arrêt, les avions cloués au sol, les sorties et les fêtes annulées. Un virus inconnu a mis le monde sous cloche et assigné à résidence plus de la moitié des habitants du monde. Une nouvelle production hollywoodienne ? Non, juste un scénario écrit de lui-même pour surprendre l’humanité dans sa course effrénée, l’obligeant à marquer une pause. Une aubaine inespérée pour que la Terre, à bout de souffle, puisse  prendre un peu de répit. Pourtant, un être humain n’est pas fait pour rester enfermé. Il doit vivre, travailler, se cultiver, voyager et apprendre au contact du monde.

le sans contact
Avant l’arrivée du coro, j’ai été au contact direct de personnes souffrant de toutes sortes de maladies transmissibles. Typhoïde, dengue, choléra (la “maladie des mains sales”), hépatite… autant de maladies infectieuses transmises par l’eau, un contact physique avec une personne atteinte, ou une bestiole volante. Avec le temps mon organisme a développé des défenses immunitaires contre toutes sortes de bactéries et j’ai longtemps cru qu’aucune maladie ne voulait de moi.
J’adopte naturellement depuis des décennies des gestes sanitaires. L’eau et le savon ont toujours été mes indispensables compagnons de route, à l’instar des lotions répulsives et des moustiquaires dans les zones infestées de vampires ;  question de survie.

Dans d’autres cultures que la mienne, je me plie à de nouvelles formes de salutations. Si les Français adoptent les chaleureuses embrassades et la poignée de main pour se saluer, ailleurs dans le monde on privilégie le sans contact. Au Tibet, on tire la langue pour dire bonjour, on joint les deux mains au niveau de la poitrine en Inde et en Thaïlande ; au Japon on se plie en deux tandis qu’on porte la main sur son cœur dans les pays musulmans.
Malgré toutes ces précautions, des virus autres que celui du voyage m’ont rattrapé. Lors de mon tour du monde en courant, un moustique assoiffé de sang vient me rendre une petite visite de courtoisie dans la chambre d’un bouge de Karachi au Pakistan. Je contracte la malaria, ce fléau qui touche près de 500 millions de personnes chaque année dans le monde, mieux connue en France sous le nom de paludisme.
Quelques semaines plus tard au Népal, je subis de plein fouet ma première crise de malaria. De terribles maux de tête, des vomissements et une toux de degré 9 sur l’échelle de Richter s’enchaînent durant plusieurs jours. Des médicaments de fortune avec des noms en “ine” délivrés sur place finissent par me remettre sur pied, mais l’issue aurait pu m’être fatale.

une médecine pour riches
Le 25 décembre 2015, je suis à Malibu au nord de Los Angeles. La Californie défile le long de l’océan Pacifique dans un décor d’Amérique taillée sur-mesure pour les stars d’Hollywood, avec les palmiers, les maisons de rêve et les limousines glissant sous le ciel azur. L’enfer a changé de décor ! En effet, je suis durant de longues journées en proie à une très forte fièvre, de la toux et des difficultés à respirer.
J’entre dans une infirmerie sur le parking d’un très chic supermarché le long de la Pacific Coast highway, la route panaméricaine qui descend en ligne droite vers Ushuaia. Avant de prendre place dans la petite salle d’attente, une infirmière-caissière exige une avance de 250 $. Un médecin m’ausculte brièvement, et une radiographie des poumons réalisée sur-le-champ confirme son diagnostic : une pneumonie. Le docteur me prescrit trois prises d’antibiotiques, et son assistante me présente la facture de la consultation : 600 $.
Cette infirmerie aux larges baies vitrées donnant sur les vagues du Pacifique commercialise une médecine pour riches et l’on me fait savoir qu’ici on est plutôt habitué à voir passer des clients comme Tom Hanks ou Leonardo Di Caprio ; la maison de ce dernier n’est qu’à quelques centaines de mètres, sur Carbon Beach, connue localement comme la “plage des milliardaires”.
Ce n’est pas tout ; il faut encore débourser une soixante de billets verts pour les comprimés antibiotiques achetés à l’unité dans la pharmacie voisine.
Une assurance prendra à sa charge cette pneumonie à 660 $. Ce sera mon cadeau de Noël. 
L’année suivante à la même époque je suis à Bombay en Inde, et ressens des symptômes identiques. La fièvre est montée très haut. J’entre cette fois dans une pharmacie près de la gare Victoria. L’apothicaire, un homme en blouse blanche d’une soixantaine d’années au délicieux accent indien, établit lui-même le diagnostic puis me délivre sur-le-champ une plaquette d’antibiotiques qui me soulageront en quelques jours. Coût de la pneumonie indienne : 40 roupies, soit un demi euro.

une mer de misère
L’Inde est le pays de la vache sacrée et de 330 millions de dieux ; on devrait s’y sentir protégé. Je me souviens de cette nuit à Bombay, après une arrivée tardive dans la capitale commerciale de l’Inde. Avec son vaste port, son industrie cinématographique – la première du monde – et son développement industriel, Bombay représente 20 % des possibilités d’emploi de l’immense pays où naît et meurt un sixième de l’humanité. De toutes les régions du sous-continent, les paysans sans terre, les miséreux, ceux qui n’ont plus rien à perdre, cheminent inlassablement vers Bombay dans l’espoir d’y trouver du travail et de quoi survivre.
Ayant cherché en vain un lieu pour dormir, j’ai abouti en fin de soirée sous la Porte de l’Inde. Cet arc de triomphe inauguré en 1924 à la gloire de George V trône entre le front de mer et l’hôtel Taj Mahal, le palace 5 étoiles le plus luxueux du pays.
Je m’assieds au pied du monument parmi quelques familles qui ont fait de ce lieu symbolique leur résidence principale. Des volutes d’encens rappellent que Shiva et Parvati ne sont jamais loin. Comment connaître mieux une ville que de vivre sa vraie vie, me dis-je…
Des habitués de la Gateway of India,parmi lesquels de sympathiques lépreux m’ont fait une petite place pour que je puisse m’allonger sur mon duvet et m’endormir en bonne compagnie. Au petit matin dans une lumière bleutée fendue par les rayons du soleil, je découvre mes voisins de chambrée… Une jeune femme et son mari viennent de se réveiller sur un empilement de tissus sales, et observent leur enfant faire ses premiers pas sur l’asphalte. Des femmes entourées de jeunes gavroches font cuire des bouts de légumes, indifférentes aux chiens faméliques qui rôdent et aux roues des charrettes qui frôlent les braseros… Un homme au visage mangé d’ulcères, encore étendu, fait sauter son bébé tout nu sur son ventre. Le bébé rit, le père sourit comme tous les papas du monde qui jouent le matin avec leur fils dans l’intimité et la chaleur de leur lit. Un moment d’insouciance dans une mer de misère. On m’offre le chaï servi depuis une petite théière dans un verre en argile à usage unique conformément au clivage des castes. Avec les milliardaires comme avec les plus pauvres du monde, une tasse de thé est un vecteur de communication qui remplace tous les mots.
Distanciation physique ?… Jamais entendu parler de cela avant. Ici on partage tout, nourriture, espace, calories et postillons. Et difficile d’observer un quelconque protocole sanitaire sans me couper des gens que je rencontre. Plus qu’une traversée du monde, c’est un voyage dans la condition humaine qui m’attend chaque matin. « C’est en se jetant dans le monde, en y souffrant, en y luttant, que l’homme se définit peu à peu » écrivait Jean-Paul Sartre.


Beaucoup de pays du monde mettent tout en œuvre sur la voie publique pour faire la chasse aux germes. En Asie il est courant de porter le masque à longueur d’année. Les distributeurs gratuits de gel désinfectant essaiment l’espace urbain,  en particulier dans les toilettes et les gares.
Dans certaines régions du monde, l’eau courante, a fortiori l’eau potable, est un luxe. C’est le cas au Tibet où dans la plupart des villages éloignés de l’Himalaya il faut se débrouiller avec un seau d’eau froide puisée dans une rivière pour prendre sa douche.  Dans le froid glacial de l’hiver j’ai croisé des Tibétains emmaillotés depuis quatre saisons dans des couches de crasse, faute de pouvoir se laver efficacement. Les cheveux sont collés de suif et les vêtements recouverts d’un beurre de yack protecteur et familier. Sur les mille kilomètres de piste séparant Kathmandu et Lhassa, la capitale tibétaine, il m’est impossible de prendre une douche pendant près de trois semaines et je me découvre des odeurs ignorées par le passé. Dans cette thébaïde perchée au sommet du monde,  il est coutume de dire qu’un bon Tibétain ne prend que 3 douches dans sa vie : le jour de sa naissance, le jour de son mariage et le jour de sa mort.

hippopotame dans son marigot
En Extrême-Orient se laver le corps relève de l’art de vivre. Faute de maîtriser les us et coutumes des pays que je traverse, je commets parfois des entorses au code de savoir vivre local. Une famille japonaise d’Hiroshima m’accueille dans sa maison après une longue route parcourue à pied en plein hiver. On me propose de prendre un bain. Fraîchement débarqué dans le pays, j’ignore encore ce paradoxe, il faut être propre avant de se plonger dans le bain, et que chaque membre de la famille partage un à un la même eau.
Noyé dans  les vapeurs fumantes, on s’accroupit sur un petit tabouret de bois posé au ras du sol. Brosse, gant de crin, shampoing, savon : tout est bon pour se récurer jusqu’au dernier pli. Seulement après s’être étrillé on peut plonger dans le bain. Ignorant cette étape obligatoire,  je m’immerge dans l’eau chaude du bain tel un hippopotame dans son marigot. J’aurais pu mourir de honte si mes hôtes japonais n’avaient pas été d’une extrême délicatesse. En Irak, j’ai échappé au pire. Lors de ma traversée de ce pays, mon visa arrive bientôt à terme. Il faut se rendre à l’hôpital public de Bagdad pour effectuer le test de dépistage du VIH nécessaire aux prolongations de séjours dans le pays. Je découvre, effaré, que l’infirmier, manifestement peu au fait des contraintes sanitaires, utilise la même aiguille pour chaque prise de sang. Je fais marche arrière et reviens le lendemain avec ma propre seringue…


Aujourd’hui je dois apprendre à éternuer dans mon coude, respecter des distances règlementaires avec mon prochain dont le visage disparaît derrière un masque en tissu. Il faut faire la queue sur le parking pour rentrer au supermarché, derrière un trait de peinture… Je risque même de me faire crier dessus par un drone de la police si je commets quelque entorse à ces nouvelles règles de conduites.
Le virus aura-t-il raison de nos traditions, de nos libertés ?

Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2020-11-29T17:18:44+01:00 29 novembre 2020|Actualité|0 Comments

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