De compagnie, de chasse, de course ou tout simplement errants, en Irlande je ne manque pas de croiser des chiens, très souvent tenus en laisse par leur propriétaire.Gare aux maîtres insouciants, autorisant leur fidèle compagnon à transformer les trottoirs en cacadromes glissants. Dans ce pays de cynophiles, il est obligatoire – des panneaux ne manquent jamais de le rappeler – de ramasser illico l’objet du délit à l’aide d’un mini-sac en plastique. Sinon l’amende à payer sur-le-champ au garde-champêtre urbain se monte à 150 Euros.Au grand dam des promeneurs de chiens, depuis quelques années ces sacs à caca ne sont plus fournis gratuitement dans des distributeurs situés aux abords des parcs et jardins.  “C’est la crise !” remarque cette vieille dame qui promène son setter anglais sur une falaise à Howth, au sud de Dublin.A Dublin, je vais à Shelbourne assister à des courses que je croyais tombées en désuétude depuis des lustres.Autorisées depuis 1927 en Irlande, les courses de lévriers, ou greyhounds, font partie de la culture populaire du pays. Plusieurs fois par semaine, parieurs et amateurs de chiens se retrouvent autour de quelque 70 pistes à travers le pays pour assister aux greyhounds races.


Chiens de compèt

 

Oreilles aux aguets
Ces courses de chiens sont également l’occasion d’engager de sulfureux paris auprès de vieux bookmakers installés au bord de la piste.
Ambiance calme, cossue et quelque peu surannée. Le lieu est surtout fréquenté par des personnes âgées, amateurs de paris et de bonne bière. Parieurs et bookmakers se retrouvent ici comme dans un vieux pub de quartier. Issue de la culture populaire, la course de lévriers, longtemps surnommée « la course de chevaux des pauvres », est devenue en Irlande une véritable industrie.Plus de 25000 lévriers de course sont élevés chaque année sur l’île pour courir sur des cynodromes spécialement conçus pour ce genre de compétitions.Avant chaque course, un petit groupe de bookmakers alignés autour de la piste haranguent les parieurs. Ils se tiennent debout, prêts à griffonner sur leur tableau la cote fluctuante de chaque lévrier sur le départ.Ces preneurs de paris n’ont que quelques précieuses minutes pour enregistrer les mises, pouvant varier de 10 à 1000 euros. Le cou tendu et les oreilles aux aguets, ils cherchent du regard un éventuel parieur dans la foule qui se presse autour de la palissade. Face à eux, des dizaines d’habitués échangent leurs pronostics dans l’urgence. D’autres sont plongés studieusement dans la race card, un petit carnet actualisé détaillant le pedigree de chaque lévrier.C’est samedi mais la foule des grands jours n’est pas au rendez-vous dans le stade de Shelbourne. Une large majorité de spectateurs aura préféré rester au chaud pour assister devant la télévision au tant attendu match de rugby opposant l’Irlande à la France… Une partie annulée par l’arbitre quelques secondes avant le coup de sifflet, en raison du terrain gelé.Dans une ambiance populaire de buveurs de Guinness  et de mangeurs de frites, je fais la connaissance de Paul Matlock, l’un des rares parieurs professionnels irlandais. Avec sa casquette de tweed vissée sur la tête et sa pipe, ce sexagénaire me confie qu’il analyse la veille de chaque course les vidéos des lévriers en lice. L’opinion qu’il se forge ainsi est souvent la bonne. La mise minimum est ici de 10 euros et les sommes rapportées dépassent facilement les 200-300 euros. Avec la récession économique, le nombre des parieurs a diminué, tout comme les mises.

 

Blue love
Avant chaque course, les six lévriers en lice vêtus de leur dossard sont présentés à tour de rôle à la tribune, en compagnie de leur propriétaire. Ces images sont  retransmises en direct dans les autres stades d’Irlande. Les bookmakers prennent aussi  des paris par téléphone. Dans la vaste salle sous les gradins, les mordus de courses multiplient leurs chances en misant sur un chien au départ d’une autre course, dans la ville de Cork. Le Tote, sorte de PMU irlandais, sert de guichet pour les paris. Dans le stade de Shelbourne, c’est un peu la bourse de Dublin. Des rangées d’écrans de télés et d’ordinateurs focalisent les attentions. Toutes les quinze minutes, la tension se ressent. Les lévriers s’engouffrent dans la rangée de boîtes métalliques servant de starting-blocks. Dans une ambiance électrique, les bookmakers enregistrent les paris jusqu’à la dernière seconde. Soudain tous les regards se portent vers la grille de départ. En un instant, les lévriers bondissent sur la piste à la poursuite d’un lapin mécanique. Dans les gradins, une poussée d’adrénaline collective s’empare des parieurs le temps d’un tour de piste effréné.Un restaurant surplombant les gradins permet de dîner sans quitter la course des yeux. C’est le rendez-vous des familles, qui s’y retrouvent aussi pour fêter un anniversaire ou un évènement.Chacun hurle le nom de son lévrier, le suit du regard, l’encourage. “Go, Blue love ! go ! go !”
Le spectacle offert sur la piste sablonneuse est moins soporifique que les courses d’escargots organisées dans l’Angleterre voisine.
Affûtés dès leur naissance, les chiens filent à une vitesse qui dépasse les 60 km/h. Durant trente secondes, toute l’attention du stade se cristallise autour des lévriers, qui en un tour de piste font quelques heureux et beaucoup de déçus.

Sortie du vestiaire pour l’arène

Une vie de chien
Les vestiaires pour chiens sont situés de l’autre côté de la piste, loin des gradins. C’est ici que les bêtes sont affublées de leur attirail de course : dossard et muselière. Du haut de ses 4 ans une fillette au regard rempli de tendresse caresse son chien et lui tend une écuelle métallique remplie d’eau pour le deshaltérer. Il s’agit de Blue love en personne, vainqueur de la précédente course. Pour l’enfant, l’animal est un compagnon de jeu… Pour ses parents, c’est avant tout une bête de compétition, dressée pour engranger les gains.Dans les pays anglo-saxons, un bon lévrier de course peut coûter 35 000 euros mais sa carrière n’excède pas 18 mois.
Seul un très faible pourcentage des ces athlètes connaîtra,  après les entraînements intensifs, les produits dopants, voire les blessures, une retraite heureuse en famille.
Trop vieux, trop fatigués, trop lents, chaque année plus de 10 000 lévriers doivent prendre leur retraite sportive au Royaume-Uni. Le sort de ces chiens, généralement âgés d’à peine 3 ou 4 ans, reste très controversé. Et pour cause : si une bonne partie d’entre eux sont adoptés par le biais d’associations et deviennent des animaux de compagnie, bon nombre “disparaissent” sans laisser de trace après avoir fait les beaux jours des pistes de course. Selon la Société Protectrice des Animaux du Royaume-Uni, la RSPC, plus de 4500 lévriers disparaîtraient ainsi chaque année. Quelle vie de chien !
Si le chien est le meilleur ami de l’homme, lorsque l’argent entre dans la compétition, l’homme ne se montre pas toujours le meilleur ami du chien.

Jamel Balhi