Ukraine – Maïdan avant l’assaut final

 

Dans le quartier de Maïdan Nezalezhnosti, à Kiev, lorsqu’un activiste politique ordonne à ses collègues « laissez les gars, c’est un ami ! »,  c’est que tout va bien. Je suis entre de bonnes mains malgré le chaos qui affecte la place Maïdan et ses environs. Je viens tout juste de rencontrer Andreï le long de l’avenue Khreshchatyk tandis qu’il conduit une colonne de dizaines de combattants ukrainiens armés de matraques, de lance-pierres et de nunchakus vers une cantine située dans le sous-sol du Palais de la culture. Ces hommes issus des classes moyennes de la société ukrainienne viennent prendre leur repas de midi dans la vénérable bâtisse du XVIIIème siècle. Andreï brandit son porte-voix pour positionner ses hommes en rang devant la cantine. Agé tout juste de 27 ans, il est l’un des responsables du parti Svoboda (ultranationaliste) qui veut dire « liberté » en russe… Andreï manifeste au côté de son parti pour une nouvelle constitution et des élections anticipées. « Nous voulons notre liberté et nous ne voulons pas de Poutine. Nous voulons l’Europe et non la Russie ! » clame haut et fort cet étudiant en médecine. Des études qu’il a mises en suspens depuis le mois de janvier afin de prendre part aux tentatives de renversement du gouvernement de Viktor Ianoukovitch. Son père était sur la Place Maïdan en 2004, pour une autre révolution.
Svoboda, Europe, Ukraine…. Ces mots sont écrits partout sur la Maïdan occupée et paralysée depuis le 22 novembre 2013 par des dizaines de milliers de contestataires ukrainiens.

Les violents combats ont laissé des traces bien visibles dans certains quartiers de Kiev

« le pire est à venir »
Les rues du centre-ville sont elles aussi bloquées par de solides barricades empêchant les véhicules militaires d’y pénétrer. Il y a des miradors et des fils barbelés tout autour, et seuls les véhicules assurant la livraison de bois et la logistique sont autorisés. Autobus calcinés, carcasses de voitures, et empilement de pneus en vrac s’ajoutent aux traditionnels sacs emplis de gravats, de glace et même de paille. Ces barricades sont disposées en labyrinthes, ne pas s’y perdre relève de la gageure. Je risque à maintes reprises de glisser sur le jus noirâtre qui recouvre le sol, en plus des projectiles échoués là après les émeutes qui ont fait de nombreuses victimes entre manifestants et policiers anti-émeutes. Les tentes de ce nouveau village arborent des drapeaux nationaux et européens, mais aussi diverses pancartes avec l’appartenance politique, ou bien le nom de la ville dont on vient. Une foule hétéroclite occupe ce grand lieu de revendications populaires. Des insurgés à cagoule noire, matraques et gilets pare-balles côtoient des papys qui se promènent dans l’uniforme des guerres soviétiques d’antan. Maïdan exhale les esprits révolutionnaires. De jeunes adolescentes, tout sourire, sont venues prêter main forte aux babouchkas affrétées aux cantines où nourriture et boissons chaudes sont dispensées gratuitement à chacun. Ces estaminets  de fortune confèrent à Maïdan une allure très « fête de l’Huma ».
Comme je m’approche de l’une des cantines de la place, Olga me tend un café chaud. Olga, c’est la patronne des cuisiniers de Maïdan. Cette petite bonne femme de 48 ans au caractère déterminé porte dans les veines toute la révolution ukrainienne. Elle parle parfaitement le français à la faveur d’années passées à Paris, « tout près de l’Arc de Triomphe ».
Ultime barricade avant la confrontation avec les forces de l'ordre.« Ce matin, me confie la dame, je suis allée à l’hôpital de Kiev pour rendre visite à l’un de mes cuisiniers hospitalisé depuis une semaine pour une pneumonie. Cela fait plusieurs jours qu’il ne mangeait rien car il doit payer ses repas. A l’hôpital, il faut payer sa nourriture… Ras le bol de Ianoukovitch ! » Pour cette responsable, il n’y a pas de doute, « le pire est à venir ». Cela saute aux yeux, les insurgés massés semaine après semaine sur la place de l’Indépendance semblent déterminés à en découdre avec les forces de l’ordre si le gouvernement ne plie pas. Un des amis d’Olga – petit fils de Saint-Exupéry, précise-t-elle – lui envoie sur son Iphone une photo du calamar qu’il vient de pêcher depuis un pays lointain. « Regarde, il a les yeux intelligents de Victor Ianoukovitch ! » me fait-elle remarquer en montrant la photo de l’infortuné animal. Un homme d’apparence misérable s’approche du stand et réclame un bol de soupe… Selon Olga, il s’agit de l’un de ces nombreux SDF que les hommes du président Ianoukovitch ont amenés sur Maïdan depuis les campagnes d’Ukraine. « Ici on peut manger et dormir gratuitement mais surtout on veut donner de notre révolution l’image misérable d’une cour des miracles. Encore un stratagème pour tromper les journalistes » ajoute la chef.

 un village de Gaulois
Une page noire de l’histoire du pays se tourne devant mes yeux sur la Maïdan,  bien que j’assiste à un mariage, à un concert de piano, à des chants de pop stars et à plusieurs messes, comme si des signes de paix s’immisçaient ça et là. La grande scène posée sur Maïdan constitue le point névralgique de la révolution. Face à un public présent de jour comme de nuit s’enchaînent les discours politiques mondialement télévisés, les concerts de musique pop comme les discours revendicateurs. Deux écrans géants diffusent les images sur les façades des immeubles soviétiques. On y entend souvent les mots d’ordre : « Je suis Ukrainien, je n’ai pas peur ! » Accrochée entre deux lampadaires, une banderole à l’effigie du Mahatma Gandhi offre une image incongrue de paix universelle.
Bernard-Henri Lévy en personne, en chair et en os sur scène, prononce avec grandiloquence un discours à la gloire du « grand peuple d’Ukraine avide de l’Europe des valeurs et non de celle des comptables ! ». Le traducteur est aussi chargé de chauffer le public. La foule applaudit sans vraiment connaître cet homme présenté au micro comme « uDes tentes accueillantes pour se reposer des dormir et se réchauffer de l'hivern grand philosophe français venu tout spécialement de l’Europe de l’Ouest. »
Maïdan ressemble à un village de Gaulois fait de tentes militaires, de baraques en bois, et de tout ce qui peut servir au campement. Il y a des quartiers et des commandants de quartier. Anton, un chef local autoproclamé m’invite chez lui, dans ce qui ressemble à une yourte de Mongolie. Chez cet irréductible Ukrainien de près de deux mètres, on entre en soulevant un vieux tapis qui protège du vent. Des gens dorment les uns à côté des autres, par terre. Des amas de vêtements reposent aux quatre coins. Je me retrouve assis autour d’une table parmi des émeutiers du quartier qui ont déposé à leurs pieds matraques, battes de baseball et nunchakus. Nous buvons du thé au citron dans de larges gobelets en plastique. Anton vit sous cette tente depuis novembre ; son rôle consiste à contrôler l’entrée des véhicules dans l’enceinte de Maïdan. Avec ses collègues contestataires, il se targue de ne pas être des extrémistes mais de se battre pour la paix et la liberté. « Nous sommes des pacifistes », se plait-il à répéter.
Malgré les badges portés par chacun des manifestants pour les différencier des fauteurs de troubles, il n’est pas aisé de repérer les Titouchkis parmi la masse de gens qui occupent la place. On dit que ces jeunes hooligans travaillent main dans la main avec les forces de l’ordre pour semer le trouble et déclencher les violences. Les couloirs du métro de la place Maïdan sont de vastes dortoirs qui ressemblent à une morgue pour vivants. Quand le sommeil, le froid et sans doute la lassitude ont raison des silhouettes errant jusque tard dans la nuit, le métro de Maïdan est transformé en hôtel.

 bagarre imminente
Quelques thés plus loin j’aboutis sur l’avenue Hrouchtchevsky. C’est ici qu’ont lieu les combats les plus violents. Je parviens à m’approcher de l’ultime barricade avant la ligne opposant policiers et manifestants armés d’armes de poings et de cocktails molotov. L’accès à ce dernier rempart de la révolution est scrupuleusement règlementé. Les hommes casqués et sommairement armés qui tiennent cette barricade ont pour consigne d’éviter tout ce qui pourrait ressembler à une provocation. Les Berkuts, redoutable police anti-émeutes, a positionné des snipers sur le toit des immeubles ; des manifestants ont été visés. Des casques de chantiers sont mis à disposition mais par souci d’impartialité je préfère rester la tête découverte. Ici tout n’est que pneus fumants, voitures et bus renversés, pavés arrachés des chaussées. Des émeutiers encagoulés et vêtus de gilets pare-balles s’opposent à une rangée de policiers anti-émeutes, très jeunes pour la plupart, immobiles derrière leurs boucliers. Ca sent la bagarre imminente…. L’espace laissé vacant entre les policiers et les insurgés constitue une sorte de no man’s land avec des croix plantées dans la neige en mémoire des victimes tombées lors des précédents affrontements. Des prêtres orthodoxes viennent parfois y célébrer une messe à ciel ouvert.

 reporter de guerre
Aujourd’hui, les habitants de Maïdan ont décidé de divertir les policiers qui les observent en chiens de faïence. Un film de guerre leur est projeté tout spécialement sur un écran de cinéma posé sur le toit d’un bus calciné. Les haut-parleurs montés à leur plus fort régime crachent tous les hurlements de la guerre hollywoodienne. Des jeunes filles avec une couronne de fleurs sur leurs cheveux blonds, type Femens mais avec anorak et chapka, distribuent des verres de lait, des oranges et des sandwichs. Un homme en soutane me remet un rosaire et un fascicule sur le Christ-Sauveur écrit en cyrillique. Partout des drapeaux ukrainiens,  jaunes et bleus, sont brandis face aux forces de l’ordre. C’est tout un peuple qui dit l’amour pour son pays…
Alors que je tente de réaliser une photo assez large pour faire rentrer dans le cadre l’ensemble de cette scène de confusion – et les différents protagonistes – un type à cagoule noire brandissant son cocktail molotov me demande si je suis « reporter de guerre ».
Reporter de Guerre ? Hélas, un métier d’avenir. L’histoire n’a jamais fini de s’écrire.

 Texte et photos Jamel Balhi

Une habitante de Kiev tente de retourner chez elle malgré la présence des policiers et des i

Par| 2014-12-31T18:28:38+01:00 6 mars 2014|Actualité|0 Comments

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