Tijuana – Voyage au cœur de la folie

  Je quitte le pays le plus riche du monde par un tourniquet de type RATP. Les retours en arrière sont proscrits, et passibles de coups de matraques. J’entre au Mexique. Tijuana est la continuité, en délabré, de San Diego, située à 20 km à peine de la frontière mexicaine. La ville de San Ysidro, côté US, marque le point de passage avec Tijuana. Je vais passer dans l’autre monde et franchir cette ligne de démarcation entre Nord et Sud, riches et pauvres. “La Frontière la plus fréquentée du monde!”, comme on clame ici. La frontière la plus fréquentée du monde
Des milliers de voitures chargées de marchandises plus ou moins légales passent chaque jour au travers des contrôles infligés par les services américains de douane. La frontière bat tous les records officiels de contrebande. On y parle le spanglish, un mélange d’espagnol et d’anglais, la langue de la frontière. Les véhicules à l’arrêt représentent une aubaine pour les petits commerçants qui vendent sur des chariots à roulettes du doux, du sucré et du salé. Une passerelle me conduit vers le Mexique en zigzags dans le flot de dizaines de Mexicains, par un labyrinthe obligatoire ; de petits écriteaux répartis sur tout le parcours empêchent quiconque de s’arrêter, ainsi qu’aux groupes de se former. Des caméras à bras pivotants sont placées aux angles stratégiques. A la sortie des États-Unis d’Amérique, les passeports ne sont pas contrôlés. Au retour en revanche, la douane américaine ne plaisante pas.

Village de serfs
Tout pour la nuitTijuana ─ Tidjé comme l’appellent ses habitants, qui l’écrivent aussi TJ ─ est la ville-misère où tous les miséreux de l’Amérique du Sud viennent s’agglutiner dans l’espoir de se glisser dans le pays riche. Sa population est passée de 65 000 habitants en 1950, à 1,5 million aujourd’hui. Pour la plupart d’entre eux, Tijuana est un cul-de-sac, une voie de garage sur la route qui mène au rêve américain. Telle une faille, cette ville-dépôt donne l’impression d’un no man’s land planté sur la ligne de crête entre deux cultures.
Aux pelouses bien entretenues des 70 terrains de golf de San Diego succèdent les rues sales de Tijuana, encombrées de vendeurs ambulants. Dès les premiers mètres parcourus dans ce nouveau pays, des visions multiples se télescopent dans mon regard : un chien crevé dans le caniveau, grouillant d’asticots ; un homme inachevé dans un landau faisant la manche.. Sous une tête énorme, quatre appendices lui servent de membres rattachés à un semblant de buste, l’ensemble ne dépassant pas cinquante centimètres.
Les bus ressemblent à des diplodocus roulants tant ils paraissent vieux et déglingués. Je retrouve les bonnes vieilles coccinelles. Elles servent de pataches publiques.
La proximité avec le géant du nord confère à Tijuana l’allure d’un village de serfs. Les couleurs sont ici plus vives. Sur les éventaires de fruits et légumes, je redécouvre avec joie des tomates cabossées et biscornues, débordantes de jus et toutes différentes contrairement à celles des supermarchés du nord, sans saveur, toutes identiques car calibrées selon des normes commerciales. Tijuana est fortement marquée par le contraste surréaliste entre pays nantis et misères. De l’autre côté du mur, des enseignes racoleuses, le luxe, l’hygiène obsessionnelle et le tape-à-l’œil d’une société d’images et de signes ; de ce côté-ci le bruit, les odeurs, la promiscuité, le danger de la ville, l’absence de lois, les vieilles bâtisses aux murs chancelants…

« Trop de murs, pas assez de ponts »
Mais tous les murs ne sont pas tombés. Un autre, en métal, s’est construit entre les USA et le Mexique. Il mesure 3400 kilomètres de long et s’étend au sud de la Californie jusqu’au Texas, rendant le désert encore plus inaccessible.
On appelait le mur de Berlin le mur de la honte, car il séparait les peuples au nom d’une idéologie. Le mur entre le Nord et le Sud du continent américain, lui, ne s’appelle pas le mur de la honte. Il ne s’appelle pas du tout. On n’en parle pas.
Les Américains ont voulu marquer leur territoire même en mer. En 1993 ils plantent une rangée de piliers dans le Pacifique sur une dizaine de mètres.
Ce samedi, des familles mexicaines pique-niquent de part et d’autre du mur. D’un côté des femmes et des enfants restés au pays, sans visas pour passer ; de l’autre, des pères partis travailler aux Etats-Unis. Un espace entre les piliers du mur permet de se voir, se toucher, et même de s’embrasser. Ces petites ouvertures sont comme un parloir. Ce qui ressemble à des barreaux donne l’impression d’être dans une prison, le plus grand centre de rétention du monde. Le mur qui sépare les Etats-Unis du Mexique, et donc tout le reste du continent américain n’aura pas échappé aux velléités artistiques d’anonymes. Au nombre des graffitis en tous genres on peut lire, côté mexicain, « prière de ne pas nourrir les gringos » ou encore « trop de murs, pas assez de ponts ».
Avant 2008, le mur situé au niveau de Tijuana était en piteux état, avec des piliers de guingois ou arrachés par la houle. En journée, de jeunes Mexicains s’amusaient à passer de l’autre côté. Quotidiennement des hommes et des femmes tentaient de rentrer illégalement de l’autre côté. La police avait beau faire, pour une personne arrêtée, quatre personnes au moins parvenaient à franchir le mur.
Quatre ans plus tard la situation a changé. La frontière entre San Ysidro et Tijuana a subi des transformations majeures. Derrière la première enceinte une deuxième ligne de mur a été construite. Entre les deux, un no man’s land où patrouillent 2600 agents. La frontière est devenue ultra-sécurisée, avec des dizaines de caméras fixes et mobiles, des capteurs de mouvements et des radars. La “Border Patrol” est forte de 12 hélicoptères équipés de détecteurs à infrarouge qui permettent de localiser les corps humains dans la nuit. Ce sont de nouveaux modèles fabriqués par Boeing. Ils sont silencieux et coûtent 1,8 million de dollars. Le mur, lui, coûte 1 million de dollars le mile.

Le Mur à sa source

Le Mur à sa source

pauvre femme schyzophrène
L’atmosphère peu avenante de Tijuana n’incite pas à dormir dehors, surtout en ce samedi soir où la ville connait ses pics de violence les plus élevés de la semaine.
Dans l’avenue principale de Tijuana je demande à un groupe de vagabonds la possibilité de passer la nuit gratuitement dans cette ville.
« Essaie la casa de los pobres », propose l’un deux, qui me sourit avec son unique dent. « C’est dans la sixième rue, derrière l’église ».
C’est tout près, je m’y rends en marchant. En passant devant une gargote de tacos, je marque une pause pour un café. L’une des clientes juchée sur un haut tabouret face au comptoir me déconseille l’adresse où je compte me rendre.
« L’endroit est un repère de drogués, c’est près de la prison de Tijuana. On trouve les mêmes pensionnaires des deux côtés. »
Irma, c’est son prénom, n’a elle non plus pas toutes ses dents : deux en tout et pour tout. Etonnant dans une ville qui compte autant de dentistes. Mais ceux là ne soignent que les riches, venus des Etats-Unis pour profiter des tarifs peu élevés de ce côté-ci de la frontière.
Irma est une petite femme boulote, la soixantaine. Elle parle l’espagnol, l’anglais, un mélange des deux mais surtout elle parle beaucoup, sur tout, tout le temps. Elle souffre de schizophrénie. C’est une catholique, et sa foi en Jésus est sans limite. Irma vit depuis sa naissance dans une maison accolée à la frontière. Sa demeure ressemble à une baraque de chantier donnant directement sur le trottoir. Ce même trottoir occupé jour et nuit par des prostitués femmes, hommes et intermédiaires.
Elle habite la Calle Primera, soit la première rue en partant du mur. Elle m’offre l’hospitalité….
Me voilà donc dormant à trente mètres des Etats-Unis dans la masure d’une pauvre femme schizophrène.
Le quartier où vit Irma est fréquenté en plus des prostituées et de leurs clients par des trafiquants de cocaïne et des vagabonds cherchant un moyen de faire le mur. Un endroit charmant.
Irma ne vit pas tout à fait seule. En effet sa fille unique habitant dans la capitale Mexico et mariée à un militaire lui a offert les services d’un ange gardien pour veiller sur elle. Pedro doit surtout s’assurer qu’elle prenne ses médicaments, des neuroleptiques pour l’essentiel.
Même si Pedro, ancien policier de Guadalajara, n’est pas tout à fait un ange, il est une personne affable parlant parfaitement l’anglais pour avoir vécu aux Etats-Unis dans l’illégalité la plus parfaite. Ses passages incessants de l’autre côté lui ont d’ailleurs valu quelques années de prison en Californie et une interdiction de séjour sur le sol US pendant cinq ans.

Stagalass

Stagalass

La fièvre du samedi soir
Nous marchons Pedro et moi le long du mur. L’ange gardien est devenu de facto mon garde du corps. Il me fait découvrir quelques maquiladoras, ces ateliers où s’activent des petites fourmis humaines autour de machines à confection, 12 heures par jour, 6 jours par semaine pour un salaire hebdomadaire de 1000 pesos, soit une centaine d’Euros.
─ Avec ce mur empêchant de passer de l’autre côté, les Américains réalisent qu’il n’ont plus personne pour nettoyer leurs chiottes, conduire les engins de chantiers, bosser dans leurs usines, ou les restaurants, ce qu’aucun gringo ne fera pour un salaire de misère, s’indigne l’ancien policier.
Samedi, la fièvre et ses litres de bière Tecate, homos, prostitué(e)s, et tout le tralala de la nuit se mettent en place. Les bars s’animent. Les néons sont blafards et la musique hurle forcément plus fort que le bar d’à côté. Dans une taverne à bière, un énergumène à la voix féminine, un clou planté dans chacune des lèvres, mèche de cheveux gominée sur un crâne rasé accepte que je le photographie. Il ou elle s’appelle Danigalass. A Tijuana, lorsque le soleil se couche on ne sait jamais qui est qui.
Malgré un air de fête permanent, les bars sont désertés par les clients, principalement venus depuis l’autre côté du mur. Nombreux sont les cafés et anciennes discothèques aux rideaux clos. L’augmentation des prix dissuade plus d’un Californien de passer la frontière pour s’amuser. La fièvre du samedi soir est un luxe désormais inabordable pour le commun des mortels. Des groupes de Mariachi, ces musiciens que l’on voit jouer aux terrasses des restaurants, semblent bien désœuvrés, avec leurs volumineuses contrebasses qu’ils trimbalent comme un meuble.

Paysage mental en état d’explosion
Une nuit, Irma vient me réveiller pour me proposer du thé. Il est 4 heures du matin… Elle voudrait voir une photo du Pape Jean Paul II. Lorsque je lui annonce qu’un jour j’ai rencontré le Saint-Père au Vatican, elle veut avoir la photo de l’audience. Elle insiste mais je lui assure que je n’en possède pas, ou alors virtuellement, classée parmi des milliers d’autres images dans une clé USIrma et sa photo du PapeB. Elle veut un tirage papier pour l’encadrer. Comme beaucoup de mexicains du quartier elle ne possède ni ordinateur ni imprimante. C’est dehors qu’il faut aller chercher une solution à ses envies de pape. Nous écumons les cyber lieux encore ouverts à cette heure si matinale. Trois rues plus loin nous imprimons ladite photo où je me tiens debout face à Jean Paul II, main dans la main. Le costume noir et la cravate que je porte pour la circonstance ajoutent de la gravité à la rencontre. Irma se saisit de la photo à peine sortie de l’imprimante et se met à danser dans la rue, sous le regard fatigué et perplexe des dernières prostituées de la nuit. La dame porte ses bras au ciel comme pour louer le seigneur rédempteur de l’Humanité. Quelques instants plus tard la photo au format A4 se retrouve plantée sur le mur de la chambre, à l’aide de punaises près d’un crucifix.
J’assiste à la crise de schizophrénie qui s’est emparée du mental d’Irma, en proie à un long et ténébreux soliloque devant son poste de télévision où elle regarde pour la énième fois la cassette vidéo d’une cérémonie religieuse conduite par l’évêque de Tijuana.
Son paysage mental semble en état d’explosion. A Tijuana, c’est comme un voyage dans la schizophrénie qu’il m’est donné de vivre. Comme si cette Irma incarnait tout le chaos d’une ville. Mais toujours avec le sourire, ce sourire à deux dents. Et le regard très lumineux. Heureux les fêlés car ils laissent passer la lumière.

Jamel Balhi

Par| 2017-12-14T23:18:18+01:00 14 janvier 2013|Actualité|5 Comments

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5 Comments

  1. monique 15 juin 2017 at 13 h 39 min

    Bonjour Jamel
    Je suis allée à Tijuana le mois passé et ta description est très proche de ce que j’ai ressenti. J’ai eu l’impression de traverser la cour des miracles !!!
    Visiter la Californie sans avoir conscience de ce qu’il y a de l’autre côté du mur « sans nom » ne permet pas de cerner la réalité.
    Cerise sur le gâteau, c’est très bien écrit.
    Monique

  2. momo 17 juillet 2016 at 10 h 39 min

    Très bon récit, je te félicite

  3. Remi 7 novembre 2014 at 20 h 54 min

    Superbe article qui me parait tres realiste. J’ai passe 9 mois aux Mexique, centre et sud. C’etait il y a 6 ans. Cette fois je veux aller a Tijuana et voir ca de mes propres yeux. Merci pour toutes ces informations.

  4. gamberro 28 juin 2014 at 17 h 10 min

    Bonjour Jamel,

    Je vous connais par lecture interposée depuis très longtemps (le 1er article sur vous, c’était dans les années 80 dans un magazine pour enfants..) et j’ai lu a peu près tous vos recits de voyage. Je vois que vous écrivez encore et de mieux en mieux !. Toujours le talent pour faire partager des sensations dans tous les endroits sordides de la planète.

    Est ce que vous courrez toujours ? Aussi 1 question qui m’a toujours intrigue: Comment gagnez vous votre vie maintenant ?

    Vous faite partie des gens qui me font rêver, un peu comme les époux Poussin (qui ont marche en Afrique du Cap jusqu’en Israel) , Sylvain Tesson (Siberie, Asie centrale russie) et plus récemment Nathalie Courtet qui a traverse l’Asie en vélo couché.

    Continuez.

    Marouane

  5. jed 20 mai 2013 at 1 h 58 min

    j’ai bien aimé cet article. S’il y en a d’autres du même type ça m’intéresse

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