Bangkok − Phnom Penh
750 km de plus en Asie
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Je traverse le Chaopraya sur un pont jeté au-dessus du fleuve de Bangkok.
La capitale de la Thaïlande est une mégapole ultra-urbanisée ; gratte-ciel géants, entrelacs d’autoroutes, centres commerciaux à l’américaine et maisons de cartons forment un ensemble compact d’activité humaine. Une ville comme Bangkok n’échappe pas à son lot de décibels qui vous martèlent les tympans.
Les habitants du centre de Bangkok offrent cette impression de vivre à plein régime ; l’agitation générale ne donne aucun signe d’accalmie, y compris la nuit, royaume des néons et de la débauche en tout genre. Des taxis aux couleurs rose et vert pomme sillonnent les rues en même temps que des bonzes chaussés de tongs ou même nus pieds, en quête de nourriture offerte par de vieux croyants. Les effluves de bonnes saveurs culinaires arrivent de toutes parts mais la pollution de Bangkok est si dense qu’elle oblige certains à porter un masque de tulle sur les voies respiratoires. Il fait trente degrés en plein mois de janvier alors que le taux d’humidité bat tous les extrêmes que j’ai connus en Asie. Autre record : celui des sourires ; parfois aguicheurs.
« Sex, mister ? Sex, mister...? » scandent de très jeunes prostituées thaïlandaises tandis que je passe en courant sur un trottoir de la rue Sukhumvit. On me propose aussi une carte d’étudiant, de police ou de journaliste… imprimées directement sur le trottoir en échange d’une photo d’identité et cinq dollars américains. Je me contente d’un coca cola et mets le cap vers la frontière avec le Cambodge.
Je dois courir près de quarante kilomètres avant d’apercevoir une facette bien plus idyllique de la Thaïlande : les rizières verdoyantes où des éléphants domestiques servent au transport de bois. Chaque visage croisé me gratifie d’un large sourire.
La route est lisse, le macadam bien entretenu et les échoppes assez nombreuses pour se ravitailler le long des étapes. Je trouve refuge pour la nuit dans la nature entre les champs de culture. Point de vue privilégié sur les scènes de la vie paysanne en Asie du Sud-Est.
Quatre jours suffisent pour abattre les 250 km qui me séparent de la petite ville d’Aranya à quelques encablures de la frontière cambodgienne. Au poste de douane je découvre une foule hétéroclite composée de touristes argentés aussi bien que de voyageurs au long cours qui patientent sagement dans une file d’attente alignée au cordeau, si caractéristique des pays occidentaux. Le visa s’obtient à l’entrée du pays. J’entame mon onzième passeport depuis que j’ai quitté le lycée.
L’attente est longue ; cette attente languissante et poisseuse de l’Asie où l’on s’occupe à chasser les mouches et toutes sortes d’insectes du même acabit.
Dans la file presque silencieuse un jeune routard allemand feuillette son Lonely Planet qu’il porte comme un missel. Il extrait un téléphone portable de son sac à dos et réserve une chambre à 2 dollars la nuit dans un hôtel de Battambag situé à 150 km de là. Passées les formalités de visa, celui-ci s'engouffre dans un taxi brinquebalant qui disparaît dans une volute de poussières.
A chacun sa méthode pour visiter le monde et ses habitants. Je reprends la route en courant, ou plutôt ce qui en tient lieu, une piste caillouteuse qui s’étale sur plusieurs centaines de kilomètres. C’est l’axe principal reliant Poipet et Phnom Penh. A proximité de la frontière, le soleil accablant offre un métier aux enfants des rues. Une fillette d’une douzaine d’années m’aborde et court à mes côtés en tenant une ombrelle à bout de bras. Une ombre aussi vulnérable qu’éphémère vendue un demi dollar…
Dès les premiers kilomètres mes Nike se couvrent de piste pulvérulente ; les diplodocus roulants m’envoient à la figure tout le souffre de leur pot d’échappement, sans manquer de me frôler de très près. Durant la mousson, la circulation est rendue impossible pour la boue. Le joyeux concert de décibels continue jusqu’en fin d’étape. Des grappes de paysans sont ballottées à l’arrière des pick-up au gré des secousses. Je dépasse des cyclistes lents avec des cochons vivants ficelés à l’horizontale sur leur porte-bagages.
Des chiens faméliques sont assis bouddhiquement au bord du chemin et me regardent passer en courant. Des singes aussi…
Parfois des panneaux à demi enfouis dans le ravin indiquent la présence de mines antipersonnel. Il n’est pas rare que je croise un unijambiste victime des atrocités passées. Guerres et génocides ont trop longtemps secoué l’histoire du Cambodge. Le spectre de Pol Pot et des Khmers Rouges est encore bien présent malgré la grande gentillesse de tous les Cambodgiens que je rencontre le temps d’un brin de causette. Si les panneaux se décapent, les mines restent actives pour l’éternité. Elles tuent et mutilent aveuglément quiconque s’aventure au hasard des rizières.
Le revenu de la majorité des familles ne dépasse pas les 30 dollars ; nombreux sont ceux qui se déplacent à pied pour se rendre quelque part.
La route me raconte le pays comme un livre d’images naïves. Bien que je ne parle pas un mot de khmer, des villageois m’accueillent volontiers chez eux pour la nuit. Pour les remercier de leur hospitalité, j’offre un soir le repas à une famille paysanne de cinq personnes qui me reçoit sous son toit dans la petite ville de Siem Reap. La masure en bois vacille sur des pilotis qui la protège des insectes et des inondations. Les trois enfants du foyer sont âgés de deux, douze et quinze ans. Avec le père, Ki, nous partons au marché acheter quelques provisions. Ce dernier me conduit dans une échoppe de la place. Dans cet antre lugubre où baigne une odeur de viande inconnue macérée dans la coriandre, on vend du chien, vivant ou mort. Ki en choisit un pas trop osseux que nous rapportons à la maison. Sa femme, Kamg, le découpe en morceaux sans trop d’états d’âme et le cuit avec du curry et de la sauce de gingembre ; il sera accompagné du traditionnel riz. J’ai droit à la patte avant droite. Toute la sainte famille s’installe sur le sol autour d’une natte de joncs et je goûte à ce festin qui m’aura coûté 20 000 riels, soit 3 vénérables euros. Le fait de manger du chien ne les empêche pas de posséder leur propre chien domestique, bien vivant. Celui-ci nous observe à courte distance en dodelinant de la tête rogner nos os de chien.
La viande canine est intégrée dans les habitudes culinaires du Cambodge, à l’instar des tortues, rats, araignées, sauterelles et cafards. Les insectes se vendent en gobelets ou dans des petits sachets en plastique, comme les pop corn. Il en existe de toutes sortes sur les marchés, à emporter ou à consommer sur place. Les cafards sont si gros que seuls trois suffiront à sustenter un estomac qui crie famine. Si l’abdomen de l’araignée est amer, c’est qu’il contient des œufs ou des excréments. Ici, ce n’est pas la morale qui conditionne les critères de goût. Ce que l’on mange est bon… ou ça ne l’est pas. Il n’y a d’autres critères. Pour le coureur, reste le riz d’accompagnement ou encore le bol de nouilles disponible partout sur les places de village où un marché se tient chaque soir. On mange dehors assis sur des petits tabourets.
Si Siem Reap me fait vivre d’insolites expériences culinaires, cette petite ville provinciale constitue aussi une étape importante sur mon itinéraire cambodgien. C’est en effet dans la jungle à 6 kilomètres de là que l’on peut découvrir les mystérieux temples d’Angkor, capitale des Khmers abandonnée à la végétation depuis des siècles.
Je trouve refuge durant plusieurs nuits dans ces ruines comme je le fis dans celles du Machu Picchu des Incas au Pérou ou sur les briques de la Grande Muraille de Chine. Le jour, de jeunes gavroches locaux vendeurs de cartes postale et de sodas s’ajoutent aux nombreux visiteurs dont une majorité de Japonais et d’Anglo-Saxons. Ces enfants ont à peine plus de dix ans mais ils ne connaîtront jamais l’école, si ce n’est celle de la débrouille.
Les temples Angkor s’étalent sur une cinquantaine de kilomètres formant un vaste cadastre touristique. Je suis venu à pied, je continuerai de même !
Dans le majestueux temple d’Angkor Wat, si symbolique du monde Khmer − il figure sur le drapeau cambodgien − un policier tente de me vendre son insigne de police « au cas où des méchants croiseraient ta route » pour trente dollars, l’équivalent de deux fois son salaire mensuel.
Vers l’est la végétation se fait plus dense. Les cocotiers plient sous le poids de leur noix. Le jus de coco constitue un excellent ravitaillement le long de la route tartinée de macadam à mesure que la capitale approche. Des singes folâtres se donnent le relais pour m’accompagner quelques hectomètres. Ils sont chez eux. Je partage aussi et surtout la route avec des petites motos transportant jusqu’à 5 personnes. Le plus jeune enfant se tient souvent debout sur le siège serré contre le père et la mère.
En courant vers la capitale je reste perplexe en croisant l’unique panneau publicitaire que j’aperçois : « Cigarette Alain Delon – la saveur de la France ».
De petits hôtels populaires en maisons de paysans les étapes s’enchaînent et je parviens dans les faubourgs de Phnom Penh. Au loin les pagodes du centre religieux de la capitale ressemblent à de grandes mains tendues vers le ciel comme pour accueillir le voyageur. Je cours jusqu’aux rives du Mekong. Ce long fleuve descendu de l’Himalaya aura parcouru bien plus de distance que moi dans ce modeste périple de 750 kilomètres.
Jamel Balhi
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