Planète Tokyo

Ecrit par Jamel Balhi le 12 juillet 2016 Reagissez

 

À Tokyo l’arrêt aux feux tricolores est d’une longueur affligeante pour un Français. Mais comme partout au Japon, il est bon de renouer avec les bonnes manières, observer humblement et calmement les règles de bienséance dictées par le petit bonhomme rouge…. De part et d’autre de la chaussée, des masses compactes de piétons militarisés sont au garde à vous, prêtes pour le grand bond. Le petit bonhomme vert lance le départ de la cavalerie. La chorégraphie est orchestrée à la seconde près, d’une fluidité parfaite sans que personne n’entre en contact avec son prochain.Avec ces torrents de pluie comme le pays n’en a pas connus depuis des années, ces longues attentes mettent ma patience à rude épreuve. Au grand croisement de Shibuya je m’invite, incognito, sous un parapluie. Ni vu ni connu ? Pas vraiment…. Le propriétaire nippon, immobile à 10 cm de mon visage, me toise, sans un mot, entre agacement et tolérance des grands maîtres Zen.

Sagement sur le passage pour piétonsPrès du stade Ryogoku où se déroulent les tournois de sumo, j’assiste à une scène cocasse. Trois sumotoris, ou plutôt montagnes de viande pesant près de 200 kg chacune ont quitté l’arène de sumo après un tournoi. Ils sont encore emmitouflés dans leur yukata, tunique aux couleurs affriolantes portée après les combats qui les fait ressembler à de grosses poupées russes. L’un d’eux frôle les deux mètres. Le puissant trio marche d’un pas déterminé en direction de la station de taxis. Le sumo est l’une des fiertés du Japon, et cela vaut ainsi à ces trois vénérables toute la sympathie et le respect des passants. Il pleut des courbettes ; certains leur réclament un autographe qu’ils signent en continuant de marcher… Soudain, c’est l’arrêt brutal en bordure d’un trottoir. Le petit bonhomme rouge du feu tricolore dicte encore sa loi du haut de son poteau. Avec son cousin vert, ils incarnent les hommes les plus puissants du pays.Les trois mastodontes s’entassent dans un minuscule taxi Toyota qui disparaît au coin de la rue. Je vois les pneus littéralement s’affaisser sous cette demi tonne de sumotoris.  Un bon test pour la qualité des voitures japonaises ! Pour le chauffeur, tout semble normal, dans le meilleur des mondes… avec le sourire.

Bidoche de mer
Je suis saisi par l’attitude toujours avenante des habitants de ce pays, leur gentillesse, leur honnêteté  et leur usage inconditionnel de la politesse. Pour rencontrer des Japonais qui ont oublié les protocoles du savoir-vivre, affichent un air désabusé voire antipathique, fument en dehors des zones autorisées, et hurlent à tout va, il faut se rendre au marché aux poissons de Tsukiji.
Tsukiji est le lieu idéal pour observer le côté sombre du Japonais énervé, travaillant au milieu des hordes de touristes.
Le plus grand marché de poissons au monde n’en finit pas de fasciner les légions de curieux. On peut y voir des carcasses gigantesques de thons rouges débitées à la scie électrique, observer des huîtres aussi larges que des raquettes de ping-pong, aux côtés de poulpes, de crustacés ou autres céphalopodes baignant dans des caisses emplies d’eau douce. Dans cette immense halle décatie les déambulations demandent une vigilance de tous les instants pour éviter d’être percuté par des engins électriques transportant de la  bidoche de mer.

Palais impérial de Tokyo

Cendrillon et Satan
Au-dessus des principaux carrefours, des écrans vidéo géants braillent du TF1 en japonais et font l’apologie du made in Japan. L’agitation et le bruit viennent aussi des salles de Pashinko ; jeu indissociable de la société japonaise. Dans des centres pareils à des casinos, des machines à sous ultra-bruyantes font gagner et perdre aussitôt des fortunes aux accros à ce jeu consistant à lancer par une poignée latérale des petites billes d’acier dans un flipper vertical.  De la musique au plus fort volume et des lumières psychédéliques ont vite fait de rendre le joueur épileptique devant une machine qui finira toujours par le dévorer…
Pour mettre au repos ses tympans et sortir de l’étuve démographique de la capitale, rien ne vaut le Yoyogi. J’ai fait de cet écrin de verdure mon parc d’attache pour quelques jours. On y entend le chant des cigales et toutes sortes d’oiseaux. Il est toujours un temple pour nous ramener dans le Japon traditionnel, aux bonnes senteurs d’encens et moines en prières. La végétation y est si dense que je parviens à me perdre. Au centre du parc Yoyogi, un temple fut bâti après la mort de l’empereur Meiji en 1920 pour faire entrer le monarque au panthéon des divinités shintoïstes. Étrangement, l’entrée de ce sanctuaire de paix et de recueillement est aussi le lieu de ralliement des jeunes excentriques de Tokyo. Le quartier Harajuku  jouxte le parc Yoyogi, et la célèbre rue Takeshita constitue le point d’ancrage des Cosplays (contraction anglaise des mots costume et players). Ces jeunes s’affublent des costumes de leurs héros préférés, à l’aide de fripes achetées dans les boutiques dont regorge cette étroite rue devenue une attraction touristique. Je croise Cendrillon et Satan, la Belle au bois dormant et Marie-Antoinette. J’assiste à un véritable déferlement de perruques colorées, de lèvres maquillées de noir, de  peaux traversée d’épingles à nourrice… dans la joie, la bonne humeur et la courbette. Un petit groupe de jeunes filles habillées en Marie-Antoinette perchées sur des hauts talons lèchent ostensiblement des glaces démesurées, en prenant l’air coquin. Elles croisent d’autres filles, écolières authentiques avec cahiers sous le bras et uniforme scolaire tout ce qu’il y a de plus consensuel et s’esclaffent de rire au passage d’un groupe de touristes français marchant derrière leur guide qui tient à bout de bras vers le ciel un drapeau bleu blanc rouge avec un gros coq au milieu.

Cheveux rose manga

une forêt de verre et de béton
Je vais en enfin pouvoir parler la langue de Marie-Antoinette. En effet, près de la gare de Tokyo, je fais la connaissance de Bertrand, un Français immigré au Japon. Il occupe un poste d’informaticien chez BMW, dans le quartier des affaires de Ginza,  près du palais impérial. Ce compatriote d’une quarantaine d’années incarne parfaitement l’esprit de l’entreprise japonaise. Installé dans le sud de la ville sur une île artificielle, Bertrand a adopté sans aucun mal l’attitude du salaryman ; terme utilisé au Japon pour désigner les cadres ou les ouvriers d’une entreprise qui passent beaucoup de temps à leur travail, sortent le soir entre collègues et ne participent pas beaucoup à leur vie de famille.
Ces rencontres informelles entres employés d’une même entreprise s’avèrent être de véritables exutoires dans une société où le travail occupe une place majeure. Sous couvert d’ivresse, chacun se livre, dans ses joies comme ses déconvenues. Fidèle à cette coutume vespérale, mon nouvel ami m’invite dans un petit estaminet perdu au milieu d’une jungle d’immeubles en verre dans Ginza. “C’est le quartier le  plus cher de Tokyo” fait remarquer avec fierté Bertrand, qui y travaille depuis 8 ans. Ginza n’est qu’une forêt de verre et de béton, où les immeubles anti-sismiques d’altuglas aux poutres d’acier servent de décors aux embouteillages de Toyota qui ralentissent pour laisser passer des gens stressés par des heures trop longues de travail. Le tout sous une pluie torrentielle… Il manque un peu de vraie forêt dans ce quartier « le plus cher »…

au temple des mangas
Le soir, j’opte pour l’option Manga Kissa, ces lieux où les Japonais viennent à tout moment du jour et de la nuit lire des mangas mis à disposition. Cela ressemble à un alignement de cabines d’environ 1,20m sur 1,80m dotées d’un ordinateur relié à l’internet et d’un fauteuil assez confortable pour y passer une nuit entière. Le tousseur d’à côté est mon voisin pour la nuit. Des rangées d’albums de mangas tapissent ce qui ressemble plus à un cyber-espace qu’à une bibliothèque de bandes dessinées. On peut y prendre une douche, et des distributeurs délivrent gratuitement café, thé, sodas et même des soupes. Les Japonais qui ont laissé échapper le dernier train viennent y finir la nuit et puiser dans l’interminable registre de ces BD authentiquement nipponnes, dont les histoires vont de l’intrigue amoureuse qui finit bien (labukome) à l’intrigue relationnelle avec la fin du monde pour décor (sekai-Kei), ou juste érotique : hentai. Quant aux fameux “Love Hotels”, ils sont fréquentés par les couples, également pour quelques heures. Il en existe un peu partout au Japon. On peut tomber sur le love hotel aux allures de château de Dracula, ou celui de la Belle au bois dormant. Décorées de façons délirantes, certaines chambres sont même équipées de toutes sortes de gadgets sexuels. Un vrai voyage à Las Vegas !

Entrée-d'un-temple-Shintoïste

planète Tokyo
Depuis mon temple des mangas, je mesure encore mieux le paradoxe entre cette petite pièce recouverte d’un futon – qui  ressemble surtout à un cercueil capitonné où j’ai peine à allonger les jambes – et la démesure de Tokyo avec ses 34 millions d’habitants. C’est le plus vaste complexe urbain du monde, doté de multiples enchevêtrements d’autoroutes suspendues et de lignes ferroviaires aériennes serpentant entre les tours, passant parfois à l’intérieur même des immeubles. Le gaïjin (étranger) est d’emblée pris de vertige. La planète Tokyo est fascinante à découvrir, mais très rares sont les Japonais qui parlent l’anglais. Il n’y a aucune poubelle sur les trottoirs pour se débarrasser de ses menus déchets. Tout y est pourtant d’une extrême propreté. Je suis étonné aussi de l’absence de bancs sur l’espace public, hormis ceux des parcs et des gares. Étonnant chez un peuple adepte du bouddhisme, religion née de l’errance et la contemplation. Tout porte à croire que ces règles du savoir vivre servent aussi à fluidifier un mouvement perpétuel. On crée des files d’attente dès que l’on est plus de deux à patienter, on se range bien à gauche, et l’on n’hésite pas à scinder la file d’attente pour laisser du passage. On attend les trains dans ces mêmes files, en laissant tous les passagers sortir avant de rentrer dans une rame. La discipline de groupe est élevée au niveau de la doctrine religieuse. Les Japonais sont comme les passagers d’un bateau de croisière. Ils savent qu’ils sont coincés avec les mêmes personnes autour d’eux pour une durée certaine, donc ils sont polis et se comportent de sorte à ne pas se faire d’ennemis, et font tout sur une base amicale et gracieuse. Même lorsqu’ils se prennent pour Marie-Antoinette.

 

 Texte et photos Jamel Balhi

Categorie: Actualité

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