700 Kilomètres à travers les villes martyres des Balkans.

Le 25 décembre 1991 je quittais en courant la ville croate de Vukovar peu après les effroyables bombardements du 18 novembre qui firent des milliers de victimes. Au terme d’un siège implacable qui aura duré trois mois, l'armée yougoslave venait d'écraser littéralement la ville sous des centaines de milliers de bombes et de projectiles de toutes sortes. L'enfer, c'était ici ; pour téléphoner à Satan, un appel local aurait suffi. Retour dans la ville martyre le 5 juillet 2003 ; je me réveille sur le sable d'une petite plage du Danube, au coeur de la cité qui porte encore les stigmates de son passé. L'activité humaine semble normale, malgré le chaos qui s'est emparé de Vukovar. Les bars épargnés par les affres du passé ont rouvert leurs portes. Des maisons ont été reconstruites. Les habitants de la première heure tentent de redonner un cours normal à leur Histoire. Au cours des douze années écoulées, les ruines causées par les bombardements sont tombées en ruines ; ce qui fut jadis un théâtre à l'architecture baroque, classé au patrimoine mondial de l'Unesco, n'est plus qu'un amas de briques éparpillées sous une charpente très largement éventrée. Plus loin, des arbres ont poussé dans les habitations, au milieu d'anciennes chambres à coucher. Les dormeurs reposent sous terre ; des fleurs sont sorties des décombres. Bećarski Križ signifie "la Croix du Vagabond". Ce crucifix en pierre marquait l'entrée de Vukovar. Les tirs au mortier l'ayant à moitié détruit, il a été retiré. En ce début de journée ensoleillée je m'apprête à commander mon troisième café turc avant de courir sur la route qui va me guider vers l'Albanie, puis le Kosovo de Vukovar à Mitrovica. Trois tasses de café... Largement le temps de lier quelques brins de causette avec Danielo, le jeune et souriant serveur croate. Il n'a que 20 ans mais rêve déjà de quitter la région. «Dans les Balkans il y a toujours eu la guerre. Nos religions, catholique, orthodoxe et musulmane, n'ont fait que fabriquer des guerres ! Après toute cette merde qui nous est arrivée nous avons toujours la joie, le sourire et nos belles filles. Les Serbes ne nous enlèveront jamais cela !» Les bords de routes sont essaimés de mines antipersonnelles, m’obligeant à effectuer les traditionnelles pauses-pipi à-même le macadam. Adieu aussi à ces nuits au clair de lune dans les champs de coquelicots. La température dépasse les 40 degrés. Cette région d'Europe n’est pas épargnée par la chaleur mais l'eau coule à flot le long des collines par la grâce de myriades de fontaines datant de Byzance. Je bois quotidiennement vingt-cinq litres d'eau à la méthode des camélidés : peu souvent, par quantités importantes. Une journée me suffit pour atteindre la frontière bosniaque, 57 kilomètres plus au Sud. Passé le poste de douane sur la rive nord de la rivière Save, j'aperçois le premier minaret en érection vers le ciel d'Allah. J'entre en terre musulmane. Des querelles sporadiques inter-ethniques continuent d'avoir lieu. Des véhicules de la SFOR (Force de stabilisation de l'OTAN) s'ajoutent au flot habituel de circulation. La guerre est certes officiellement terminée mais la cohabitension entre Serbes, Bosniaques et Croates n'a cessé d'exacerber la vigilance des soldats de la Paix. Lorsque le soleil n'est pas à sa place dans le ciel, alors je réalise que je me suis trompé de cap. Un matin comme je débutais une étape de montagnes dans l'enclave serbe de Foca, j'ai dû rebrousser chemin à pied après 5 km. Deux militaires du contingent français à bord d'une jeep peugeot m’avaient auparavant indiqué la mauvaise direction vers la frontière du Monténégro. Par bonheur, où que je me trouve dans le monde, l'astre solaire a toujours constitué mon meilleur panneau indicateur. Parfois, la route me fait gré d'une longue et voluptueuse descente, avec un interminable chapelet de virages me faisant découvrir au dernier moment les difficultés du terrain. Les côtes succèdent aux descentes, et versa vice. Figues, mirabelles, pastèques et melons. Ravitaillements gratuits, avec la bénédiction des fermiers. J'improvise chaque journée de course, n'emporte aucun guide au fond de mon barda. Au détour d'un virage sur un plateau désertique, une tombe fleurie surmontée d'un casque bleu : il s'agit d'un jeune soldat anglais de l'Otan abattu par un sniper dissimulé dans les collines qui dominent le plateau. Au terme d’une chaude étape de 67 kiloms, j'atteins Sarajevo. Je trouve un accueil dans le jardin d'une petite mosquée, entre les tombes de deux maîtres soufis inhumés depuis trois siècles. A quatre heures du matin, c'est l'heure de la première prière du jour. Soucieux de mon repos, l'imam s'est abstenu d'utiliser le microphone au sommet du minaret, se contentant de crier les incantations depuis la petite cour, ses mains en guise de porte-voix. Il faut dire qu’à pareille heure seul un vieil homme du quartier s'est déplacé vers la mosquée. Quand les nuits de sommeil sont courtes je m’accorde une petite dormette dans le champ d'un paysan, à l'heure de la sieste (gare aux mines !). Après quatre étapes parcourues dans le Monténégro, je franchis la frontière nord de l'Albanie et découvre un territoire aux routes inchangées depuis mon dernier passage il y a sept ans. Il est des pays où je peux courir les yeux clos ! Dans d'autres, il est nécessaire de se doter d'un troisième oeil ; c'est le cas en Albanie. Ici un automobiliste conduit sa Mercedes comme s’il devait à tout instant éviter le tir d'un sniper embusqué. Une vigilance de chaque instant s'impose. Des villageois s'improvisent laveurs de voitures à l'aide d'un tuyau d’arrosage relié à une fontaine publique rehaussée de l'écriteau LAVAZH. Mes Nike Terra Wild auraient bien besoin qu’on leur retire cette poussière balkanique accumulée sur des centaines de kilomètres. Les nids d'autruches sont occasionnellement tartinés de quelques pelletés de goudron frais. Outre cette sublime impression de courir dans un pays aux apparences de chaos général, je garde de l'Albanie le souvenir d'une région aussi dépaysante qu'hospitalière, avec ses routes délabrées menant à des centres industriels à l'abandon, à des puits de pétrole arrêtés et rouillés... Les bouches d'égouts sont des avaleuses de piétons. En Albanie, toute pièce de métal est bonne à récupérer pour usage personnel ; plaques d'égouts, ampoules électriques, bancs publics et roues de poubelles municipales n'échappent pas à la règle. « Où vais-je dormir cette nuit si l'on vole les bancs publics !» me suis-je dit un soir en arrivant à Kukës après une journée de 69 km courus sous une chaleur dantesque. Des petits bunkers en forme de champignons en ciment couvrent par centaines de milliers la campagne et la côte albanaises. Construits après l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, ces petites casemates étaient destinées à recevoir « le peuple en armes » pour arrêter l'ennemi. Un bon endroit pour y passer la nuit. A la frontière kosovare le « passaporte mister ! » est effectué par un douanier égyptien, vêtu de l'uniforme de son pays. Cette région est toujours sous couvert des Forces de l'Onu. « Pour encore de nombreuses années », m'avouera le général des Forces françaises. Entre Prizren et Urozevac je traverse un village détruit par les bombardements serbes de 1999, à l'exception d'un petit estaminet. Difficile d'en connaître le nom, le panneau du village ayant été percé de mille petits trous par des salves de kalachnikov. Le patron s'étonne de ne pas apercevoir mon vélo garé sur le seuil de sa taverne… « Normal, je parcours la route en courant et ne possède pas d'autre véhicule»… Sur ces paroles le tenancier m'offre, en plus du kebab commandé, de la feta ainsi qu'un verre de lait. Ça nourrit son homme. Petit lait petit prix, la vie est belle ! Les hélicoptères de la KFOR continuent pourtant de tournoyer au-dessus des têtes. Quelques dizaines de kilomètres plus loin dans les montagnes du Kosovo, je franchis les 1515 mètres du col de Prevalac. Question altitude, les Balkans n'ont su donner naissance qu'à des Himalayettes. Le Kosovo est une petite province qui aura tôt fait de défiler sous mes semelles vagabondes. A 700 km de Vukovar j'effectue une arrivée anonyme dans Mitrovica. Plongé au coeur du bazar alibabesque je fais la connaissance d'un petit groupe de soldats Français. Les compatriotes me proposent de participer à leur footing matinal. Rendez-vous pris le lendemain devant le régiment du Treizième mandat. Je suis présenté au général Marc Bertucci, commandant de la brigade multinationale Nord-Est. L'homme me reçoit avec tous les honneurs, m'offrant café chaud et croissants pendant que nous parlons course à pied et manoeuvres militaires dans les "théâtres d'opérations" à travers le monde. Je reçois très solennellement une décoration ; puis le bruit d'un hélicoptère se fait entendre de plus en plus rapproché. "Excusez-moi, mon brave, je dois partir ; je vous laisse avec mes hommes", lâche le général. Après 700 kilomètres de course à pied, me voilà militaire malgré moi. Lieutenant, colonel et caporaux me conduisent sous bonne escorte dans les quartiers chauds de Mitrovica la martyre. Drôles de guerres, drôle de paix. Et les soldats de la KFOR de m'affubler de leurs jouets d'adultes : fusil d'assaut FAMAS (mille coups à la minute), casque en Kevlar, tanks.… Ce fardeau sur les épaules, c'est un peu comme le poids des guerres sur l'Histoire des peuples. J.Balhi |