Livre de voyage Jamel Balhi
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Tashkent – Boukhara

 

Sur le Route de la soie

 





 

A la sortie Tashkent, un panneau prolixe énumère des destinations aux noms qui retentissent comme une invitation devant mes semelles dévoreuses d’asphalte – « Kaboul, Termiz, Téhéran, Boukhara, Karachi, Samarkand… » C’est vers cette dernière destination que mes pas me dirigent. Samarkand, ville de Tamerlan qui résonne encore de mille légendes orientales.

Impossible de quitter Tashkent sans franchir un poste de contrôle de police. Ce premier d’une longue série de barrages témoigne des mesures de sécurité mises en place par le président-dictateur Islam Karimov.

 

Les hommes du pouvoir semblent m’attendre avec des petites matraques oranges servant tout à la fois de bâtons pour réguler le trafic et d’instrument pour asseoir leur autorité. Mon barda sur les épaules va encore me faire passer pour un missile du mollah Omar. Ainsi nomme-t-on ces kamikazes qui apprennent l’art du suicide dans les montagnes de l’Afghanistan voisine. La chasse aux terroristes est ouverte depuis que Karimov a entraîné son régime dans cette guerre contre le terrorisme, à l’initiative du gouvernement américain.

 

Les policiers sont courtois ; un premier contact qui débute par une poignée de mains. Jamais on n’exigera de contrôler mon passeport. Ils savent sans doute le nombre de voyageurs qui ont parcouru cette route d’Asie centrale, sillonné leur territoire depuis le passage d’Alexandre le Grand, Marco Polo et Ibn Battuta.

On m’offre un verre d’eau, du thé, et quelques sourires dorés.

L’ambassade de France à Tashkent n’avait pas manqué de me mettre en garde   contre l’âpreté des policiers ouzbeks. Le personnel de l’ambassade m’a aussi remis une liste des hôtels où je pourrais passer mes premières nuits dans la capitale. Parmi cette liste figurent l’hôtel Marriott, le Sheraton et le tout aussi chic hôtel Radisson, à plusieurs centaines de dollars la nuit.

 Je laisse derrière Tashkent et son architecture soviéto-baroque, m’enfonce dans le pays en direction de l’ouest. Un seul axe traverse la nation, il s’agit de l’ancienne route de la soie.

La langue ouzbèke est proche du turc. La cinquantaine de mots que je connais alimente de petites conversations avec le peuple de la rue.  800 kilomètres de course à travers le pays vont aussi me permettre de cueillir quelques mots de tadjik, kirghiz et russe.

Lorsqu’ils me voient arriver en courant, des enfants hilares s’essaient à un autre langage : "hello madame, what is your name".  Selon les jours, je réponds "My name is Mickael Jackson, king of pop "

Au premier soir de ma course, je fais la connaissance de Dilshod, un jeune Ouzbek de 19 ans. Il est étudiant en droit et m’invite dès le premier contact à venir passer la nuit chez lui. J’hésite longuement avant d’accepter son offre car tout voyageur en Ouzbékistan doit se soumettre à l’Ovir. L’Ovir est une survivance des temps soviétiques, il s’agit de l’enregistrement obligatoire des étrangers auprès du ministère de l’Intérieur. Il me faut donc obtenir un document avec tampon très officiel dans chaque lieu où je fais étape le soir.  

Seuls les hôtels et les autorités locales sont habilités à délivrer l’estampille, avec date et adresse du séjour. En cas de non respect de cette règle archaïque les amendes payables à la sortie du pays atteignent les 700 Euros.  

Cette loi met à rude épreuve l’hospitalité que me dispense néanmoins généreusement le peuple Ouzbek.

En cette période du ramadan, les soirées promettent de joyeuses ripailles devant la télévision.

Dans le clan familial de Dishlod, on se sent loin des horreurs bureaucratiques. La mère a préparé le plov, le plat national à base de viande de mouton et de riz, agrémenté d'oignons et de cumin... Quand le dernier rayon de soleil s’efface derrière l’horizon, le repas est servi et les estomacs enfin ne crient plus famine.

Contrairement à mon expérience saoudienne, ici rien ne m’empêche de boire ou manger en public durant la journée, je peux courir mes deux marathons sans avoir à boire clandestinement.

Le jeune étudiant doit partir le lendemain à la récolte de coton. Il partage le triste sort des étudiants de son âge.  Dans la plupart des pays pauvres le travail des enfants est lié aux conditions de vie et à la pauvreté des familles, mais en Ouzbékistan il est le fait d’une politique décidée par le président Karimov. Fin août, les premières capsules se sont ouvertes, il faut faire ramasser le coton avant les premières pluies d’octobre. L’Etat mobilise donc pendant plusieurs semaines toutes les forces vives : collégiens, étudiants, professeurs… Les sanctions sont rudes en cas de refus ; en Ouzbékistan, tout le monde à l’amende !

Nous dormons sur des matelas posés sur le sol, les pieds opposés à la direction de la Mecque. Ne pas oublier sa boussole…

Dans cette ancienne république soviétique, l’islam et la vodka cohabitent sans heurts. Depuis la fin du communisme l’islam a retrouvé une place d’importance dans la société ouzbek tandis que les mosquées accueillent surtout de vieux pratiquants. Les écoles coraniques de l’époque de Tamerlan sont surtout visitées par les touristes. L’âge d’or s’est n’est plus qu’un vieux souvenir de l’histoire des civilisations du moyen-âge, l’époque des poètes soufis et des troubadours.

 

Le chant des muezzins se fait rares, y compris le vendredi.

La route de la soie n’est plus qu’un long ruban de macadam rapiécé de toutes parts par des pelletées de bitumes. Le trafic est très peu dense… Deux marques de voitures se partagent les nids de poules : Lada russes et Daewoo coréennes fabriquées localement. Les vaches s’ajoutent au trafic en traversant la chaussée d’un pas allègre, dans le sens de la longueur. Les pataches publiques sont pour la plupart d’anciens autocars français. Trop vieux, trop usés ou mis au rancart par la législation européenne, ils ont trouvé une nouvelle jeunesse dans les pays pauvres. Leur carrosserie affiche toujours le nom des compagnies comme "Les Cars philibert. Conseil régional de l’Ain".

Les villages s’étalent le long de la route, laissant de vastes étendues inhabitées. Le désert du Kyzylkum s’étend sur les deux tiers du pays.

Il n’est pas rare qu’un épicier me tende gracieusement une bouteille de soda, sans même prononcer un mot. Des paysans vendent leur raisin le long du chemin. Les grappes sont si grosses qu’il faut les deux mains pour s’en saisir. Les femmes portent la robe traditionnelle aux couleurs chatoyantes ; les hommes sont enturbannés, ou arborent une calotte sur la tête. 

En outre, les cultures de pastèques sont d’excellents postes de ravitaillement. C’est la pleine saison. Ne possédant pas de couteau je les savoure à la méthode wisigoth !

La monnaie locale est le soum. Son plus gros billet, celui de mille soums, équivaut à un demi Euro. Les liasses sont épaisses, vu qu’il n’existe pas de moyen de paiement autre que l’argent liquide.

Lorsque j’annonce que je suis français, on me répond invariablement  "Zidane !..." C’est désormais par le football que l’image de la France rayonne de part le monde. Finit les parfums raffinés, la beauté de  ses femmes, la galanterie de  ses hommes et ses fromages odorants…

En ce mois de septembre la température n’est que de 35 degrés. En plein c½ur de l’été cette terre est une véritable fournaise. D’après les habitants, la chaleur est si forte qu’un ½uf exposé au soleil durcit en une heure. De décembre à mars l’hiver fait descendre la température jusqu’à – 20° C. On peut s’imaginer le calvaire enduré par les caravanes de marchands qui devaient affronter les rigueurs extrêmes du climat, sans parler du danger infligé par les détrousseurs de grands chemins.

Ici je crains surtout les bouches d’égout, dont les plaques ont été mystérieusement retirées. Autre danger pour le piéton : ces conduites d’eau à l’air libre le long de tous les trottoirs. Les aryk, profondes d’une quarantaine de centimètres et larges d’autant, font la joie des enfants qui ont trouvé là de quoi s’amuser.

Je laisse à la providence le soin de guider ma course.

L’époque des riches marchands qui conduisaient des caravanes de 700 chameaux chargés de marchandises les plus exotiques de l’Asie est révolue. Le commerce de l’indigo, des brocarts, des soies et des épices a disparu ; quant à celui du thé, du coton, des grains, des fruits et des cuirs, il s’est amenuisé comme une peau de chagrin. Pourtant, à l’écart des routes asphaltées, de petites villes caravanières oubliées offrent encore au voyageur peu pressé la vision d’un Orient éternel où le monde des Mille et Une Nuits surgit comme par enchantement.

Passent des bus de touristes aux cheveux bleutés, suivant un itinéraire bien rodé, avec arrêts resto, visites de mosquées et achats de souvenirs. Des touristes dociles qui ne marchandent pas les prix.

Samarkand marque à elle seule un voyage en Ouzbékistan. Je fais étape quelques jours dans la ville de l’empereur Tamerlan, qui en fit sa capitale au XIVème siècle.

Les dômes des mosquées des caravansérails ancestraux et des bazars ont attiré des bataillons de touristes, principalement français, allemands et japonais. Mais les mosquées se sont tues. Elles sont désormais transformées en magasins de souvenirs. L’entrée est payante.

Après des centaines de kilomètres de route, c’est au hammam que le corps retrouve une énergie flétrie par les secousses de la route. Les bains turcs constituent encore aujourd’hui des lieux de connivences où les hommes se retrouvent dans le même esprit qu’au café. Rendre visite à ces lieux de sociabilité c’est se rapprocher davantage de la vie sociale du pays. Plus qu’une séance de décrassage, les vapeurs âcres des bains séculaires sont envoûtement pour l’âme. Véritable séance de méditation qui me rappelle les hammams historiques d’Istanbul.

En suivant la route du désert, je parviens à Boukhara, autre ville étape sur la route de la soie. Pas moins de 14 barrages de police jalonnent la route sur les 270 kilomètres courus depuis Samarkand. Je fais étape à proximité de l’un de ces postes de contrôles. Les policiers me voyant dérouler mon sac de couchage près de leur baraquement, me proposent une place dans une cellules vide d’une petite prison. J’ai droit aussi à du thé, et le chef débarque avec un plat de plov accompagné d’une bouteille de vodka ; boisson qui ici semble idéale pour parler de la France et du foot. Boukhara, fin de la route.

L’Ouzbékistan marque mon 180ième pays traversé en courant…

 

        Jamel Balhi

 
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