Livre de voyage Jamel Balhi
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Traversée du Kosovo en courant

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Samedi 18 septembre, Blace, frontière du Kosovo-Kosova. Le soleil jette ses derniers feux de l'été sur cette vallée qui relie la république de Macédoine et ce qu'ici les albanophones appellent Kosova.
Il fait 32 degrés ; au pas de course je remonte un à un les camions immatriculés dans tous les horizons de l'Europe. Ils forment comme une interminable procession funéraire longue de 15 kilomètres depuis la banlieue nord de Skopje. L'attente du franchissement de la barrière rouge et blanche durera une semaine pour les moins chanceux. D'autres ne réussiront jamais à pénétrer ce territoire.
Des centaines de véhicules militaires estampillés KFOR passent en trombe sans marquer l'arrêt au poste frontière tandis qu'une noria d'hélicoptères de l'OTAN patrouillent le ciel à une cinquantaine de mètres au-dessus de mes tympans. Impression de revivre une scène d'Apocalypse Now.
Au poste de douane Kosovar c'est un soldat polonais qui vise mon passeport. J'entre dans le secteur militaire que se partagent au sud Armées Polonaise et Américaine. En route vers Ka¹ anik, le premier village d'importance en direction de Pristina, capitale du Kosovo. En quittant la voie principale je me dirige vers le cœur du bourg sur un chemin de pierres…
Dans la cour de l'école du village, des soldats américains disputent un match de basket-ball contre des Kosovars du coin. Ils portent un maillot de coton gris marqué ARMY sur la poitrine ; les armes, M16 et artillerie légère, sont entassées ostensiblement au bord du terrain. Le Sergent Bradley dirige son équipe comme sur un champ de manœuvres. Le match s'annonce déjà comme une démonstration de supériorité.

La route me guide vers le Nord au rythme hiératique de 13 km/h. Près de Lipljan, une subite envie de libérer ma vessie se fait ressentir ; manière délicate pour exprimer mon envie d'uriner. Je m'engage dans les buissons qui bordent la route ; soudain, un paysan albanais à bord de son tracteur lance comme un cri de guerre à mon encontre "Mina ! Mina !" Le terrain foisonne de mines antipersonnel, s'aventurer dans la végétation peut me coûter les deux membres inférieurs.
Au Kosovo, les terrains minés sont signalés et délimités à l'aide de banderoles de plastique blanc, mais aucune inscription n'accompagne ces indications.
Les fermiers du coin m'apprennent aussi que des fruits d'un genre nouveau poussent sur les pommiers des Balkans : des grenades dissimulées dans la frondaison de ces arbres et reliées par un fil aux pommes.
"Non seulement la guerre est cruelle, mais elle doit être cruelle", me dit l'un des représentants de la Military Police.
Au cours des trois derniers mois, les principaux ponts sur la route E 65 ont été bombardés ; Occasion supplémentaire pour les milices serbes de miner les chemins de déviations. Des ponts de fortune ont ainsi été construits dans l'urgence par l'Organisation des Nations Unies. Si mes semelles soulèvent la poussière des bombardements, je dois aussi franchir à gué les rivières.
Au terme de plusieurs heures de course j'arrive à Urocevac. Désormais cette grosse bourgade agitée est appelée Ferizaj par les Albanais qui l'habitent ; Comme sur tous les panneaux indicateurs des villes, les noms en serbo-croate sont sommairement effacés à la bombe de peinture. Ferizaj s'étale, en vrac, à l'ouest de la route de Pristina. Dans une boutique à l'entrée de la ville, je fais la connaissance de Ilir, jeune Kosovar de 23 ans. Il vend des tapis importés de Turquie. Le commerce va bon train, à raison de 5 à 8 tapis par jour vendus chacun environ 200 Deutsch Marks. Ici comme ailleurs les achats s'effectuent dans la monnaie allemande. Sur l'un des murs de la boutique, un portrait de Adem Jashari (l'un des principaux instigateurs de l'UCK, tué au printemps 1998).
Ilir me propose de passer la nuit dans sa maison. Son père coupe du bois dans le jardin. Mirima, sa jeune épouse âgée de 21 ans, prépare le repas à base de feta, paprika, et quelques conserves de légumes acheminées par les organisations de l'Aide Internationale.
Ilir m'entraîne avec lui dans le centre de Ferizaj. Les Américains y ont établi un des Quartiers Généraux de l'OTAN. La Mairie et la policeteria serbes ont été transformées en base de l'US ARMY.
Un commerçant Kosovar a ouvert tout spécialement un MacDonald's pour honorer la présence des Américains. Il s'agit d'un estaminet aux menus turcs, sur les vitres duquel figure un M géant peint en jaune.
Un autre commerçant quant à lui a baptisé Titanik sa boutique à hamburgers. Ici le hamburger n'est autre que le börek, cette pâte feuilletée que l'on consomme fourrée de viande ou de fromage de chèvre. Les piments sont assassins mais l'eau Bonaqua est bonne. Les mets culinaires et bien d'autres aspects de la culture Kosovar ont été légués par les Turcs au cours de cinq siècles d'occupation ottomane.
Samedi soir. à Ferizaj on fait la fièvre comme on peut. Ambiance à l'italienne ! Les jeunes Albanais se retrouvent aux terrasses des cafés, rendez-vous vespéral des corporations de gominés, gays, machos et autres play-boys d'un soir. Les jeunes Albanaises sont Spice, avec toutefois quelques entorses au Coran. Des militaires américains circulent de terrasse en terrasse, le M 16 à l'épaule. Certains soldats sont des femmes – ou quelque chose comme cela... Il flotte dans l'air un petit air du Saigon de 68.
Un des endroits particulièrement sensible de Ferizaj se situe proche de l'église serbe orthodoxe ; elle fait face à la mosquée. Des tanks de la KFOR veillent sur ce lieu satanik. Une maison serbe s'enflamme dans la nuit. Le brasier attire peu de badauds, nous sommes pourtant dans une rue animée ; la routine… Selon les soldats de la KFOR venus combattre l'incendie à bord d'un camion de pompier antédiluvien, l'ancien propriétaire aurait lui-même mis le feu à la maison, tombée entre les mains des Albanais depuis le début de l'exode serbe. Objets de convoitise allant jusqu'à l'assassinat, les biens immobiliers sont un enjeu de pouvoir majeur entre Albanais et Serbes dans le Kosovo.
Entre Ferizaj et Pristina la route s'étale le long d'une plaine. C'est la saison du coton, du maïs et paprika. Le trafic est dense, des véhicules de la KFOR essentiellement, tanks, chars d'assauts, VAB (Véhicules à l'Avant Blindé). Tous sont originaires de divers horizons : GR, I, F, FIN, DAN, D, USA, GB, D, S, UAE (Émirats d'Arabie).
Des camps de Réfugiés sont construits de parts et d'autres de la route. Des familles entières s'y entassent sous des tentes de tissu kaki érigées par l'UNHCR… Villages de toiles occupées par des personnes qui ont été persécutées par les miliciens serbes au cours des douze derniers mois, qui ont tout perdu sauf l'espoir, un jour, de ne plus être réfugiés sur leurs propres terres.
Le spectre de la guerre est omniprésent, comme ces carcasses d'autobus et de voitures calcinées, ces maisons brûlées au bord du chemin, sans parler des effroyables histoires d'assassinats qu'elles renferment en leurs murs détruits. Des paysans reconstruisent leur maison. On hisse le drapeau albanais, parfois accompagné de la Bannière étoilée. Du sceau de l'Albanie, frappé de l'Aigle noir, on ressent un désir urgent de marquer le territoire, comme pour oblitérer une ambiguïté nationaliste.
A Kosovo-Polje je m'arrête le long du chemin et demande un peu d'eau à un représentant de cette nouvelle race d'ouvriers. Un robuste gaillard d'une soixantaine d'années me fait porter de l'eau pétillante par l'un des quatre hommes qu'il emploie pour rebâtir sa maison détruite et brûlée par les Serbes. Des trois anciens étages il ne reste que les murs et des pans de plafond en ciment brut ; l'intérieur est en cendre. Durant la guerre, Rasim Shviser s'est exilé en Suisse, chez l'une de ses sœurs. Au retour à Kosovo-Polje la maison n'existaient pour ainsi dire plus, comme nombre d'autres dans sa communauté. Même si un vent de reconstruction souffle en ce début d'automne 1999 sur le Kosovo, on est loin du sentiment de renaissance.
Bien que mis en garde contre les bandits de petits chemins, nul ne prête attention à ma présence sur la route. Je peux courir en toute tranquillité ; il n'y a plus de contrôle car il n'y a plus de loi. Absente du territoire Kosovar, la police serbe n'est plus à craindre. Ainsi des voitures de luxe "importées" d'Europe occidentale circulent sans plaque d'immatriculation. Illégales ailleurs, les ventes s'exercent ici sous le regard non concerné de chacun. Dans un pays où tout reste à construire, la Kleptocracie exerce ses droits.
Je me renseigne sur les dangers d'un tel périple, mais pas trop, afin de ne pas perturber ma conscience. L'accueil est toujours chaleureux, "à la musulmane".
Les Kosovars rencontrés en chemin sont avides de s'exprimer. Comme pour exorciser un mutisme devenu trop pesant, ils me racontent leurs peines. Les histoires de massacres surtout. D'un foyer albanais à l'autre les histoires de génocide se succèdent, se ressemblent et ajoutent un chapitre à la détresse de tout un peuple. J'achève encore une journée de course lorsque le soleil a livré son ultime rayon de lumière ; la ville de Pristina m'apparaît soudainement derrière une colline.
Des voitures rouges de police vont et reviennent. Elles sont conduites par des Fidjiens, Bingalais, Américains… Leurs chauffeurs portent le béret bleu de l'ONU. Cinquante trois nationalités différentes forment cette police de transition. Elle remplace les forces serbes et tente d'empêcher le territoire de glisser dans un enfer de criminalité.
Pristina porte les stigmates de la haine, les fractures d'une guerre encore présente, qui a fait des milliers de morts. Des ruelles entières furent saccagées par les bombardements. Chassés des villages, des destins brisés sont venus grossir la population de Pristina qui comptait alors 300 000 habitants et qui en dénombre aujourd'hui plus du double. J'erre dans les méandres obscurs de cette antichambre de Tirana. Dimanche, occasion pour des milliers de gens de défiler dans le calme le long de l'avenue mère Thérésa, l'élyséenne avenue de la petite capitale. C'est en silence que l'on conjure le mauvais cours de l'Histoire. De sommaires pancartes en cartons expriment en anglais les revendications : "libérez les prisonniers de Serbie". Les graffitis des murs se chargent d'énoncer copieusement les usuelles diatribes à l'encontre de Belgrade. Selon un rapport établi par l'ONU, il y aurait encore deux mille prisonniers albanais dans les geôles serbes. On emploie le mot "kidnap" pour évoquer les arrestations.
Je suis pris à partie par des manifestants qui, au vu de mon Leica, m'entourent et me montrent les photographies de leurs proches disparus, arrêtés ou tués. Engoncée dans plusieurs épaisseurs de tissus éculés qui la font ressembler à une gitane, une grand-mère pleure son fils de 32 ans, père de deux enfants présents dans la colonne de manifestants. Un paysan venu du Sud me montre aussi une ancienne photo de son fils, arrêté à Ferizaj et condamné à quinze ans de prison pour avoir travaillé au sein une organisation des Droits de l'Homme. Devant un Kiosque aux allures de capharnaüm comme il en existe dans l'avenue mère Thérésa, je rencontre Burim.
Burim vit dans l'appartement familial au cœur de la capitale, avec sa mère et Mimoza, sa sœur aînée. Cette dernière occupe un emploi de traductrice auprès de L'UNMIK (United Nation Mission in Kosovo), cet organisme des Nations Unies en charge provisoirement de l'administration du kosovo. Son père est en prison.
Du 4 au 24 avril la famille et des centaines d'autres Kosovars on fui à pied dans l'espoir de rejoindre l'Albanie et échapper aux répressions de la police serbe, il y eut des arrestations, des lynchages, des condamnations… Exemple de nettoyage ethnique, ces derniers ont confisqué les papiers de tous ceux qui quittèrent le pays. Revenus à cette même frontière ils ne purent clamer leur nationalité. Le père à été conduit avec d'autres dans une prison en Serbie. Quelques mois plus tard, grâce aux pressions de l'UNHCR à l'encontre du gouvernement de Belgrade, les familles ont retrouvé trace des disparus dans une liste publiée par la presse.
après une trop courte visite à son mari, Naxhije, la mère de Burim est revenue il y a quelques jours de Pozarevac. "Plusieurs centaines de kilomètres pour 15 minutes de parloir. L'essentiel est qu'il soit en vie… Dieu merci". Burim pratique chaque jour la course à pied. Nous allons courir, au départ de sa maison. Quatre km et nous voilà en pleine nature, sur les collines verdoyantes qui confèrent à la capitale Kosovare un petit air des Ardennes belges… Gare toutefois aux mines antipersonnel. Et aux vipères. "Un Albanais ne meurt pas d'une piqûre de serpent, mais d'une balle de Kalashnikov", précise Burim sur le chemin du retour.
Un bon 16 km de course en 56 minutes, et revoici la poussière et l'agitation du centre ville. A 21 ans mon nouvel ami est déjà propriétaire d'un bar, le "Café Ari", dans un quartier à la mode de Pristina. Le commerce de Burim bat son plein tous les soirs ; les sorties autour d'un verre d'alcool étant souvent les seules distractions des jeunes. Le petit ami de Mimoza l'aide à la tâche. Pourtant, bien que déjà riche pour son âge, les ambitions de Burim ne se reflètent pas au fond du tiroir caisse. "Je rêve d'une vie normale, je ne rêve pas de choses extraordinaires", me confie-t-il. Burim est encore traumatisé par la vision de quatre Albanais tués d'une balle dans la tête par les policiers serbes qui procédaient à un contrôle d'identité dans sa rue. "Leur seul crime était d'être Albanais" "Je pourrais écrire un livre de mille pages sur ce que nous endurons pendant cette guerre, mais je préférerais jeter ces histoires au fond des toilettes", ajoute Burim.
Les portes en bois des appartements sont doublées d'un portique à barreaux soudés, comme les banques. Je reste perplexe face à la violence à la fois ostentatoire et sous-jacente de cette société.
"La politique des Balkans, c'est comme une mauvaise épouse" affirme-t-il dans une moue de résignation.
"Pendant les trois mois de bombardements effectués par l'OTAN, les milices ont semé la terreur dans le quartier. Ils ont vidé le mobilier de mon bar, la machine à expresso, la chaîne stéréo et mes 500 CD… Les vitres ont volé en éclats, nous avons dû nous cacher dans les toilettes pour éviter les tirs au fusil automatique. Il y eut de nombreuses victimes. J'ai cru que Satan venait de quitter l'enfer pour venir séjourner ici…"
Une demi-journée me suffit pour atteindre Mitrovica à une quarantaine de kilomètres au nord de Pristina. La garnison des Émirats d'Arabie est reconnaissable à la couleur sable de ses tentes ; camouflage plus propice aux guerres du Golfe. Les civils du camp portent keffieh et jellabah. Mitrovica est avant tout le secteur militaire des Français de la KFOR. Le bâtiment de la JUGO BANK a été réquisitionné et transformé QG des forces françaises. Vêtus dans leur uniforme de l'Hexagone, les gendarmes surveillent avec zèle ce qu'ils ont surnommé le Pont d'Austerlitz, en face sur la rive nord de la rivière Ibar, l'une des dernières enclave serbe du Kosovo... Ce pont est le symbole d'un clivage dont dépend la paix au cœur des Balkans. C'est aussi mon ultime hectomètre de course. Écrasé par son gilet pare-balles, un jeune soldat français m'autorise, "à vos risques et périls", le franchissement de la rivière Ibar. Coté Serbe, des habitants lancent des projectiles aux gendarmes ; une grenade explose et blesse à la jambe l'un des dirigeants des forces françaises de la KFOR. Les chars Renault se positionnent alors en travers du pont, rendant tout passage impossible. Les herses sont déroulées. Je parviens à me glisser discrètement par le côté, et me dirige en marchant vers "la Serbie"… En face on manifeste, on s'insurge avec violence contre les gendarmes qui tentent par la force de faire déplacer un marché jugé trop près du pont. L'incident a tôt fait de dégénérer en bataille de rue ; dès le pont franchi des Serbes m'entourent, m'agrippent et profèrent des menaces annonçant les préliminaires d'un lynchage public… Des mains s'agrippent à mon bras et mon sac à dos. Je n'ai que le temps de faire demi tour, à toute vitesse de retourner du côté Albanais.
La route s'achève ; la rive serbe du pont de Mitrovica restera mon seul contact avec la Serbie.

 
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