Traversée du Niger
Agadez – Niamey.
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Printemps 2007, je quitte en courant Niamey, capitale de la République du Niger. Il fait 47 degrés. Niamey est une ville plate entourée par le désert du Sahara. Direction la pittoresque Agadez aux confins du Ténéré, pays des Touaregs à quelque 1000 kilomètres à l'est de la capitale. Bien que les mines d’Uranium apportent au pays une perspective de postérité, Niamey a tout d’une ville du Tiers-Monde. A première vue sa physionomie n’a rien conservé du passé colonial français. N'étaient les inscriptions françaises, on douterait que le Niger fut colonisé durant plus d'un siècle.
Des dromadaires se mêlent à la circulation composée de vieilles Peugeot en fin de vie et de 4X4 modernes appartenant aux ONG internationales. Le reste du trafic est fait de charrettes tirées par des ânes allant chercher l’eau à un robinet public, et de motos servant pour la plupart de taxis. On ficelle les chèvres vivantes sur le toit des bus publics. Les voitures locales n’en peuvent plus d’avoir été, elles ont perdu de leur superbe des années quatre-vingts. La course à pied est encore le moyen le moins décadent pour se déplacer.
Quelques bars, pas vraiment branchés mais plutôt fréquentés par des Africains avides d'Europe et d'Amérique égaient les trottoirs. Ambiance un peu louche, qui me rappelle les tripots de cette Amérique latine, traversée elle aussi en courant. Deux marques de bières : la Flag et la Bière Niger. Cette dernière est plus communément appelée "Conjoncture". On nomme "sucreries" le Coca Cola, le Fanta et le Sprite. L'eau minérale coûte plus cher que l'essence. Celle du robinet est vendue en petits sachets en plastique noués à leur extrémité, conservés en glacières de fortune... On retrouve ces sachets jusque dans les coins les plus reculés du Ténéré. J’accumule mes vingt litres d’eau − ou quelque chose comme cela − par jour.
Chaque coin de rue étale ses corporations de petits métiers : les récureurs d'orteils, d’oreilles ou de narines y côtoient les vendeurs de cartes pour téléphone mobile.
L’air est chargé d’un brouillard de microparticules typique des grandes métropoles africaines. Dès le premier kilomètre mes Nike prennent un aspect de rouille. Les coureurs à pied ne courent pas les rues. Le vieux macadam raboté cède la place à pas de macadam du tout, au profit d'une piste en latérite. Je passe les nuits sous la voute céleste. Le sac de couchage ne me protège plus du froid, comme jadis, mais des moustiques dont la voracité n'épargne personne. La malaria fait des milliers de victimes chaque année. La nuit, la température se fait clémente : le thermomètre n’affiche plus que 38 degrés.
Sur le sol africain je change de facto de catégorie socio-professionnelle : on m'appelle "Patron !". Les gamins me suivent en courant, soulevant des petits nuages de poussière, en demandant "un cadeau !", en général de l'argent mais un bonbon ou un stylo peuvent apaiser leur sens aigu du commerce. Cadeau est le mot ubiquiste de l'Afrique de l'ouest signifiant tout à la fois pourboire, bakchich...
Le Nigérien étant francophone, je saisis enfin les subtilités linguistiques d’un pays étranger. Je retrouve aussi les bons vieux francs. Ici ils sont CFA, réminiscence de ce passé colonial aboli depuis 1960.
Sur la route c'est la loi du plus fort, la loi de la jungle, la loi de l'Afrique. Certains véhicules roulent à plus de cent à l'heure avec des grappes de Touaregs agrippés au toit et aux deux côtés de la carlingue. Comment autant d'hommes peuvent-ils tenir sur une seule camionnette ?
Des cyclistes aux pieds nus s'improvisent pharmaciens ambulants. Ils transportent et vendent à l'arrière de leur deux-roues une sorte de cageot débordant de faux médicaments, de l'Efferalgan au Viagra. L'ordonnance est bien entendu facultative.
Dans une petite oasis je fais la connaissance du marabout Malam Mountaka. Je passe la nuit dans sa maison en banco, sorte de pisé utilisé pour la construction des maisons au Niger. Malam Mountaka me fait partager ses secrets médicinaux quelque peu machiavéliques. Grâce à ses concoctions dont il détient le secret de ses aïeuls, il affirme pouvoir guérir toutes sortes de maladies et maux de l’existence dont « la folie, la frigidité, les hémorroïdes, la prostate, la lèpre, le manque de sperme et d’ovules, l’impuissance sexuelle » et même « la disparition totale ou partielle du sexe après avoir salué une personne». Malam soigne aussi le hoquet, les piqûres de scorpions, les vertiges et l’alcoolisme.
Plus loin, dans un quartier très pauvre de Tahoua je rencontre une missionnaire espagnole, s½ur Dolores. Elle, elle soigne avec le c½ur. Une centaine de lépreux vit dans ce district oublié du reste du pays. La religieuse a donné sa vie pour soigner les malades, comme si son nom – Dolores − la prédestinait à guérir les douleurs du monde. Elle leur dispense les soins nécessaires grâce aux dons venus de l’étranger. Les lépreux sont âgés. Ils ont contracté cette terrible maladie qui a ravagé les extrémités de leur corps à une époque où les traitements étaient inexistants. S½ur Dolores est âgée d’une soixantaine d’années. Dans sa tenue blanche immaculée, c’est un peu une mère Térésa d'Afrique qui, comme le prix Nobel de la Paix, appartient à un ordre catholique. Selon elle, le meilleur remède aux maladies courantes de l’Afrique, c’est l’hygiène.
Malgré la forte chaleur je cours une cinquantaine de kilomètres dans la journée. Je trouve un hébergement spartiate auprès des nomades touaregs qui avancent en caravanes de dromadaires à l’écart de la route mais jamais bien loin de celle-ci. Ces hommes du désert se déplacent d’une ville à l’autre, transportant sel, fourrage et babioles comme au temps des grandes épopées héroïques. Ils quittent le désert dans l'espoir de vendre leurs bêtes aux marchés des villes. Les prix varient selon la volubilité du vendeur, ou celle de l'acheteur. Le camélidé reste encore l’indispensable moyen de se déplacer dans le Ténéré.
Pour la nourriture, j'ai le choix entre riz et mil, ou l’inverse. Les pastèques sont vendues à la tranche − 25 francs, soit quatre de nos centimes − et les mangues ont aussi de quoi faire oublier la cuisine locale. Dans un pays du Sahel, l'autosuffisance alimentaire reste l'un des défis majeurs. Les périodes de sécheresses engendrent des famines dramatiques pour les populations rurales.
Faute d'un accès facile à l'eau, au combustible et aux transports, les femmes passent de longues heures à chercher du bois pour cuire les aliments, et de l'eau, puisée dans des marigots insalubres...
Parfois, un instituteur me conduit dans son l’école, ou ce qui en tient lieu. La population nigérienne compte, selon les chiffres officiels, 87 % d’analphabètes. Les villages sont malgré les difficultés économiques dotés d’infrastructures scolaires, même si les écoles n’ont rien de comparable avec le standard européen. Moussa est instituteur dans un petit établissement primaire de Tahoua. La classe où il enseigne les matières générales est constituée de briques de terre séchées, et compte 80 élèves.
« Il n’y a pas de chaises pour tout le monde ! ».
Le directeur de l’école me reçoit au milieu de la cour. Lui non plus ne possède ni chaise ni table... « Les chèvres ont mangé la paille des petits enclos servant de classes. Notre rêve à tous est de construire en dur. Pour cela nous avons besoin de 70 Euros par classe… »
Le salut provient des dons internationaux, comme presque tout dans ce pays.
Je quitte l’école avec une liste de fournitures scolaires «à réunir depuis la France ». Recherche entre autres « Manuel du maître pour instruction civique et morale ».
Aux fréquents barrages routiers les policiers m’incitent à ne pas courir « à cause de la chaleur et des brigands ». On me demande aussi si j’ai « déclaré ma course au gouvernement. » Les policiers me font grâce du péage, dont le montant fluctue selon le degré de vénalité du fonctionnaire.
Les conducteurs de camion me fournissent l’eau en remplissant ma gourde. Je n’en transporte qu’une que dans les traversées de désert. Avec la chaleur je m’habitue à boire l’eau chaude ; très chaude. Mes plantes de pieds sont crevassées par la chaleur. A l’approche d’oasis, des gavroches quémandeurs de cadeaux accourent dans ma direction. Dans ces petits bleds écrasés de poussière et de soleil je me gave de tranches de pastèque. Haltes savoureuses et reposantes, à l’ombre d’une case touarègue… Plus loin Agadez accueille les visiteurs du Ténéré. Agadez vibrant sous la loi des 504 Peugeot déglinguées et des marchants de dromadaires… Elle a conservé son ancestral caractère d’hospitalité mais la route est encore plus révélatrice du pays.
Voilà plus de vingt ans que je traverse le Monde en courant.
Jamel Balhi