Livre de voyage Jamel Balhi
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Dans Hong Kong en 2009

 

 






T’aurais pas une cigarette, par hasard ? L’homme s’avance vers moi, sur le quai du RER de la station Gare du Nord a Paris. Son pantalon déchiré le long d’une jambe laisse voir le pyjama bleu qu’il porte en dessous pour se protéger du froid. Le jour n’est pas encore levé, peut-être a-t’il passé la nuit sous un de ces bancs en plastique, faisant fi des rondes de vigiles. Aux premières heures du matin nous sommes les seules personnes sur le quai. Je réponds à l’homme que je ne fume pas. Si je ne consomme pas de nicotine, ce n’est pas par hasard, juste un choix. D’un pas flageolant l’ombre matinale s’efface, à la recherche d’un autre bureau de tabac gratuit.

Surgit alors dans un doux ronron le RER pour l’aéroport de Roissy. Paris s’éveille et je m’en vais. Direction la Chine.

Deux tours de cadran plus tard je débarque sur la planète Hong Kong. Signe des temps, les douaniers accueillent les visiteurs un masque chirurgical en travers de la bouche. On est sommé, à l’arrivée dans le pays de remplir un formulaire indiquant si l’on est ou non atteint de telle maladie ou quelconques troubles respiratoires, vomissements, maux de tête, vertiges… Document à remettre au bureau ad hoc. A l’aide d’un thermomètre en forme de pistolet pointé au niveau de la gorge, une jeune femme en blouse blanche relève ma température : 35,5. A défaut de grippe A ou de SRAS j’importe dans le pays le froid de nos hivers parisiens. Une muraille sanitaire digne de la dynastie des Mings semble se bâtir pour endiguer cette grippe planétaire. Beaucoup de Chinois ont adopté le port du masque... On se demande si cette dérisoire barrière de tissu sert à épargner l’entourage de ses propres microbes ou à se protéger soi-même.

Il y a un mois à peine j’étais en Albanie chez les Missionnaires de mère Teresa ; pays sans aucun doute le plus pauvre d’Europe. J’ai connu de près les petites soeurs de la miséricorde, au chevet des pauvres, des malades et des laissés pour compte ; ceux qui n’ont plus rien.

Aujourd’hui je suis catapulté au coeur de Hong Kong, à des années lumière de Tirana. Le contraste est saisissant mais doit-on comparer une vieille douairière britannique avec une pauvre bergère des Balkans aux pieds nus ? Hong Kong… Un nom signifiant “port aux parfums”. Asie rime avec poésie. Cet ancien rocher jadis presque inhabité par lequel des générations d’aventuriers anglais firent transiter des cargaisons entières d’opium avant de laisser la place à tous les hommes d’affaires de la planète, aux amateurs de shopping et de contrefaçons.

Ancienne possession anglaise devenue l’un des phares du capitalisme en Asie et revenu dans le giron chinois communisme le 1er juillet 1997. Douze années n’ont pas suffit à effacer toute trace de son passé colonial. On y roule encore à gauche !

A la tombée de la nuit, un Las Vegas de mille néons bariolés, en caractères chinois inonde les rues comme pour mieux éclairer la foule dans ce luna park voué au commerce débridé, tonitruant et déglingué. La foule dense (l’une des plus grandes densités humaines au monde), d’un seul tenant, mi-passante mi-badaudante mais toujours en mouvement. Des magasins ouverts 7 jours sur 7, 7 nuits sur 7 attisent les fibres acheteuses. La devise commerciale de Hong Kong n’est-elle pas “si vous ne trouvez pas ici le produit que recherchez, c’est qu’il n’a jamais existé !” ? A vos cartes de crédit ! Pour moi ce sera juste un verre d’eau fraîche. Importante densité de pères Noel, aussi. Un ou plusieurs sur chaque rue animée. Il faut remplacer le froid et la neige de noël absents des tropiques par les artifices du consumérisme

  Le syndrome des foules a quelque chose d’universel et je me sens aussi seul que je l’étais dans le ventre de ma mère. Sur ce territoire, plus petit encore qu’un département français, tout évoque le dur, le minéral, le roc, le récif, l'angle droit - acier, verre, bitume, béton - toutes choses hostiles au repos, à la détente, à la nature, à la germination.

J’aurais presque envie qu’on vienne me quémander une cigarette,  par hasard.

Des tramways et des autobus à impériale, toujours peinturlurés de publicités, témoignent encore de l’héritage britannique, à l’instar de ces jeunes écoliers en uniformes.

Sur une grande avenue élyséenne je m’approche d’une jeune chinoise vêtue avec l’élégance de l’hôtesse de l’air, pour savoir où se trouve la poste… Elle sursaute de peur dès que je lui adresse le premier mot ! On pourrait croire qu’aucune interaction n’est admise entre les fourmis de la fourmilière humaine. Fourmi galeuse, ai-je commis l’irréparable erreur de rompre une danse cosmique ?

Fort heureusement je rencontre aussi des gens disposés à l’échange.  

 

En 1988 je séjournais déjà à Hong Kong tandis que j’effectuais le tour du monde en courant. Je sortais de Chine après six mois d’un éprouvant périple. Je n’avais pas un sou en poche et encore douze mille kilomètres à courir. J’avais élu domicile sur la plage de Repulse bay, au sud de l’ile de Hong Kong. Le sable est la seule chose de gratuite dans cette assourdissante machine à sous. En 2009 la circumambulation de la Terre n’est pas au programme mais la motivation toujours au rendez-vous. Aller à la rencontre des gens … En outre, une fine pluie tropicale se laisse choir du ciel, lascivement mais sûrement. Le sable est mouillé… Dans un petit hôtel de la Chungking Mansion, sur Nathan road, le mythique rendez-vous des routards en Asie fait encore recette. Presque un retour aux sources du voyage.

Je prends un lit, ou plutôt ce qui en tient lieu, dans une chambre-dortoir partagée avec un Américain, un Anglais et deux Australiens dont l'un d'eux, atteint d’une drôle de folie, prétend être le Saoudien Oussama Ben Laden. S’il est chauve c’est pour qu’on ne le reconnaisse pas, vu que sa tête est mise à prix pour 50 millions de dollars par la CIA. C'est du moins ce qu’il raconte à qui veut bien l’entendre. Moi je ne crois pas à son histoire car son anglais est parfait, et je sais qu’Oussama roule les r sous la langue lorsqu’il s’entretient avec ses ennemis. Les dortoirs des petits hôtels de voyageurs, c'est un peu comme une loterie ; on découvre au dernier moment avec consternation ses colocataires. Cela vaut mieux que de dormir sous la pluie, même tropicale. Je suspecte l’Australien de s’adonner à une toute autre forme de terrorisme. Dans un petit recoin à l’écart des lits il passe la nuit penché sur un ordinateur relié à l’internet. Son activité principale consiste à inonder simultanément de messages très particuliers des millions d’autres ordinateurs à travers le globe. C’est un spammeur professionnel ! Le genre de type qui se fait passer pour la veuve africaine du Nigeria, prétendant avoir reçu de son défunt mari, généralement un ancien haut gradé de l’Armée nationale, une somme importante. Afin qu’il puisse quitter la banque de Lagos  le montant doit être versé sur un compte basé en Europe. En échange d’un petit pourcentage de ladite somme madame Martha Maoumbé demande juste si l’on peut créditer l’argent sur notre compte, dont il faudra lui transmettre les coordonnées.  Vaste opération aussi malhonnête  que bien rodée. Certains, juste quelques milliers, tombent dans le piège en répondant à pareil message.

La Chungking Mansion est un vaste immeuble de 17 étages construit dans les années soixante. Elle regroupe un meli-mélo de guesthouses bon marché (soixante-dix en tout), petits estaminets indiens et pakistanais, lupanars, ateliers clandestins, changeurs d’argent, commerces mafieux et trafics en tout genre. L’immeuble est vétuste, déjà sujet à plusieurs incendies tragiques qui ont marqué son histoire ; son anarchitecture dénote avec les boutiques prestigieuses parfaitement alignées le long de Nathan road.

 

Descente dans le metro ! Un seul mot d’ordre, suivre le rythme, en sens unique. Il faut aller vite, et presser davantage le pas aux heures de pointe. Des stations aux noms très chinois, Tsim Sha Tsui, Yau Ma Tei, Mong Kok, ponctuent les Jordan, Causeway bay et autre Admiralty ou encore Prince Edwards, noblesse anglaise oblige. Difficile de presser le pas quand on a décidé de s’arrêter à toutes les fontaines… A Hong Kong la publicité vous accompagne dans vos moindres déplacements sur la voie publique. La réclame s’infiltre partout, difficile d’y échapper. Dans chaque wagon de métro un écran de télévision déverse des pelletées de spots publicitaires dans les oreilles des usagers. Le tout dans un cantonais nasillard.

Mon voisin de metro est plongé dans la lecture d’un livre “électronique”. Simple console plate où le pouce fait défiler le texte. Le livre papier bientôt rangé au grenier de nos souvenirs de jeunesse… Peut-être lit-il une traduction chinoise des Misérables ?

Ma visite dans ce dragon d’Asie n’est qu’une étape vers la Chine populaire. Un pléonasme pour cette nation la plus peuplée du monde. La frontière est située à quelques dizaines de kilomètres en amont de la rivière de perles. En Asie les mots ne manquent jamais de poésie.

                                                              

                                                                                                               Jamel Balhi

 
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