Livre de voyage Jamel Balhi
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AU DANEMARK






Au nord de Husum un panneau obsolète de couleur bleue indique la sortie de la République Fédérale Allemande. C'est le 1er août 1998, il est 15 heures mais la petite aiguille de ma montre restera sur le trois ; ce n'est pas dans ce pays-là que je souffrirai du décalage horaire. Je franchis la frontière en courant, sans même marquer d'arrêt � Communauté Européenne oblige. Ici pas de fouille musclée. Le policier danois porte le dernier uniforme que j'apercevrai sur ma route jusqu'au nord du royaume.
J'entre dans un pays tranquille, habité par des gens sans histoires ; du moins en apparence.

Le ciel est gris, il le restera tout au long des cinq cent cinquante kilomètres que je m'apprête à parcourir. La pluie est du voyage.
A Løgumkloster, au terme de 17 bornes une pause s�impose. Des garçons jouent au skateboard sous un ciel couleur Plat pays tandis que des adolescentes montées sur chaussures Spice Girls dansent au milieu de la chaussée. Je vais en quête de ma drogue douce et légale : un café. Dans le pub où je viens d'avaler une première tasse je demande le prix à la jeune serveuse danoise qui me répond aussitôt �Ici le café est gratuit� Pourquoi faire payer ce qui ne coûte presque rien ?� J'aime entendre cette phrase� �Un autre café s'il vous plaît mademoiselle !� Au Danemark, comme dans le reste du monde, mes rencontres se font souvent dans les bars. La bière se débite par chopes de demi-litre tandis que je me contente d�un café tout en observant incognito. Je puise dans ces caisses de résonance des petites vérités qui sont la base de vérités plus grandes, et qui en disent plus long que n�importe quel guide touristique.

Plus au nord, après un total de 127 kilomètres de course la route mène à Skødborg, bourgade tranquille comme il en existe des milliers dans ce pays nordique ; église, pub, quincaillerie, grand-rue, grand-place, et un cimetière qui attend sa population�
Dans l�unique pub de Skødborg, je fais la connaissance de Nielsen, un Danois de trente ans dont la taille dépasse allègrement les deux mètres. Ils m'invite à dormir dans sa ferme ; coquette propriété au toit de chaume, entourée d�un vaste jardin avec pelouse-gillette. Je demande de dérouler mon duvet sur cette herbe tondue et entretenue avec un zèle britannique. La vieille mère de Nielsen n'y voit pas d'objection, malgré sa proposition de m�étendre sur le lit de la chambre d'invités. Elle affirme avec gentillesse que �tout étranger est un ami que l�on a pas encore rencontré �. OK pour le jardin ! à condition toutefois de ne pas oublier, en repartant, de �redresser les poils de la pelouse�.
Tôt le matin suivant, Nielsen m�accompagne au pas de course en direction de Billund située 28 kilomètres plus loin. Il parcours quotidiennement 17 kilomètres pour se rendre sur son lieu de travail. Nielsen est menuisier ; il court les marathons de la régions. Rien ne l'empêche le soir de venir poser un coude sur le comptoir du pub car, comme il avoue, �que faire d'autre dans cette bourgade où rien ne se passe ?�
Il est vrai que, ici plus qu�ailleurs la Tuborg est une bière blonde aux yeux bleus.

Billund réveille en chacun de nous des souvenirs de gosses. C�est le lieu de naissance de lego. Depuis les années cinquante, la ville tout entière est vouée à l�histoire de ces ludiques briques de plastiques dont le nom vient de la contraction du danois Lej Godt : � bien jouer �. Un parc d'attraction y est construit sur le modèle californien � Legoland � c'est un lieu touristique très en vogue dans le voisinage.

Les kilomètres s'enchaînent et se ressemblent presque. C'est tous les jours pareil, sauf les jours où c'est différent, au grès des rencontres dictées par le hasard. Ma course est sereine� Paysage agricole où se succèdent champs d'orge et forêts de hêtres ; les chiens aboient tandis que des éoliennes futuristes tournoient au rythme du vent et témoignent du refus de l'énergie nucléaire ; des cyclistes et quelques tracteurs constituent le faible trafic rural ; des grand-mères portent avec dignité des chapeaux de velours gris, vert ou rouge, selon leur degré d�excentricité ; les termites élèvent des huttes en épines de pins qui empiètent sur le macadam ; des églises aux murs chaulés pointent vers le ciel leur clocher vert-de-gris ; les routes sont propres et jalonnées d'aires de repos � Rasteplads � avec toilettes accessibles aux handicapés. Les cyclistes ainsi que les piétons évoluent sur des milliers de kilomètres de pistes qui leurs sont réservées� Il ne s'agit pas d'un parc national, mais d'un pays ; son nom : Danemark.
Ici je n'aurai pas la joie de me perdre ; à chaque croisement de routes, y comprit les chemins de campagne, des panneaux prolixes indiquent les directions avec kilométrage précis jusqu'à l'hectomètre. Et, détail non négligeable, au Danemark les filles sont un agrément visuel supplémentaire dans le paysage.
Comme pour créer l'espace géographique manquant, je diminue ma distance quotidienne à cinquante bornes, et ralentis.

En plein mois d�août, la température ne dépasse guère les 15 degrés. Temps idéal pour courir longtemps et boire peut. Il pleut et lorqu'ils me frôlent les camions à double remorques m'envoient sur le corps l�équivalent d�une baignoire d'eau froide ; mes chaussures se transforment en éponges où glougloutent mes pieds. Et pas encore de trous à mes semelles pour évacuer l'eau ; distance trop courte... Je délaisse souvent la route principale au profit d'une piste goudronnée qu'empruntent les nombreux cyclistes pour se rendre au travail ou à l'école, dans la ville voisine. Coureurs à pied et conducteurs de vélos cohabitent sans heurts sur ces chemins parallèles aux grands axes.

Mes journées de course sont placées sous le signe de la quiétude des campagnes. Je découvre avec émerveillement un pays que chacun des habitants aime et respecte. A l�instar de ses autres voisins scandinaves, le gouvernement danois a su instaurer des lois draconiennes pour préserver l�environnement naturel. Aussi, sur les 550 kilomètres de l'itinéraire qui me conduira à l�extrême Nord du pays, en campagne comme dans les villes je n�apercevrai aucun panneau publicitaire ; la loi les bannit, et mes neurones n�en demandent pas mieux.

Au nord de Billund, la nuit me surprend après 58 kilomètres de course. Je me dirige vers une petite bourgade. Il est tard et je trouve refuge sous la plate-forme d'un toboggan, dans un jardin d�enfants. Je tente d'y passer la nuit, en attendant que la pluie cesse. L'eau s'infiltre entre les lattes de bois que je m'empresse de recouvrir à l'aide des feuilles d�un dépliant touristique. Mes jambes dépassent de moitié� Le vent et la pluie s�engouffrent par les côtés ouverts de mon abris de fortune. J'abandonne... Non loin d'ici, une maisonnette pour gosses, large d'un mètre et haute de soixante dix centimètres� Je m'y installe dans la position la plus inconfortable qui soit, en repliant les jambes. Je m'endors ainsi, le corps en équilibre contre la cloison de bois� Au pays d�Andersen mes nuit sont courtes et peu reposantes ; je n'ai le temps de rêver que des court-métrages.

Avec la permission de leurs propriétaires, les granges constituent d�excellents refuges, mais il faut faire bon ménage avec les espèces ruminante qui sont mes co-pensionnaires. Au matin, j'ai pour habitude de faire l'impasse sur le petit-déjeuner, et me contente de café. Avec le temps l'organisme s'est habitué à ne rien ingurgiter de solide avant le grand-déjeuner de la mi-journée.

La mer offre de nouvelles perspectives visuelles lorsque j�atteins Alborg.

Je vais vivre une expérience insolite dans un Temple où je suis hébergé par une secte Hare Krishna. Ancienne ferme située en rase campagne, à l�intersection de deux chemins de terre. Les membres de ma nouvelle secte pratiquent avec assiduité la philosophie hindoue du Bhagavad-Gita. Durant trois jours de 4 à 8 heures du matin, je suis convié aux simagrées dévotionnelles au cours desquelles les communiants chantent et crient 1728 fois le mantra Hare Krishna Hare Krishna Krishna Krishna Hare Hare ! Après les récitations il faut encore consacrer deux heures aux ablutions, six heures aux prières, cinq heures au travail et cinq heures au repos. Les repas sont composés exclusivement de riz ou de plats végétariens. Les mets sont d�abord servis en offrande devant l�effigie du gourou Brabhupada, le fondateur de la secte Hare Krishna dans les années soixante. Celui-ci s�en nourrit alors par la pensée, puis les communiants mangent ce qu�ils considèrent comme �les restes�. Le rite se répète à chaque repas. Thé et café prohibés et stricte séparation des garçons et des filles� Des jeunes en quête d�une vie spirituelle que la société qu�ils rejettent n�est plus à même d�offrir. J�ai délaissé le temple au terme de trois jours, alangui par mon bref séjour spirituel. Pour communier avec l�au-delà, rien de tel qu�une course à travers la thébaïde scandinave�

A mesure que je m�approche de mon but, les nuages menacent de tomber sur la lande, le ciel vrombit et lâche comme mille lances de pompier. Assez d�eau pour arroser tous les champs du continent. A Skelhoje, la boutique �SUN FUN� vend du soleil à 1 couronne danoise la minute, soit l�équivalent de 93 centimes les 60 secondes passées sous la lampe à bronzer. Ma peau Nestlé peut se passer de tels artifices.

A l�extrême Nord du Danemark, un dernier panneau m�indique la fin de la route : SKAGEN ; ultime bourgade� Encore un confins du monde qui m�ordonne de rentrer chez moi ! Danemark� Pays tranquille habité par des gens sans histoires. Tout y paraît trop parfait, et pourtant, il faut venir voir par soi-même.

Jamel Balhi
 
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