
Batonya, à la frontière roumaine, 20 décembre 2002. Six douaniers m’auscultent simultanément de leurs mains fouilleuses ; analyse visuelle, tactile et même olfactive des pages de mon « passaporte ! ». L’un d’eux palpe la poche de mon anorak et découvre l’éminence d'un sachet de café en poudre contenu au fond d’une poche. « Haschisch ? ». Je feins de ne pas comprendre ; le douanier exhibe alors de sa veste une blague de cuir contenant de la résine de cannabis. L’objet du délit vient tout juste d’être confisqué dans le véhicule qui me précédait. Changement de fuseau horaire. "Lorsqu'on entre en Roumanie il ne faut pas avancer sa montre d'une heure mais la reculer de 50 ans !" m'avertit le chef.
Ce premier contact avec la Roumanie ne sera en rien comparable avec ce que me réservent les habitants de ce beau pays que je m’apprête à traverser d’ouest en est en courant... J’offre une poignée de main générale aux douaniers et m’éloigne à pied. Je fais route vers Bucarest, au sud de la chaîne des Carpates. La nuit apparaît dès 16h15. Le thermomètre se montre peu généreux en mercure : il fait 25 degré au-dessous de zéro.
Quelques centaines de mètres après la frontière, un couple de vieux paysans de la région du Banat me hèle pour m’offrir un peu du vin qu’ils produisent eux-mêmes. Un vin ni rouge ni rose ni blanc mais plutôt un liquide de couleur cinabre au goût âcre et sucré. Je découvre les premiers sourires édentés, que j'affectionne particulièrement.
Je termine ma première étape en terre Roumaine dans la ville d'Arad, au terme d’une étape de 67 kilomètres courue depuis l’est de la Hongrie. En passant devant le chantier d'une église orthodoxe où sont employés des détenus en échange d'une réduction de leur peine de prison, je fais la connaissance d'Andrei, un jeune étudiant dentiste de 21 ans.
Sa petite amie est coiffeuse, elle pourrait me laisser passer la nuit dans le salon de coiffure ; il y fait bien moins froid que dehors. Tandis que nous traversons Arad sous la neige, Andrei propose même de m'héberger dans son appartement "bien plus confortable qu'un siège de coiffeur". J'accepte. Sans doute suis-je l'incarnation de son rêve du moment : s'offrir une paire de Nike. La Roumanie est un pays économiquement pauvre, le salaire moyen des habitants n'excède pas les 1 700 000 Leu, soit 50 Euros. "Je suis né pauvre, j'aimerais mourir riche", précise-t-il. Andrei habite avec son père dans un immeuble de type HLM de l'époque de Caucescu, aux dizaines d'antennes paradiaboliques accrochées aux balcons. La télévision est allumée en permanence, l'éteindre signifie baisser le volume du son. TV5, Eurosport, CNN, ajoutées à quelques chaînes type Bigdil et Loft, braillant du TF1 en roumain.
Le père d'Andrei vit d'expédients entre la Hongrie et la Roumanie. Il vend des cigarettes au marché noir, deux fois plus chères de l'autre côté de la frontière.
Dans la soirée, Andrei m'entraîne sur le boulevard de la Révolution vers ce qu'il nomme le saint des saints de la civilisation : MacDonald. C'est le point de convergence des jeunes de Arad. On s'y réunit comme sur la place d'un village africain. Sur une façade voisine, des impacts de balles témoignent encore du combat des insurgés de décembre 1989 ; de nombreux habitants de Arad trouvèrent la mort.
Ma première soirée dans le pays résume à elle seule la Roumanie actuelle.
Je raconte ma route à mes jeunes amis ; j'ai quitté Budapest quelques jours plus tôt en courant, pour une course de 850 kilomètres. Traversée par les eaux du Danube, l’élégante capitale de la Hongrie est noyée dorénavant sous les enseignes du monde capitaliste... Elle s'est mondialisée. Je l'aurais quittée même par une plaque d'égout. Quelques granges, une cellule de commissariat de police et une mission des Frères franciscains m’ont accueilli pour une nuit après mes étapes de course à pied sous une pluie si froide que les gouttes d’eau gelaient avant de percuter le sol, comme des ondées de clous.
J'ai partagé le sol dans la chambre d'Andrei avec un chien gros comme une petite vache et dont la langue se révèle comme un réveil matin idéal. Le luxe saisi au vol, la chaleur des radiateurs logée dans le cœur des gens que je croise. Cette hospitalité est-elle la trace indélébile laissée par les Ottomans en cinq siècles de domination ?
Je reprends la route à l'aube. La campagne a disparu sous une épaisse couche de neige laissant tout juste deviner les bornes kilométriques. Le trafic est composé de nombreuses carrioles tractées par des chevaux, ainsi que des Dacia, ces Renault 12 emblématiques des chaussées roumaines. La Dacia est à la Roumanie ce que la Trabant est à la Hongrie. Elle perpétue l'image ternie du rideau de fer. Des troupeaux d'oies traversent la route dans le sens de la longueur suivies au pas par des grand-mères aux jupes affriolantes. Il fait un temps à ne pas mettre un coureur à pied dehors.
J'affronte ce froid en portant l'une sur l'autre cinq couches de vêtements et ne rate jamais une occasion de les faire sécher au-dessus du poêle des petits estaminets ponctuant la route de la campagne. Occasion de multiples échanges avec les hommes du terroir. Ces rencontres dans les cafés du monde constituent le meilleur des guides pour la route. Je me renseigne sur les curiosités de la région, glane quelques mots de vocabulaire, ou des phrases entières… J’observe peu de voitures de police, ce qui me frappe dans un pays encore baigné dans son passé de dictature.
Sur un petit sentier des Carpates j’aperçois un loup au bord de la route ; il s’enfuit à ma vue avant même que j’aie le temps d’extirper de mon sac mon fidèle compagnon de route : l’appareil photo.
Domitro, lui, est étudiant en français, et forcément francophile comme nombre de ses concitoyens. Nous nous sommes rencontrés sur la place du village de Birchis où il habite. C’est les vacances de Noël, le temps est aux célébrations, l’université se fait oublier. Les hommes de Birchis ont tué des tonnes de cochons pour confectionner les saucisses qui viendront égayer le festin de ce Noël tout blanc. La chair s’amoncelle sur l’établi des cuisines pareil à ceux des garagistes. En plus des hectomètres de saucisses, on prépare le traditionnel sarmala, feuilles de choux farcies à la viande de porc. Le tout très largement arrosé de Tuica, l’alcool de prune, calorifère des campagnes de l’Europe de l’Est que je soupçonne plutôt d’être de l’eau de Cologne sucrée. Domitro me présente à ses grands-parents. La ferme séculaire abrite trois générations. "Trois générations, trois pays différents" ne manque pas de préciser Stelian, le patriarche. Le vénérable est âgé de 83 ans, cela fait 60 ans qu’il a épousé Rosanna ; du diamant ! L’homme à la longue barbe se targue d’avoir participé dans le camp russe à toutes les batailles de la guerre de 39-45, Tiraspol, Odessa, Rostov, Marioupol, Berdianski et la plus héroïque d’entre elles : Stalingrad.
Le père de Domitro, lui, affiche bien moins de bravoure dans l’histoire de sa vie ; il est chasseur-braconnier et rentre tout juste des forêts de Valachie avec sa prise du jour, un énorme lièvre tué à la carabine. "Mon père est un bon chasseur !" ajoute Domitro voyant celui-ci poser son arme à feu contre la cheminée. Sangliers, loups, lynx, ours des Carpates… La chasse aurait pu être bien meilleure, mais je doute qu'un chasseur puisse être bon.
Domitro étudie le français à l’école car il aimerait un jour venir en France pour travailler, être plongeur dans un restaurant. Pourquoi plongeur ? «Parce que les Français s'imaginent que tous les Roumains sont des gitans, alors il est difficile d’obtenir un autre emploi !" »
Peuple marginal depuis des siècles, les Roms – ethnie venue de l’Inde et appelés Tsiganes, gitans, Romanichels, selon les latitudes – sont tout aussi victimes de persécutions en Roumanie. Domitro ne cache pas qu’il accepterait n’importe quel boulot à Paris, « y-compris vider les parcmètres sur les trottoirs »
De l'autre côté de la rue (cette voie verglacée qui est aussi la route qui m'a guidé là) la sono d'une discothèque hurle dans tout le voisinage un mélange de musique tsigane et d'Enrique Iglesias-Jennifer Lopez. Samedi… C'est un soir de fièvre. J'ai couru mon marathon et demie par 23 degrés (négatifs) mais il me reste quelque énergie pour accompagner Domitro dans ses amusades nocturnes. L'entrée coûte 15 000 Leu, soit 3 francs. Bière, Beuverie, Baston ; une soirée 3 B, un grand classique du samedi soir malgré les quatre types de sécurité vêtus d'un uniforme noir, avec cagoule et matraque comme les hommes du GIGN, plantés droit comme des poteaux à chacun des angles de la grande salle, main derrière le dos, scrutant la piste de danse.
La soirée de Noël je la passe dans un orphelinat de Brashov au terme d’une courte étape de 41 kilomètres, voulant terminer avant l’obscurité. En l’espace d’un après-midi d’hiver et d’une soirée de fête j’abats une fois de plus des idées fausses sur le pays de Dracula.
Topa Sorin est un orphelinat digne de ce nom réunissant des enfants en bonne santé, l'air heureux et vêtus très correctement comme s’agissait de jeunes garçons et filles de bonnes familles. J'eus droit à la visite complète des bâtiments par le responsable de l’institution, et me croyais dans un centre de loisir, loin de ces images de type goulags staliniens des années soixantes. Les enfants vivent-là jusqu’à l’adolescence, par groupe de 4 ou 5 répartis dans chacune des 11 maisons aux allures de chalets suisses tenu en respect par une maîtresse de maison en charge des repas, ménage, devoir et discipline.
J’apprendrais plus tard que cette institution est financée par Ion Tiriac, l’ancien champion de tennis devenu entraîneur international et homme d’affaire ayant accumulé l’une des plus grande fortune de Roumanie.
Courir à travers les Carpates n’a rien d’une épreuve himalayenne, surtout par la route E 60, qui se veut « européenne » malgré les nombreuses carrioles à chevaux qui nous plongent dans un autre fuseau horaire. Predeal, Sinaia… Des petites stations de ski s’enchaînent à 1000 mètres d’altitude dans un décor polaire avant de céder place à la banlieue grise de Bucarest…. Trente kilomètres de zone industrielles, suivie des habituels barres d’immeuble, et voilà la capitale où j’entre sans me presser à 12 km/h… J’achève une étape de 68 km, anonyme dans une foule de travailleurs prolétaires sortant des usines de la périphérie…. C’est la fin de la route, à l’intersection de la place de la Révolution. Un épicentre pour ligne d’arrivée anonyme. C’est le 31 décembre 2002. A Bucarest, je me sens loin des presse-purée géants, multicolores, que sont les grandes capitales du monde. Au bord d’un trottoir je m’assoie sur un divan de pierre et observe la rue, les deux pieds dans la neige fondante. Des jeunes font l’accumulation de pétards en attendant minuit. La foudre de minuit s’annonce. Des poupées du samedi soir maquillées à la truelle, aux lèvres invitantes et accueillantes marchent en quête d’une rave-party, accompagnés de jeunes mâles heureux. En Roumanie, les nuits de fêtes sont l’occasion pour les jeunes de faire du Clubing, à savoir passer de club en club, de cuite en cuite.
La Roumanie…voilà un beau pays, bien au-delà de ce que j'en savais.
Jamel Balhi