Il fait 52 degrés sur la route d’Abu Dhabi. Une chaleur suffocante
que l'humidité de l'air rend encore plus insupportable. Un climat extrême pour
un pays qui ne l'est pas moins. Des fontaines rafraichissantes sont
installées un peu partout sur les trottoirs, mais malheur à qui s’en
approche ! Toute personne surprise
en train de boire ou manger sur la voie publique entre le lever et le coucher
du soleil est passible de prison.
suite de 780 m²
Je
passe ma première nuit à Dubaï sur la plage de sable fin à proximité de l’hôtel
Burj Al Arab, 321 mètres
de hauteur - le plus haut du Monde - 7 étoiles, le plus luxueux, le plus
onéreux de tous les hôtels construits à ce jour. Bâti sur une île artificielle,
il possède 202 suites en duplex. La plus petite occupe une superficie de 196 m², alors que la grande
étale son luxe sur 780m². Il faut débourser autour de 2000 Euros pour espérer
occuper, l’espace d’une nuit, la suite la moins chère.
A
quelques kilomètres de là s’élève le gratte-ciel le plus haut du Monde. Avec
ses 821 mètres
pour 160 étages, la tour Burj Dubaï bat tous les records de gigantisme, symbole
à elle seule de l’exubérance et l’étalage des richesses de l’État émirien.
Un
pays surgit des sables de la péninsule arabe, devenu en quelques décennies, à
la faveur de ses réserves de pétrole et la voracité des bulldozers, une nation synonyme
de richesses ostentatoires. Troisième producteur de pétrole dans le Golfe persique
après l'Arabie saoudite et l'Iran, les Emirats arabes unis ont de quoi susciter
l’intérêt économique des grandes puissances internationales. Une pompes à
milliards intarissable, ou presque.
Mon
coin de sable, lui, il ne coûte rien. Quel bonheur de dormir à l’ombre de
l’hôtel le plus cher de la galaxie.
Je
longe chaque jour une route moderne qui va me conduire vers l’ouest du pays.
Ici, pas de campagne ni de village comme en Europe. Du sable à perte de vue, et
le golfe persique pour seule frontière.
Mes
pas m'ont guidé vers cette région du Golfe persique.... en pleine période de
Ramadan. Mieux vaut être prudent pour boire l'eau nécessaire à la pratique de
la course à pied sous un soleil assassin.
Il
est difficile de rencontrer les Emiriens dans leur pays. Citoyens privilégiés,
ils bénéficient des richesses redistribuées avec prodigalité par l’Etat
providence à ses nationaux. Ils perçoivent ainsi gratuitement maisons, terrains
à bâtir et argent. Beaucoup d’argent. De
la rutilante voiture à air conditionné à la riche demeure gardée comme une
forteresse il n’y a qu’un pas. Un pas qui me laisse peu la possibilité de
côtoyer un citoyen des Emirats.
premier
Emirien
Depuis
mon arrivée dans le pays les seuls hommes que je croise sont des travailleurs
émigrés du sous-continent asiatique, dont une majorité d’Indiens etPakistanais,. Bengalais, Sri Lankais et
Afghans se partagent les autres nationalités. Ils forment l’indispensable
main-d’œuvre pour faire sortir du sable les constructions des sept Emirats que
compte le pays. Ici on travaille sept jours sur sept, pendant douze heures. Une
vie vouée aux travaux herculéens. Aux périodes les plus chaudes de l’année le
gouvernement émirien sait faire montre de clémence envers ses ouvriers, en
interdisant le travail sur les chantiers quand la température atteint les 52 degrés.
Dans
la ville côtière de Rhaba, je fais une pause à l’une des stations services.Lajournée touche à sa fin, et voici venue l’heure de l’iftar, la rupture
du jeun. Je fais connaissance avec un homme vêtu d’une thob blanche immaculée,
cette djellaba que portent les Arabes du Golfe. Il porte aussi la coiffe
traditionnellearabe tenue sur la tête
par l’agal, deux anneaux noirs qui
lui confèrent l’apparence d’un roi du pétrole. Il s’appelle Farouk, et bien entendu
originaire du pays. Ô miracle ! Après près d’une semaine de course, je rencontre
« mon premier Emirien »
Farouk
est directeur de d’université. Il m’invite à venir chez lui partager le repas
du soir… Sa demeure est toute proche, nous y allons en marchant.
Nous
arrivons devant une maison d’aspect très luxueux, aux
murs de stuc harmonieusement assortis aux sables du désert. Farouk est marié et
père de quatre grandes filles. Les présentations avec sa famille seront donc
réduites à néant car je ne verrai pas les femmes de la maison, ne connaitrais
jamais les arcanes familiales de Farouk.
D’un geste insistant le maître des lieux me désigne la salle de
bain. Une pièce spacieuse au chic Modes
et Travaux. Occasiontant attendue pour
oublier un instant la route du désert.
Nous prenons place dans de confortables fauteuils brodés de fils
d’or. L’écran plat de télévision est dans les proportions du 4X4 de
monsieur : gigantesque. Farouk allume un petit brasero pour le narghilé et
savoure tel un sultan ses premiers ronds de fumée. Un délicat repas de poissons
aux épices indiennes a été réparé par une femme invisible A l’heure où le
soleil disparaît derrière d’horizon, le muezzin de la mosquée voisine entonne
ses sourates dans l’air chaud, et les estomacs reprennent du service. De l’eau
fraîche, du lait fermenté et du thé à la cardamome… Je peux enfin me désaltérer
sans entrer dans une forme de clandestinité.
Je croyais que je dormirais dans cette demeure pour rentiers
du pétrole mais après son dernier narghilé Farouk exige que je remette mes
chaussures et reprenne mon barda. Je suis conduit dans l’école qu’il dirige de
l’autre côté du quartier. Il faudra passer la nuit là… Une nuit déjà bien entamée.
Je suis logé dans la cour, dans une petite chambre réservée aux
cinq membres du personnel d’entretien, venus du Bengladesh. Pour un salaire de
1500 Dirham, l’équivalent de 300 Euros, leur contrat de travail les oblige à
rester dans le pays un minimum de trois ans. Comme il est d’usage dans le
Golfe, les passeports sont conservés par les employeurs. Nul d’entre eux
s’exprime en anglais ou en l'arabe, encore moins en français. Ils parlent le chittagonien, une langue du
Bengladesh. Un seul
évier mis à la disposition des cinq personnes, les toilettes à la turque sont
bouchées depuis plusieurs semaines, des fils électriques sortis de leur gaine
le long du mur. Pour couronner le tout la climatisation est hors d’usage… En
quelques minutes j’ai quitté l’un des pays les plus riches du monde pour l’un
des plus pauvres. Ici, c’est le Bengladesh. Dois-je dormir dans 15 m² avec ces cinq hommes rompus
de fatique, comme dansla cellule d’une
prison surpeuplée ? J’opte pour un coin de la cours la cour sous un arbre quand
Abdul, grand sourire, déroule sur le sol de la pièce un matelas constellé
de tâches marrons laissées par un ancien dormeur. Mon lit !
Cette rencontre de la journée m’a fait approcher de près la vie des
parias de la société émirienne, esclaves des temps modernes tapis dans le revers de la médaille dorée.
12
km/h
J’effectue de longues portions d’étape au rythme de la
marche, au grand dam de tous ces travailleurs qui s’activent tels des petites
fourmis sur les échafaudages. La chaussée est empruntée par des voitures de
luxe : Cadillac, Rolls, Chevrolet, Ferrari aérodynamiques lancées à 200 km/h. La mode est aux
Porsche Cayenne. Et je suis témoin de plusieurs accidents. A la sortie de la
ville deTarif, dans l’émirat d’Abu
Dhabi, un automobiliste stoppe sa Lamborghini countach à ma hauteur. Le bolide
italien ressemble plus à un suppositoire pour camion qu’à la voiture de
monsieur Tout le monde.. Le conducteur me propose une place à bord pour me
conduire vers le Qatar. Je décline son offre en répondant que la route, on peut
aussi la parcourir à 12 km/h.
L’asphalte est ramollit sous la chaleur et me colle à
la chaussée. Pas un nuage dans le ciel pour me guider. Si je ne trouve pas une
source d'eau sur mon chemin, il ne me restera plus qu’à éclater en sanglots et
à attendre la mort. Peut-être quelque oiseau compatissant me couvrira-t-il
alors de sable ? J'effectue des haltes savoureuses dans les rares oasis qui
jalonnent la route. J'avale alors des litres d’eau, toujours en catimini. Et
s'il fallait économiser mes dirhams, je ferais bien de boire de l'essence, quatre
fois moins cher que l'eau minérale en bouteille. Aux heures de prières,
l'autoroute se vide : les voitures se rangent pour la prière en direction de la Mecque.
Quelques dromadaires sillonnent le désert au loin. Ils
rappellent le temps où ils régnait en maître avant le développement économique
du pays à partir des années soixante-dix. Parti de l’émirat de Ras Al Al-Khaima
non loin de la frontière omanaise, j’ai atteint 500 km plus loin la
frontière avec l’Arabie Saoudite. Ma route s’achève ici, ayant déjà traversé à
deux reprises ce dernier pays.En ce 19
septembre 2009 s’achève aussi le ramadan… Je m’octroie pour unique récompense
un verre d’eau fraîche.