MA DECOUVERTE DE L'AMERIQUE
Alaska - Terre de Feu 24 000 Km de course à pied entre les deux extrêmes du continent américain.

Anchorage, en Alaska le 20 avril 2000. Avec le Sud du continent américain en ligne de mire, je quitte en courant Anchorage, la ville située dans le plus vaste des États d'Amérique. 24 000 kilomètres m'attendent au loin, à raison de 60 à 80 abattus chaque jour. Une douzaine de paires de chaussures en viendront à bout. Ma seule assistance est un petit sac sur le dos contenant du matériel photographique, un léger duvet de 500 grammes ajoutés à quelques vêtements de rechange. Mon budget s'élève à 5 dollars pour chaque jour de route. Principal objectif de la longue course : faire connaissance avec les peuples d'Amériques, et compléter en courant une suite de voyages qui m'ont conduit sur tous les continents du globe et surtout me laisser guider par la houle de l'aventure, au gré des rencontres et recevoir la vie comme elle se présente à moi. Le continent américain en courant réunit deux aventures dans le même périple, de part et d'autre d'une frontière économique et sociale. Alaska, Canada, USA, Mexique, Guatemala, El Salvador, Honduras, Nicaragua, Costa Rica, Panama, Colombie, Equateur, Pérou, Bolivie, Paraguay, Brésil, Uruguay et Argentine, c'est donc 17 pays qui défilent au rythme de la course. Certains figurent au nombre des nations les plus dangereuses de la planète. Il en va ainsi pour la Colombie et ses Forces Armées Révolutionnaires d'idéologie marxiste. Sur 8 000 enlèvements avec demande de rançons perpétrés chaque année dans le monde, 6500 ont lieu dans ce pays. Les difficultés commencent dès la frontière mexicaine, à Tijuana, la ville de toutes les misères de l'Amérique. Les pauvres s'y agglutinent dans l'espoir de se glisser de nuit, peut-être, par une faille du mur séparant les deux pays : USA et Mexique. NORD SUD, deux syllabes qui ont fini par scinder le Monde, comme ce fut le cas il y a plus d'une décennie pour l'EST et l'OUEST. A Panama City je suis attaqué dans le quartier délabré du Chorillo tandis que j'arpente, encore insouciant du danger, les rues déliquescentes de ce lieu bombardé par Washington lors d'une tentative de capture du général Manuel Noriega. Deux hommes me tombent dessus et me rouent de coups de pieds sous le regard d'une foule de spectateurs indifférents. Pour quelques billets verts. Au cœur de l'épaisse jungle du Darien entre le Panama et la Colombie - la route n'a jamais été construite dans cette partie du Continent - je suis arrêté par les membres d'un commando policier en lutte contre les trafiquants de cocaïne et les FARC. Je réussis à m'enfuir tel un oiseau quetzai, et rejoins la frontière colombienne. J'évite guérilleros et bandits en tous genres. De nombreuses péripéties m'attendent encore plus loin, notamment d'autres tentatives d'attaques au Pérou. La chaleur et les 50 degrés Celsius au cœur du désert de Sonora, les bourrasques de vents en Patagonie et les tempêtes de neige sur l'altiplano bolivien s'ajoutent aux obstacles qu'il faut surmonter chaque jour. La nature grandiose m'a offert ses plus beaux spectacles. Après avoir longé le lac Titicaca, j'ai traversé le Salar de Uyuni, immensité blanche d'une platitude qui s'étale à l'infini, à 4000 mètres d'altitude sur l'Altiplano bolivien. En Californie dans les forêts de séquoias géants, j'ai approché les arbres les plus vieux et les plus hauts que la Terre ait portés. Certains de ces arbres aux écorces rouges ont atteint l'âge de 3000 ans; ils mesurent jusqu'à 110 mètres de haut. Le glacier Perito Moreno au sud de la Patagonie fait entendre un fracas de tonnerre lorsque ses parois hautes comme des immeubles de dix étages s'écroulent à la surface du lac qui le retient prisonnier. En Bolivie je suis aussi témoin du travail des mineurs de fond dans les sous-sols de Potosi. Garçons et jeunes filles âgés d'à peine 12 ans sont employés dans l'exploitation du minerai. Ils sont soumis à des conditions de travail qui nous rappellent l'époque de Zola. La route panaméricaine est le plus long axe routier du monde; au rythme de 12 Km/h elle m'a présenté le continent américain et ses habitants. Je suis chaque soir accueilli dans un lieu nouveau, comme dans les Armées du Salut de l'Amérique profonde parmi les sans-abri et les laissés-pour-compte du rêve américain. De L'Alaska aux confins de l'Argentine, pas moins de 17 casernes de pompiers et 23 commissariats de police m'ont offert l'hospitalité pour une nuit, sans oublier les nombreuses paroisses religieuses, ou simplement le sable chaud des plages du Pacifique. Mais surtout, d'innombrables anonymes m'ont ouvert leur demeure. Je connais des paysannes Quechuas, un vieil Indien Kamioop d'une réserve canadienne. "S'abandonner à la peine et "se rendre" au mal sans chercher à résister au destin... telles sont les voies de la sagesse" m'a enseigné le vénérable. J'ai partagé le brandy d'un couple d'Inuits en Colombie Britannique. Une communauté d'Indiens Kunas m'a aussi offert l'hospitalité dans l'impénétrable jungle tropicale du Panama, tout comme un serveur de café à Bogota, une Française de Lille expatriée depuis 1963 à Asunciôn au Paraguay, des gauchos de la Patagonie, un douanier bolivien isolé au milieu du désert du Chaco... "Un jour l'Amérique sera détruite !" m'annonça ce dernier le 21 juillet 2001. "Tu es trop jeune mais tu peux dormir ici" me confia sur le seuil d'une maison de retraite une femme nord-américaine âgée de 96 ans. "Emmène-moi avec toi" me supplie, tandis que je reprends la route, un adolescent argentin de l'orphelinat où j'ai séjourné entre deux étapes. Dans un petit hôtel de Guatemala City j'ai payé 5 dollars ma première chambre après neuf mois de route. En 1949, un illustre personnage occupa le même lit où j'ai dormi: Ernesto Che Guevara. Au terme d'une course à pied de 18 mois je parviens en Patagonie, dans une Argentine en faillite économique. Baleines, dauphins et pingouins sont au rendez- vous de l'autre côté du Détroit de Magellan, en Terre de Feu. Je boucle au pas de course mon 150e pays depuis le milieu des années 80. Le postier de la ville d'Ushuaia tamponne une page supplémentaire de mon passeport déjà bardé de visas aux contours auréolés de pluie : FIN DEL MUNDO.
J.Balhi
Le livre AU COEUR DES AMERIQUES est disponible aux éditions des Presses de la Renaissance |