Portrait de Jamel Balhi dans Libération

Jamel Balhi : portrait dans Libération

Il peut toujours courir

Par Luc LE VAILLANT

Essai de définition d’un preneur de route, d’un fuyard céleste, d’un type au corps séché et à l’âme suspicieuse qui refuse toute assignation à résidence, qui se défie des encageurs qui voudraient qu’il soit de quelque part et qu’il y revienne, à défaut d’y rester.

Itinéraires. 280 000 kilomètres en usant ses semelles sur le bitume, sept fois le tour de la terre en courant. Quinze ans de vadrouille, pied à pied. Il en dit : «Le voyage est une quête intarissable. Partir et surtout ne jamais arriver : telle pourrait être ma devise.» Il ajoute : «La vie est un départ. Un éternel déracinement vers l’ailleurs.» Il insiste : «Avancer pour le simple plaisir d’avancer et être en phase avec l’univers qui m’habite et celui qui m’entoure.» Cent cinquante-trois pays traversés en dormant à la belle étoile, chez l’habitant, dans les auberges de jeunesse, dans les commissariats et très peu dans les hôtels à minibar et room service. Le monde d’est en ouest (Paris, Bagdad, Katmandou, Shanghai, San Francisco, New York) comme intronisation dans l’ordre du jarret. Les «routes de la foi» (Rome, La Mecque, Bénarès) d’un mécréant fasciné par la spiritualité. L’ex-Yougoslavie en coureur-couvreur de guerre. L’Australie et la nationale 7, en roue libre. Et, der de l’heure, les Amériques du nord au sud, violence en stock, fascination et répulsion en bandoulière.

Inventaire. D’abord, un coeur qui bat à trente-deux pulsations par minute, qui l’apparente aux forceurs de la route, aux forçats du vélo à la Indurain, Hinault. Comme si, pour lui, le temps était deux fois plus long, la vie deux fois plus lente. Et les élans deux fois plus rares ? Ensuite, une silhouette de marathonien, 2 h 27 sur la distance mais peu d’appétit pour la compétition.

Canicule ou verglas, il mouline ses cinq heures par jour à 12 km/h de moyenne. Il dit, ne riant qu’à demi : «Le plus dur, c’est les huit mille premiers kilomètres… Il faut deux semaines de rodage.» Il prend le trot dès l’aube, ne marche jamais, sauf à quatre mille mètres d’altitude quand l’oxygène se raréfie. Il refuse de monter dans les voitures qui s’arrêtent, «surtout quand il pleut». Il dit : «C’est même pas une règle, c’est une évidence.» Il s’évite les chemins de traverse qui sentent la noisette, il aime le bitume tiède, la poésie du gas-oil, l’humanité des stations-service et des chiens écrasés. Dans les capitales, il s’accorde un jour de répit. Il passe chez le coiffeur, chez le cordonnier, récupère son courrier, négocie ses visas. Et puis, il repart. Dans son sac à dos, il fourre un duvet rouge, deux T-shirts, un pantalon, une paire de jumelles, une résistance électrique pour chauffer de l’eau, et une carte postale naïve pour mieux passer en touriste les douanes en guerre. Ni carte, ni guide, ni téléphone portable, «cette privation de liberté».

Intendance. Le soir, il fait le test comparatif des hospitalités de la planète. Il a la souplesse d’attitude des bernard-l’hermitte. Il dit qu’il vient de la ville voisine («parler de ce qui est connu»), demande de l’eau pour sa gourde («y aller doucement»), repère ceux qui cultivent des fleurs («les plus accueillants»). En vadrouille, il s’autorise cinq dollars par jour. Un peu hobo à la Kerouac, un peu saint François pas resté assis. Balhi écrit : «Vivre sans possession matérielle est la grande aventure qu’il reste à vivre. C’est en pauvre que je veux conquérir le monde.» Mais vœu de dénuement et économie de subsistance se recoupent. Balhi est parti nez au vent, poches percées. Il a rompu avec les logiques de carrière, les soucis d’installation. Mais, malin et débrouille, il s’est inventé un métier en chemin.  Ou l’inverse. Seul Nike le sponsorise, à des années-poussiére des tarifs de Michael Jordan ou de Marion Jones, lui changeant ses semelles tous les 2000 kilomètres.

Influences. Il a largué ses premières amarres, flambeur et inconscient. Il revient à quai, décillé et radicalisé. Il partit Ulysse égotiste, le revoici Bové en short. L’insoumis zappant le service militaire qui existait encore a sillonné les pays en guerre. Estampillé Unesco, il prône «tolérance» et «paix entre les peuples», mais il est très flingueur de Bush et de Sharon. Il dit : «Toutes les accusations contre l’Irak, on peut les retourner contre les Etats-Unis. Qui possède des armes de destruction massive ? Qui transgresse les résolutions de l’ONU ? Qui tue les populations civiles de l’autre ?» Mais sa militance est réduite aux aguets. Et se mue parfois en vigilance désabusée quand il murmure : «L’homme n’a plus aucune maîtrise de son destin. Personne ne veut la guerre et on va l’avoir quand même.» En France, à la présidentielle 2002, il aurait voté Besancenot. Mais il était absent. Le monde est son arrière-cour, ça lui donne un regard périphérique. Il lit Courrier International, National Geographic, et aussi Charlie Hebdo. Il n’a pas 40 ans, mais il est nostalgique d’un temps qu’il n’a pas connu, les années 70. Il continue à écouter Dylan et Cohen, à revoir Easy Rider. Il regrette le Katmandou des routards, occupe la chambre du Che, le numéro 21, dans une pension du Guatemala. Pourtant, il préfère la bière à la fumette, et son studio parisien, qu’il déserte souvent pour vivre chez son amie, est psychédélique et sombre à la fois. Comme lui ?

Impressions. Il se souvient d’une gargote sur la route de la Soie, de brochettes et de riz et de l’addition payée par un client éclipsé avant remerciements. Il aime l’étrangeté de l’Iran et la vastitude de l’Australie. Le virage capitaliste de la Chine l’angoisse. Et pour avoir vu tous ces écrans allumés en permanence, il craint que «la télé fabrique de la pensée universelle». Lui remonte parfois des aigreurs du genre «tout finit par se ressembler» ou «c’était mieux avant». Qu’il combat en repartant à l’aventure. Sans crainte d’une totale insécurité. Protégé par «la déesse Baraka». Et inquiet d’une seule chose : que rien ne lui arrive

Par| 2017-12-14T23:18:20+00:00 6 mai 2011|Actualité|0 Comments

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