La Route nationale 7 950 km de Paris à Menton 
Paris porte d'Italie, un samedi matin pluvieux comme il en existe parfois dans cette partie du monde. Je me retrouve à nouveau seul sur la route, mais ici ce n'est pas la Patagonie, ni le désert de Sonora ou de l'Arizona. C'est le Kremlin Bicêtre, dans la grisaille du petit matin et les embouteillages. Une course, un départ qui sonne comme un expiatoire aux excès de la vie parisienne. La route nationale 7 est un long fleuve goudronné qui prend sa source à Paris porte d'Italie pour se jeter dans la Riviera italienne au poste de douane de Menton, 950 km plus loin. Je m'élance pour un corps à corps avec la France de l'euro, dans la France des élections présidentielles, la France des routiers, des restoroutes et du pastis, des bals du samedi soir, la France qui vote Le Pen et celle qui préfère Arlette, la France des camps de gitans et la France des villas avec piscine, des étudiants qui manifestent à coup de slogans énervés sur la place Bellecour et des retraités qui piétonnent sur la Promenade des Anglais, des starlettes à lunettes noires qui paradent sur la Croisette, des villages endormis par le chant des cigales, dans les effluves du thym et du romarin ; la France des platanes. Je fais une première pause-café dans un bistrot populaire de Villejuif. Le patron est Algérien, et les deux autres clients accoudés au comptoir de l'ennui, sans doute aussi. Je rassemble ma petite monnaie pour m'acquitter du prix de ma caféine. “Donnez-moi ce que vous avez. Ici on ne compte pas. On paie des impôts, mais on offre aussi des cafés”, dit le tenancier. À Ponthierry, je cherche en vain une épicerie ouverte l'après-midi… “Y'a ben une épicerie, sur la place, me dit l'homme qui promène son chien en laisse, mais c'est un Arabe”. Sans doute ce monsieur au cocker voulait-il exprimer que ce genre de négoce, ouvert le dimanche, est plus cher que les autres. Je traverse la France profonde, la bourgeoisie provinciale, avec ses retraités, les petites gens qui craignent les inconnus et redoutent les étrangers. En banlieue parisienne, la route est si rectiligne qu'on la dirait pressée de se jeter par le plus court chemin dans le bleu de la Méditerranée. Les champs de colza et les toutes premières vaches du voyage apparaissent à Corbeille Essonne. La Ville-lumière s'éloigne, s'efface derrière son voile grisâtre et son boucan d'enfer. Ce n'est qu'à l'obélisque de la forêt de Fontainebleau que les lumières de Paris s'éteignent pour de vrai. C'est encore la Seine et Marne, mais l'air est bien moins chargé, mon rythme de course s'améliore. Je vais passer la nuit au point de convergence de cinq routes – dont les nationales 6 et 7. J'ai couru 60 km. Un foyer municipal pour sans domicile fixe m'a accueilli. Au nombre des pensionnaires permanents : Célestin, un caporal de la Légion Etrangère, devenu fou après la guerre menée par les Forces de l'Otan au Kosovo. Un plat de raviolis micro-ondés nous a permis de lier connaissance et d'échanger des souvenirs de la guerre à laquelle tous deux avons participé à notre manière. Durant l'été 1999 je courais de Skopje à Mitrovica dans le cadre d'un reportage photo, pour témoigner comme je l'ai fait dans d'autres régions en guerre. A 7h30 le matin, tout le monde est mis dehors. Je reprends la 7, tandis que Célestin le légionnaire se dirige d'un pas encore endormi vers la ville, en quête de “n'importe quel boulot”. La route défile, toujours en ligne droite sous mes semelles… Si toutes les routes mènent à Rome, la N 7 n'échappe pas à la règle. Je foule une ancienne voie gallo-romaine, métamorphosée au fil des siècles par le passage répété des armées en spartiates, des chars à b½ufs mérovingiens, des troupes de l'occupant allemand puis des tractions avant à la Bourvil et enfin des bolides d'aujourd'hui. Je partage, par obligation et plaisir, le sort réservé aux routiers des compagnies Calberson ou Norbert Dantressangle. Moi, coureur à pied et eux, camionneurs, subissons la lassitude de la ligne horizontale imposée par la 7. La Haine 7. "Cep Vermeil" "Dubonnet"… de vieilles marques aux publicités de peinture éculée ornent encore des façades décrépies, pour nous rappeler que l'âme de la 7 appartient désormais au passé. Elle a vu défiler des générations de vacanciers motorisés depuis l'avènement des congés payés en 1936. Le vin Kiravi, ("le velours de l'estomac") invitait les automobilistes à garer la 202 Peugeot pour déplier, à l'heure du saucisson, la nappe à carreaux sur l'herbe. Les scènes bucoliques de la vie prolétaire ne sont plus ce qu'elles furent. Aujourd'hui la route est une piste méthodiquement calibrée, avec des stations-service à air climatisé qui se ressemblent toutes. La 7 est un roulodrome pour gens pressés. Entre Paris et Lyon on la nomme la “quat' voies”. J'avance à 12 km/heure, les deux pieds posés sur un monde de brutes, ou tout incite à la vitesse, au bruit, à l'énervement. Au nord de Montargis près de la chapelle Notre-Dame de la Route, comme à l'accoutumé j'occupe mon coin gauche sur le ruban d'asphalte. Lancée à très vive allure une voiture me croise pour s'écraser deux cents mètres plus loin en effectuant un saut périlleux comme pour une cascade cinématographique. Un poteau télégraphique en bois se brise littéralement en deux. La conductrice et sa fille de 12 ans en sortent miraculeusement indemnes. Mes routes sont les martyrologes de ceux et celles qui y ont laissé leur vie. Des croix chrétiennes témoignent des tragédies de la circulation tandis que des stèles militaires énumèrent le nom des "Héros anonymes" exécutés par l'Allemagne nazie. Des villages ont retrouvé la douceur de vivre depuis que la 7 les a quittés, au grand dam des commerçants contraints de fermer boutique. Patrons et patronnes me font part de leurs petites tracasseries, comme cette madame Germaine, gérante du bar-tabac de la sortie sud de Briare, qui se plaint de la sobriété des clients. "C'est la faute à la soufflette", l'épreuve de l'alcootest imposée par des gendarmes en planque. Des bars pour routiers, autrefois lieux de retrouvailles et de connivence, ont fermé, comme le légendaire restaurant des "100 Bornes" de Fontenay sur Loing mis hors-jeu depuis le mois de janvier 2001. La Nationale 7 me présente la France. Je fais mes kilomètres, ma chose, en traversant des petites villes sans histoires : Souppes sur Loing, Dordives, Cosnes sur Loire… Petites maisons à glycines mauves et crépis gris, jardinets à lilas et framboisiers, grille grinçante et chat sur la fenêtre... Des communes où, a priori, il ne se passe rien, sauf peut-être lorsque comme ce mercredi après-midi un maire de village remet le bigoudi d'argent à la coiffeuse émérite, ou encore sur la place de la mairie, le pot pour le départ à la retraite du préposé aux fiches d'état civil. Je quitte souvent la 7 pour les rails du PLM et parcours quelques dizaines de kilomètres sur le tracé du Paris-Lyon-Marseille. Depuis la suprématie des T.G.V., les trains (les vrais) se font rares. À l'instar des anciennes pompes à essence des années 50, des gares sont abandonnées ou vendues par la compagnie nationale à des particuliers qui en ont fait leur résidence. Un samedi soir je m'endors sur la place de Toulon-sur-Allier, entouré de l'église, l'école communale, le bar-tabac et la mairie. Un cimetière aux pierres tombales biscornues attend sa petite population. Il y a fête au village, un bal du samedi soir agrémenté d'un slow ou deux de Céline Dion et Enrique Iglesias, des guirlandes, de la Kro, du coca et quelques mobs rebelles. Un bal placé sous la domination des trois B. Billard Bière Baston. Dès l'aube je suis réveillé sur mon banc public par l'arrivée des habitants, endimanchés comme pour une messe ; c'est le premier tour pour l'élection présidentielle. Le maire, décoré de tous ses attributs tricolores, m'invite derrière la rangée des isoloirs pour un café ; mon premier café républicain. 185 km et trois jours plus tard la ville de Lyon surgit derrière la colline de Tassin la demi-Lune, la 7 rencontre à nouveau la 6. Résultat du premier tour : des milliers d'étudiants crachent leurs diatribes à la figure des CRS massés en nombre sur la place Bellecour, l'épicentre lyonnais. J'ai couru 450 kilomètres, ingurgité une demi France ; l'Italie approche et le soleil brille enfin. Le 45ème parallèle marque le franchissement du Midi. La Loire cède le relais au Rhône et c'est ce fleuve que je vais suivre jusqu'à Aix en Provence. Fin des quat' voies. La 7 se fait anguille à travers la vallée du Rhône. Au rythme de la course mon oreille capte les accents du français. L'habitant du Midi affectionne la palabre ; de plus, il ouvre sans trop d'appréhension la porte de son jardin aux porteurs de gourdes. Le Parisien, lui, il est parisien. Le printemps revenu, je peux à nouveau dormir dehors après l'étape de course à pied. “Attention, il y des macaques qui rôdent !” me met en garde une vieille dame comme je déroule mon duvet dans les ruines du château, à Châteauneuf-du-Pape. De Los Angeles à Beyrouth des bandes de jeunes, j'en ai croisées toute ma vie. Celle-là ne m'empêchera pas de dormir. En dépliant ma carte du Var, je pensais apercevoir la mer peu avant Fréjus, mais j'ai vu l'horreur. Des enfilades de ronds-points embouteillés, hypermarchés et parkings ad hoc, stations-service, congrégations de fast-foods et hôtels de type cliniques aseptisées, magasins géants de meubles, de bagnoles, de bricolage et jardinage... Pour ces compagnies mondialistes, un seul mot d'ordre : Pollution visuelle et sonore. Des villes qui veulent singer le gigantisme de l'Amérique, mais seul leur réussit le gigantisme de leur laideur. Ici commence la côte d'Usure. La plage, je ne l'ai touchée du regard qu'une fois le centre-ville âprement traversé, dans la soirée. Je m'accueille sur la plage près de Saint-Raphaël et j'y reste jusqu'au lendemain avant de courir à travers le massif de l'Estérel où m'attendent 183 virages. C'est le 1er mai, jour de pêche. Comme je l'avais pressenti, le gros du trafic a privilégié la Corniche d'Or longeant le bord de mer. Depuis Fréjus la 7 recouvre de son tapis noir l'ancienne Via Aurelia construite par les Romains trois siècles avant Jésus-Christ. Beaucoup plus loin la Via Appia prendra le relais jusqu'au sud de l'Italie. J'atteins Cannes dans l'après-midi. La ville se pare pour accueillir dans quelques jours son festival. Je continue de courir jusqu'à Juan-les-Pins où je suis attendu, chouchouté et fêté comme un fils par un couple de retraités. Occasion de goûter à la pissaladière, une tarte niçoise en pâte à pain garnie d'oignons, de filets d'anchois et d'olives noires qui fleurent bon la Méditerranée. Sur la Riviera, un coureur de marathon doit apprendre à ralentir, pour mieux créer l'espace manquant. Cannes-Nice : 30 km… Nice-Menton : 30 km… Ce sera finalement un Cannes-Menton dans la journée, avec un passage à Monaco où je m'offre en courant le circuit du Grand Prix de formule 1, dans les rues de la Principauté. C'est la veille du départ des bolides les plus rapides de la planète. À Menton, la France rencontre l'Italie ; ma course s'achève au poste de douane, un endroit moribond supplémentaire dans l'histoire de la route nationale 7. J.Balhi
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