Livre de voyage Jamel Balhi
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Traversée de Madagascar

Antananarivo, ou Tana pour les habitués… Certains quartiers de la capitale malgache ressemblent à ce que devait être une petite ville de province française dans les années 60. Le temps semble figé depuis la décolonisation. Le passé a cédé place à la nostalgie. Les Deux chevaux citroën et autres 4 L Renault éliment les pavés biscornus comme des varlopes. Je cours encore, dans ce Monde où il faut aller chercher très loin le dépaysement. Loin au-delà de l’Afrique australe, entre continent africain et Asie: l’île de Madagascar. De l’Afrique qui s’est séparée d’elle il y a 165 millions d’années, Madagascar a gardé la terre rouge. De l’Asie, d’où est venue une large part de sa population, elle a hérité des rizières.

Il est convenu de désigner par l’adjectif «endémique» espèces animales et végétales... Lémuriens et caméléons en effet vont faire partie du décor.

Le mois de mai annonce l’hiver austral. Une petite maille s’impose après les grosses chaleurs de l’été. Jerry est un ami Malgache qui m’accueille chez lui dans un quartier populaire de Tana. Plusieurs oncles et tantes occupent la maison, divisée en plusieurs parties, égayées par une kyrielle d’enfants de tous âges. Un puits dans la modeste cour fournit l’eau que nulle canalisation de peut délivrer dans le foyer. Les habitants de tout le quartier doivent chaque jour se rendre à la fontaine publique remplir des seaux. L’eau des robinets fixés sur les trottoirs est alors payante. Chaque seau rempli coût 150 Ariary, soit l’équivalent de 6 de nos centimes. Un employé de la ville se charge de l’encaissement et les files d’attentes sont longues. Posséder un puits est un privilège rare dans une grande ville comme Antananarivo où une majorité des citoyens vit dans le plus grand dénuement. Le salaire moyen ne dépasse pas les 30 euros. Avec mon budget de 3 euros pas jour pour traverser le pays, je fais figure de riche.

Je ne peux manquer de noter ces enfants livrés à eux-mêmes dans les rues de Tana. Certains dorment emmitouflés dans des haillons et des cartons sur le seuil des maisons. Ils ont étés retirés de l’école par leurs parents qui les envoient battre le pavé de la ville pendant la journée pour compléter le maigre revenu du ménage. Certains viennent d’autres régions de Madagascar. Souvent, les parents qui n’ont pas trouvé d’emploi dans la capitale envoient leurs enfants dans la rue pour mendier. D’autres encore n’ont pas de certificat de naissance ou de papiers d’identité se voient refuser l’accès aux écoles publiques.

Nuits au poste

Un plat de riz et quelques brochettes de zébus suffisent pour avancer sur la route numéro 7 qui me conduit vers Morondava; direction le sud-ouest. Tout comme au Mali et dans bien d’autres pays de cette terre africaine, l’hospitalité est l’une des valeurs essentielles gravée dans le c½ur des habitants. Toutefois, je n’hésite jamais à offrir du riz à ma famille d’accueil, ainsi qu’une bouteille de coca cola dont raffolent surtout les enfants. Un produit de luxe si ordinaire, au petit goût d’ailleurs.

Des minuscules rizières sont cultivées dans le centre de la capitale, bordées de bananiers et manguiers. Avec ses zébus et ses cocotiers Tana se révèle très campagnarde. Nombre d’habitations possèdent leur lopin de terre permettant une certaine autonomie. Pour quitter Tana je dois courir sur l’avenue de l’Indépendance. La principale artère est occupée par les chars de l’armée nationale. Des tanks semblent narguer la foule, prêts à répondre aux premiers signes d’insurrection.

Je cours vers le Sud… Trois étapes vont me conduire à Antsirabe, 168 km plus loin. La route est jalonnée de nos célèbres bornes de béton rouges et blanches? Ces marques françaises datent de l’époque ou De Gaule ou Paul Doumer régnaient encore sur la Grande Ile.

J’ai de la chance, la chaussée est goudronnée, à l’instar de 5000 kilomètres seulement des 40 000 que compte le réseau routier malgache. Le restant laisse une part belle à la latérite, la boue, au sable et aux pierres. Je partage la chassée avec de massifs chars à zébus lourdement chargés de cannes à sucre, de céréales ou de pommes de terre. Le trafic routier est épars, cédant ainsi un très large espace aux piétons dont les écoliers.

La police et l’armée procèdent à un contrôle radical de la route. Entre chaque ville les véhicules sont inspectés méticuleusement. Des herses aux dents d’acier obligent les conducteurs à s’y soumettre sans rechigner. Ces postes de police seront de bons hôtels gratuits où je vais passer plusieurs nuits. Le premier contact ave un policier malgache commence par une poignée de main. C’est bon signe.

Au fil des kilomètres il n’est pas de coutume que l’on m’appelle Vazaha. Ainsi nomme-t’on l’Européen. En bons francophones, les Malgaches me lancent des «Vas-y Vazaha !».

Discrets, des caméléons m’observent courir, immobiles sur une branche de raphia, un palmier dont les fibres servent à la fabrication de paniers et chapeaux.

Forçats de la rue

Lorsque je parviens à Antsirabe, à quelque 1500 mètres d’altitude, je croisent et dépassent des pousse-pousse tirés par des hommes chétifs aux jambes puissantes mais d’aspect maigrichon. Ils sont plusieurs milliers à sillonner les rues de la petite ville d’Antsirabe, à la recherche d’un client ou en tirant un autre, souvent des écoliers dont ils assurent le transport vers l’école… Le nombre de ces insolites taxis d’un autre âge, aux couleurs chatoyantes, a très largement dépassé celui des véhicules à moteur. Depuis que les Chinois venus construire la ligne de chemin de fer Antananarivo-Antsirabe les ont importés, les pousse-pousse font partie de la vie d’Antsirabe. Pour beaucoup ces véhiculent colportent avant toute chose une image dégradante de l’époque coloniale. Une course de plusieurs kilomètres coûte à peine quelques dizaines de centimes. C’est l’unique gagne-pain de ces forçats de la rue.

Dans cette cité fondée par un missionnaire norvégien en 1870, je trouve refuge dans une petite communauté luthérienne. Pour changer des habituels sols en terre battue où j’ai pour coutume de dérouler mon sac de couchage, cette fois-ci je vais avoir droit à un vrai lit et des draps à la blancheur immaculée. Cette grande maison aux murs de briques rouges avec jardin aux milles senteurs florales est tenue en respect par des s½urs luthériennes qui me prodiguent, le temps d’une longue nuit de repos, la meilleure hospitalité dont peut rêver un voyageur éreinté par une route trouée de toutes parts.

Coup d’Etat militaire

Le plus dur reste à venir. Il faut quitter la nationale 7, une route presque en bon état pour une autre, défoncée et transformée en pataugeoire les jours de pluie. Je bifurque plein ouest vers Morondava, sur une voie tout en poussière. Par chance il n’a pas plus ces dernières semaines. Ce n’est pas la saison de la boue. Aux alentours d’Ambositra des villageois me mettent en garde contre des échauffourées entre l’armée malgache et des insurgés. Les hommes du pouvoir ont pour fâcheuse habitude de tirer dans la foule à balles réelles. Pour ajouter au chaos, les gaz lacrymogènes des grenades a une petite tendance à aveugler pour de bon leurs destinataires. Madagascar traverse l’une des crises politiques les plus graves de son histoire récente. Le président Ravalomanana, fuyant le récent coup d’Etat militaire, s’est exilé en Afrique du Sud, laissant derrière un gouvernement en déroute complète, remplacé par le nouveau. La politique Malgache n’est plus qu’une avalanche d’incertitudes conduisant au désordre général. Mieux vaut rester à l’écart des rassemblements de foules.

Je quitte les hautes terres à la végétation luxuriante pour les plaines de l’ouest. Rizières et mangroves s’étalent jusqu’au canal de Mozambique, cette mer qui sépare Madagascar du continent africain. Des lémuriens sont alanguis sous le soleil, en attente de la fraîcheur vespérale. Les moustiques porteurs de malaria se montrent de plus en plus coriaces. Ils apprécient particulièrement la peau de Vazaha.

Les plages au sable étincelant sous un soleil de plomb matérialisent ma ligne d’arrivée dans ce travers ce beau pays si différents des autres.

Morondava m’offre la vision d’une bourgade empoussiérée, ravagée par les typhons de ces dernières années. Les vagues ont déjà emporté plusieurs villages côtiers. En cette période de conflit politique, le touriste est une denrée rare.

Avant de parvenir à en bord de mer, j’aperçois les plus majestueux baobabs observés depuis la route. On dit qu’ils sont âgés de plus de mille ans. Leur puissance n’a d’égal que l’admiration qu’ils suscitent. Ils rappellent indéniablement l’image primitive d’un continent indomptable.

Avant de rejoindre la capitale en taxi-brousse je vais passer mes dernières nuitsau pied d’un baobab haut et large comme un tour. Une chambre qu’aucun prince, aucun roi ni aucun milliardaire ne pourra jamais s’offrir après 650 km de périple.

                                                                                                                                             Jamel Balhi

 
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