Mon séjour à Tirana pourrait
se résumer par la phrase pleine de nostalgie «je me souviens d’une
époque… ».
Il pleut en cette journée d’automne 2009 dans les rues de la capitale
de l’Albanie et la pluie est une aubaine pour les petits vendeurs de parapluies
qui battent le pavé sur la place Skanderbeg, au centre de Tirana. Des vendeurs
de téléphones portables d’occasion vendent eux aussi leurs marchandises aux
rares passants qui n’en possèdent pas. La nuit surgit à 16h30. Les gens se
hâtent de rentrer chez eux à la fin de la journée. On s’empresse dans tous les
sens, comme si tout le monde voulait gagner des millions.
Le pays connaît les premiers embouteillages de son histoire. Des
Mercedes surtout, de type D300, importées d’Europe de l’ouest. L’Albanie
serait-elle devenue le cimetière des Mercedes ?
J’étais en Albanie en 1996, comme je courais vers le Tibet, reliant les
villes saintes de la planète. A cette époque, sur la place Skanderbeg – du nom
de ce héros national qui freina l’invasion ottomane au quinzième siècle – le
trafic routier était inexistant, exception faite des quelques voitures de
police, de marques chinoises ou yougoslaves. Les piétons semblaient être de
simples promeneurs venus tuer le temps dans une ville où peu de foyers étaient
dotés d’un poste de télévision ou du téléphone. Les nouveaux restaurants au
standard presque californien ont remplacé les kiosques à hot dogs et sandwichs
à la mortadelle qui jadis étaient pléthore sur le trottoir.
Les lieux publics permettant de se connecter à l’internet sont
aujourd’hui légion en Albanie, plus qu’ailleurs en Europe continentale. Dans un
pays longtemps privé de tout, accéder instantanément à toutes les connaissances
du monde marque le grand saut dans l’avenir. Pour quelques dizaines de leks,
les jeunes viennent clavarder avec leurs amis d’ailleurs, suggérés par
le grand démiurge Facebook. Des adolescents font leur éducation sexuelle sur
des sites ad hoc, s’adonnent avec délectation au kama sutra virtuel. Ils
ne quittent jamais des doigts leur téléphone mobile qu’ils portent comme un
missel des temps modernes.
De vieilles façades grises, lézardées de toutes parts, constellées
d’antennes satellites et de linges pendus côtoient de nouveaux immeubles, en
verre, en hauteur, en plus rentable.
Je me souviens d’une époque pas si lointaine où les taudis de Tirana
côtoyaient d’autres taudis.
Cette décrépitude apparente laisse penser que derrière ces murs on vit
dans la pauvreté. Le salaire moyen en Albanie se situe autour de 150 Euros.
Pour arrondir leurs fins de mois des habitants ont fait de leurs appartements
situés au rez-de-chaussée des immeubles des épiceries de quartier, des
quincailleries et autres boutiques de vieilles frusques.
Je me souviens d’une époque pas si lointaine où, faute d’internet et
même de téléphone au foyer, les Albanais venaient en famille sur la place
publique dans l’espoir de rencontrer des connaissances perdues de vue. C’est
dehors qu’on allait retrouver ses amis. La palabre régissait les rapports entre
individus, comme sous l’arbre africain de la sagesse.
Les Albanais font montre de grande gentillesse à mon égard. Des
décennies de régime communiste des plus austères avaient réussi à fermer les
portes du pays sur le reste du monde, mais n’ont pu mettre à mal l’hospitalité
des Albanais. Depuis une vingtaine d’années seulement le muezzin et les cloches
des églises résonnent dans le voisinage.
Sous prétexte que les religions remontaient au Moyen Âge et qu’elles
pouvaient menacer l'homogénéité de l'unité nationale, le président Enver Hoxha
proclama officiellement, en 1967, l’interdiction de toute pratique religieuse
en Albanie, ce qui entraîna la fermeture de milliers de mosquées et de
centaines d’églises orthodoxes, toutes converties en théâtres, salles
communautaires, magasins ou cafés, parfois en écuries.
« Ce vendredi 13 novembre marque la journée mondiale de la
gentillesse » nous apprend-on à la radio. La gentillesse n’a pas échappé à
la globalisation. Peut-on vivre dans un monde où pendant 364 jours de
l’année la gentillesse n’est pas mise à l’honneur ?
Je prends la route du Nord en direction de Kukes, à 200 km
de Tirana près de la frontière du Kosovo. Sous la pluie… La petite route qui
déroule son vieux ruban d’asphalte percé de toutes parts est désormais délestée
du gros du trafic depuis qu’une nouvelle autoroute a été construite, et qui
relie après des années d’isolement le nord de l’Albanie et l’Etat du Kosovo,
devenu indépendant depuis janvier 2009.
Le voyage en Albanie s’annonce des plus austères au premier abord mais
n’est-ce pas un dépaysement total que je suis venu chercher dans la nation
d’Ismail Kadaré ? Kukes, une bourgade de quelques milliers d’habitant… Le
bout du monde n’est pas situé aux confins de la Patagonie,
le bout du monde est à Kukes. L’ennui pèse de tout son poids sur cette cité,
avec son vieil immeuble gris du Parti communiste et sa nouvelle mosquée, ses
trafiquants de Mercedes et ses réfugiés kosovars qui ont fui la guerre dans les
Balkans. Les rues sont si vides à la tombée de la nuit que la municipalité
pourrait replier les trottoirs à partir de neuf heures du soir.
L’Albanie est aussi la patrie de Mère Teresa. Mes pas vont me porter
dans son sillage. A Kukes je suis reçu chez les Missionnaires de la Charité,
une congrégation religieuse catholique fondée à Calcutta en 1950 par la
vénérable dame, née à Skopje en 1910 de parents albanais.
Ma route croisa ces missionnaires il y a quelques années dans cette
même Calcutta, après la disparition de Mère Teresa. Venir en aide aux pauvres,
aux malades et aux personnes abandonnées est une pieuse vocation, un appel du
ciel pour ces Missionnaires de la Charité,
présentes dans 132 pays du globe.
Outre les trois v½ux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, les
Missionnaires de la Charité
prononcent un quatrième v½u : celui de se vouer au service des plus pauvres
d’entre les pauvres, de ceux qui ne peuvent les dédommager, dont on n’attend
rien en retour. Mère Teresa limite volontairement le travail des s½urs à une
catégorie de personnes, les plus méprisées, les plus défigurées.
C'est dans une volonté « d'identification à Jésus abandonné par
les siens, celui qui s’est anéanti lui-même en prenant la condition d’esclave »
que Mère Teresa développe dans les années 1950 et 1960 l'½uvre
des Missionnaires de la Charité à
Calcutta et dans le reste de l'Inde. Elle partage alors le quotidien des
enfants abandonnés, des sans-abri, des lépreux et des mourants vivant à
Calcutta. Durant ces années, elle ouvre des mouroirs, des dispensaires et des
orphelinats d'abord pour aider les plus pauvres à mourir dignement puis,
lorsque les moyens financiers le permettent, les aider à vivre et à
s'instruire. Elle reçut le prix Nobel de la Paix en
1979. Elle fut béatifiée en 2003 par le pape Jean Paul II.
S½ur Rosita, venue de Slovaquie, m’accueille dans la congrégation de
Kukes dont elle est la « supérieure ». Trente religieuses accueillent
les pauvres dans une maison avec jardin près d’une ancienne caserne militaire…
Ceux que l’hôpital refuse sous prétexte qu’ils sont trop pauvres pour payer
leurs soins.
Ceux-là viennent chercher nourriture, vêtements et parfois un peu
d’argent, à la faveur de dons collectés aux quatre coins du monde.
A Kukes, je suis monté à bord d’une arche de Noé pour éclopés de la
vie. Ni pauvre ni clandestin, je suis admis par les petites s½urs de mère
Teresa. Avec mon appareil photo…
Au chevet de trente pensionnaires atteints de sénilité avancée, ces
religieuses ne sont pas des contemplatives. La grande maison a des allures
d’hospice pour vieillards abandonnés ; l’activité va bon train surtout lors de
la distribution de médicaments, fruits de donations diverses. A l’heure des
repas je suis réquisitionné pour faire manger l’un des malades, immobile sur
une chaise roulante datant de l’époque de Staline. Une prière précède chacun
des repas sous le regard de bienheureuse Mère Teresa en photo sur le mur du
réfectoire.
Un vieux pensionnaire, Marko, est recroquevillé sur un fauteuil du
dortoir, à demi-conscient. Il doit avoir dans les 70 ans. « Il souffre
d’une bronchite » me confie s½ur Magdalena, dans son étole blanche
festonnée du liseré bleu, la tenue portée en permanence par Mère Teresa. A ces
mots la religieuse me demande de l’aide pour porter le malade dans son lit.
Malgré sa grande taille l’homme ne pèse pas plus de 50 kilos ; je devine
chacun de ses os sous son costume gris. C’est l’heure de la soupe, il faut le
faire manger à l’aide d’une cuillère.
J’aide à l’épluchage des pommes de terre, la découpe de choux et de
courgettes en quantité semi-industrielle. En effet, chaque lundi l’institution
des petites s½urs offre un repas à tout ce que la ville de Kukes compte de
pauvres. Sorte de soupe populaire hebdomadaire. Le dimanche est donc jour
d’épluchage de légumes et de grande effervescence dans la cuisine.
S½ur Rosita me propose d’accompagner dans leur voiture deux s½urs de sa
congrégation dans un quartier d’Elbasan. Il faut porter un sac de nourriture
chez l’une des habitantes, trop pauvre pour subvenir à ses besoins.
Nous arrivons chez Antonietta, une jeune femme de 32 ans, mère de
quatre enfants. Les missionnaires de la Charité
prennent également à leur charge le loyer de cette modeste famille dont le père
est parti en Grèce sans plus jamais revenir. L’appartement coûte 5000 leks par
mois ; soit 35 Euros.
Notre tournée des indigents de Kukes nous conduit ensuite chez Silvana,
une adolescente tsigane âgée de 15 ans et déjà mère d’une petite fille de 3
mois. Silvana vit chez sa belle famille, avec son mari de 3 ans son aîné. Ce
dernier s’est absenté à la ville lors de notre visite, à la recherche d’un
travail. Silvana doit s’accorder avec sa nouvelle famille, en particulier une
belle mère qui lui apprend le métier de maman. Ils vivent à 13 dans une
maisonnette de deux petites pièces sur une superficie de 20 mètres carrés.
Un joyeux désordre confère à cette grande famille gitane l’allure d’une école
primaire tant les enfants sont nombreux. Sans compter les trois chats et les
deux chiens.
S½urs Magdalena et s½ur Shamma, originaires d’Italie et du Bengladesh,
ont apporté quelques vêtements chauds au nouveau-né. L’hiver qui s’annonce rude
dans les Balkans va être une épreuve supplémentaire de la vie.
Enfin, nous terminons notre tournée de la journée chez Aicha. Une
petite piste en terre nous conduit chez elle à la périphérie de Kukes. C’est
déjà la campagne… Aicha, 42 ans, 3 enfants, revenus : zéro leks ! La
maison est un amalgame de meubles récupérés sur la voie publique. Aujourd’hui
est une simple visite de routine, afin d’évaluer les besoins d’Aicha.
Nourriture, loyer, vêtements, tout est fourni gracieusement par les
Missionnaires de la Charité.
Ces petites s½urs des pauvres ont pour seule richesse leur désir
d’aider les nécessiteux de ce monde. Elles n’ont aucune possession personnelle
hormis leur étole blanche. Elles sont originaires de différents pays d’Asie,
d’Europe et d’Amérique… Entre s½urs d’une même congrégation elles s’expriment
en anglais. Et lorsque je leur demande où leur destin les conduira dans les
années à venir, elles me répondent invariablement, « Calcutta,
Tirana ou Bogota…c’est à Dieu d’imposer ses choix… »
Pas de doute, ici la Journée
mondiale de la gentillesse, c’est tous les jours