Varanasi – Ville de la mort et de l’espoir

Les gaths de Varanasi, pour sécher les sarees

Si je devais passer une seule journée en Inde, une seule heure, c’est à Varanasi que je la passerais,assis face au Gange, à 8000 km de la Seine. Mieux connue sous le nom de Bénares, Varanasi est une des plus anciennes cités du monde, l’essence de l’Inde. Chaque année un million de pèlerins viennent se baigner dans les eaux   sacrées du Gange et se purifier ainsi l’âme. Les eaux du fleuve sont censées laver de tous les pêchés accumulés au cours des vies passées. Je  m’y   rends à l’aube. Le soleil est à peine levé mais le concert de klaxonades jette déjà ses décibels dans l’air saturé. Les rickshaws, ces omniprésents   cyclos-taxis, ne possèdent pas une mais deux sonnettes à leur guidon.  On croirait que Shiva est sourd !

mosaïque de peuples
La ville sainte de l’hindouisme me souhaite la bienvenue de manière plutôt scatologique. En descendant sur les gaths du  Gange, ces longues marches de pierres facilitant l’accès au fleuve, je glisse sur une bouse de vache et me rattrape de justesse en sauvant mon appareil photo d’un dégât des eaux. Quelques instants plus tard je reçois sur la tête la fiente d’un corbeau sans gêne.
L’Inde est un continent, une immense mosaïque de peuples, de castes, de religions, de cultures. Un pays au milliard d’habitants parlant plus de 750 langues, adorant vingt millions de divinités.  Un foisonnement de spectacles où l’atroce se mêle souvent au sublime mais où la beauté s’impose partout et toujours.
Un astrologue auto-proclamé me promet un « good karma, mister ! »  pour 10 roupies seulement, soit 15 centimes. S’assurer d’un avenir si prometteur à ce prix là valait bien le déplacement… Un autre me propose un massage complet du corps sans oublier la tête. Le tout pour moins de 50 Roupies. Plus loin encore, je croise un nettoyeur d’oreilles, reconnaissable à son turban rouge avec ses instruments plantés dessus. J’aurais surtout besoin qu’on me retire les décibels de l’Inde coincés au fond des tympans. Il faut se méfier des faussaires, tel ce jeune gavroche local qui prétend savoir compter jusqu’à 10 en français.
– Je t’écoute, petit !
« Ein, zwei, drei, vier, funf… » Sans commentaire…

En outre les gaths du Gange concentrent une bonne part de la mendicité de Varanasi. Pas un hectomètre sans se voir agripper le bras par une grand-mère en haillons, un cul-de-jatte sur sa planche à roulettes ou un enfant portant un autre enfant dans les bras. Les lépreux de la ville ont fait des rives du Gange leur lieu de prédilection. Rempart de mendiants aux regards féroces, plus redoutables qu’une garde impériale. Pour rajouter de la couleur locale, ce charmeur de serpents dont je suspecte le cobra d’être complice tant il parait docile. Un sadhu tient son bras droit levé en l’air depuis 11 ans, sans l’avoir jamais baissé. Son membre est irréversiblement bloqué au niveau de l’épaule et ses ongles, jamais coupés, s’enroulent le long de l’avant-bras. Sa main ressemble à un vieux poulpe.  Cette longue pénitence en signe de sacrifice total pour Shiva s’achèvera au bout de douze années.

corps périssable, âme éternelle
Des centaines de bougies flottent sur les eaux du Gange, dans des petites barquettes naturelles pleines de fleurs. Varanasi est avant tout la ville où s’exprime avec la plus grande ferveur les croyances de plus de 800 millions d’individus. Si le Gange arrose et nourrit l’une des plaines les plus peuplées du monde, il est bien autre chose pour les Hindous. Le Gange serait descendu du ciel grâce à Brahma et Shiva pour redonner la vie à la terre desséchée et pour la purifier. Il est le « Ciel et la terre » et s’y baigner pour un Hindou c’est prendre un bain dans le ciel.  Les femmes ont revêtu leurs plus beaux sarees pour le bain rituel, et les hommes sont en slip. Pas le maillot de bain ou le bermuda comme à la plage, non, l’authentique slip en coton de tous les jours. La gentillesse des Indiens est à toute épreuve. Des effluves de chair rôtie guident naturellement  mes pas vers Manikarnika, les gaths de crémations. Dans une ambiance de foire médiévale des centaines de corps sont brûlés jour et nuit. Selon la croyance hindoue l’homme est doté d’un corps périssable et transitoire, et d’une âme éternelle qui se réincarne indéfiniment d’un corps à l’autre. Ces crémations ont valu à Varanasi son appellation de ville de la mort. Par des petites ruelles sombres et étroites encombrées de vaches somnolentes, on voit surgir des brancards ressemblant à des échelles de bambou. Les  membres d’une famille transportent le corps d’un défunt. Sur le parcours qui les conduit vers les gaths on les entend crier des « Ram Nam Satya hei” (le nom de dieu est vérité) afin que l’on s’écarte sur leur passage.

Offrande pour Shiva

Ravi Shankar et les Beatles
Ici on dit que le feu ne s’est jamais arrêté depuis 3500 ans. C’est une réalité !
Les défunts apparaissent à un rythme quasi-industriel.  Les cadavres, drapés de rouge pour les femmes, de blanc pour les hommes et de jaune doré pour les vieillards (sans distinction de sexe) sont alignés dans  l’attente qu’un bûcher se libère.  Un corps met trois heures à brûler et il faut environ 350 kg de bois pour assurer une crémation parfaite. Sur les gaths de Marnikanika on dirait que les hommes cherchent à effacer leurs traces. Quand un corps brûle, les cinq éléments dont  il est composé retournent à leur place par le feu. Un homme chasse sous mes yeux une chèvre en train de manger la couronne de fleurs posée sur le cadavre de sa femme.  Des orpailleurs font leurs petites affaires en récupérant dans les cendres l’or des défunts (bagues, dents…). L’endroit manque de solennité. Ca sent la besogne sordide.
Plus loin, un Indien au crâne rasé vient d’achever la crémation de son père. Il verse sur le brasier un seau d’eau pour l’éteindre définitivement. Les volutes de fumée blanche me recouvrent entièrement de cendres. Je pense à Ravi Shankar, ce musicien né à Varanasi dont le vieux cœur de 92 ans s’est arrêté de battre ce 11 décembre 2012. Chantre de la musique traditionnelle indienne, il fut le mentor des Beatles dans les années 60. N’apercevant ni Ringo Starr ni  Paul McCartney dans les parages j’en conclus que les cendres dont je suis recouvert comme une escalope panée ne sont pas les siennes.
Dans un ancien palais de maharajas à quelques mètres à peine des premiers bûchers un lieu pathétique accueille des vieillards au corps étique qui attendent la mort, comme pour se libérer d’une existence. Pour certains, une affaire de quelques heures seulement… Mourir au bord du Gange est l’assurance d’atteindre le nirvana, l’arrêt du cycle des réincarnations.

Baba Illuminé
Non loin de là, dans la pénombre d’un temple dédié au dieu Shiva je découvre un personnage hors du commun. Baba Nagnaht, un sadhu d’un genre particulier, défiant toutes les lois   Baba Nagnaht, un sadhu revendicateurbiologiques de l’espèce humaine. Afin d’attirer l’opinion sur la construction d’une centrale électrique qui met en péril l’écoulement régulier du Gange et génère une   considérablepollutioncet hindouiste, vêtu d’un simple chiffon autour de la taille, a entamé le 19 juillet 2008 une grève de la faim.  Sorte de Marthe Robin revendicative, Baba Nagnaht a cessé de prendre de la nourriture depuis quatre ans et demi mais prépare systématiquement à manger à ses visiteurs. Je n’échappe pas à cette règle incongrue mais par empathie avec sa   maigreur, je n’ai plus faim. Le mystique ne  boit  que de l’eau et ses bras sont désormais comme deux branches qu’il ne peut plus plier. Un serviteur l’aide pour se lever et se coucher. Suite   à l’intérêt des médias pour cette énigme scientifique on vient le voir de toute l’Inde. Il a reçu la visite de plusieurs ministres depuis Delhi. Baba Nagnaht exige que je lui masse ses   articulations à l’aide d’un onguent sorti de sa sébile.

Un moine nu
Je quitte les mystiques de Varanasi et prends la route de Sarnath en courant ; il faut avancer en évitant les vaches et les chiens couchés au milieu de la chaussée, les camions suicidaires, les rickshaws intrépides. C’est un Gange de roues qui coule dans les rues. La silhouette des conducteurs se réduit à un turban qui flotte au vent. Tout ce qui ressemble à une route est bouché par des êtres et des véhicules. La semelle de ma chaussure droite s’est décollée. Elle n’a pas résisté à la poussière des routes indiennes. C’était pourtant de la marque américaine. Sarnath est une ville sainte du Bouddhisme. C’est là que Siddartha Gautama, après être devenu le Bouddha, prononça ses premiers prêches. Un grand stupa massif  construit il y a plus de mille ans et les ruines de plusieurs monastères témoignent, une fois de plus, de la puissance de la religion. Sur la route, je rencontre un moine entièrement nu. Il se déplace en tenant à la main des plumes de paon lui permettant d’écarter les particules vivantes des endroits où il s’assied et d’honorer ainsi son respect absolu de toute forme de vie. Nous faisons route ensemble vers Sarnath, quelques kilomètres plus loin.

Moine Jaïn de Sarnath

la voie du détachement
Les Indiens que nous croisons dans les villages prêtent plus attention à ma présence qu’au moine marchant à mes côtés dans son plus simple appareil.  Cette scène démontre la tolérance de la société indienne à l’égard des religions. Je suis en compagnie d’une moine jaïn qui assume la nudité comme une obligation dans la voie du détachement. Nous parvenons dans un temple où des fidèles se prosternent sur le sol avant de lui laver les pieds dans une bassine d’eau. Je n’ai pas droit à cette délicatesse…
Sri Bandar me montre quelques photos de lui, toujours nu, où on le voit en présence du Dalaï lama et de feu Indira Gandhi. Une moniale (habillée de la tête au pied) nous apporte un chaï, ce thé au lait aromatisé de cardamome, clous de girofle et autres subtilités gustatives comme sait en produire l’Inde. Les jaïns ne boivent et ne mangent que lorsqu’il fait jour. Puis vient l’heure du coucher. Le saint homme s’endort sur une paillasse naturelle faite de poils de noix de coco. Je me contenterai d’une couverture où les mites ont fait des trous juste assez gros pour rafraîchir le dormeur, mais assez espacés pour empêcher le froid de s’y engouffrer. Le génie indien jusque dans ses mites !

Gouttes de Gange

 Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2013-07-27T11:45:32+02:00 25 juillet 2013|Actualité|4 Comments

About the Author:

4 Comments

  1. Sylvain 14 novembre 2019 at 15 h 16 min

    Ça donne envie de voyager, merci.

  2. losoleil 18 avril 2016 at 15 h 30 min

    Merci pour cette découverte 🙂

  3. Rodrigue 14 janvier 2014 at 18 h 29 min

    Merci !

  4. Michel 27 juillet 2013 at 2 h 43 min

    Merci pour ce tres beau partage, Jamel!

Leave A Comment

Avant de valider, merci de répondre à la question anti-spam :

Combien de roues a une moto ? (réponse en chiffres)