New York, capitale du monde (décembre 2010)

Ecrit par Jamel Balhi le 21 décembre 2010 Reagissez

Avant moi, New York n’existait pas. Je me prends pour le Florentin Giovanni da Verrazzano au service de roi François 1er de France lorsqu’au XVIème, alors en quête d’une nouvelle route maritime vers la Chine il se proclamait découvreur de New York. A l’instar des explorateurs accostant sur les rives de l’Amérique au cours des siècles, dont l’Espagnol Christophe Colomb, il est d’usage de s’approprier la  découverte de l’Amérique.
Il fait froid dans les rues de New York… Le vent souffle en continu et retourne les parapluies. Les rues et les avenues qui quadrillent la ville favorisent la course de cet air froid venu de l’Atlantique, un vent glacial qui ne se heurte à aucun obstacle. Quand le vent s’engouffre sous mes vêtements, j’en veux aux têtes pensantes de 1861, année où des mesures furent prises pour préparer New York à sa future expansion. On quadrilla la ville de douze avenues espacées de 280 mètres chacune se déployant du nord au sud. Elles croisent 155 rues distantes de 61 mètres les unes des autres et reliant l’Hudson à l’East River. On permettait ainsi l’aération de New York, et la fluidité de ses artères. Une grande cage, en somme.
Un coup de vent oblige un Juif à courir derrière sa calotte ; il passe devant un Pakistanais portant son écharpe de laine enroulée autour de la tête, nouée sur le front ; les oreilles au chaud. Je devrais en faire autant.

Vagabonds
Une clocharde poussant sa maison-caddy le long de la huitième avenue me conseille d’aller passer la nuit dans le centre d’accueil  “The Open door”, situé dans la 30ème rue. Refuge aux conditions d’accès draconiennes qui n’a rien d’une porte ouverte. De pauvres hères transis de froid patientent sur le trottoir durant des heures avant de pouvoir s’avancer devant des gardes aux allures de policiers obligeant chaque visiteur à enfourner son sac dans une machine à rayon X, pareille à celles des aéroports. Je passe mon chemin. Je refuse surtout de déposer mon matériel photo à la consigne… tenue par des volontaires tout juste sortis de prison.
New York a bien été découverte mais reste encore largement à explorer. La nuit surtout ; le luxe ostentatoire des plus beaux quartiers côtoie la plus grande misère comme cette star à lunettes noires dans sa Cadillac violette capitonnée, roulant devant une file de vagabonds frigorifiés sur le trottoir de l’Armée du salut, à l’heure de la distribution de soupe.

Le rêve américainJour de Gospel à Harlem
A Manhattan on ne voit pas la terre. Celle de Central park est-elle vraiment de la terre ? Tout y évoque le verre et l’acier, toutes choses hostiles au repos, à la germination. L’homme y a sublimé la nature et le naturel d’une façon démoniaque. Les kiosques sont tapissés de journaux en cyrillique-hébreu-arabe-chinois-coréen-japonais. Je croise toutes les nationalités du Monde. Manhattan, siège des Nations unies a reçu sur les planches de son débarcadère l’Europe entière (entière car les Européens qui n’y ont pas mis les pieds sont venus y roder sur les ailes de leur imagination).
Sur Liberty street, le building en verre de la Federal Reserve Bank aiguise sans doute l’appétit des braqueurs les plus intrépides. Conçue comme un palais de la Renaissance, elle détient les réserves en or de 80 pays et celles en espèces de nombreuses banques. Et dire que Manhattan a été achetée 25 dollars aux quelques Indiens qui l’habitaient lors de sa découverte. C’est sans doute cela le rêve américain. Et ce vieux marchand de sandwichs, émigré de Grèce il y a 40 ans, quel était son rêve américain ?.. Président ? Patron boulanger ?.. Son regard est émouvant, on y lit ses espoirs perdus et ses rêves volés.
Certains ont emporté dans leurs bagages New York City for the Dummies. La capitale du monde en version « pour les nuls » ? New York pourrait se passer de guide, pour la découvrir à fond il est bon de se jeter dedans. Toute la littérature touristique semble insignifiante pour la raconter au regard de l’énergie et de la folie qui s’en dégagent. En outre ses murs ne manquent pas de s’en faire l’écho. Dans les quartiers  populaires, rares sont les surfaces planes qui ont échappé aux bombes de peinture. Partout des graffitis et des slogans.  Viva Puerto Rico libre ! Viva Fidel ! Les murs ont la parole
Merde, je viens de mettre le pied sur une matière fécale dure et oblongue. Sur la cinquième avenue on se croirait sur un vulgaire trottoir parisien. Où est le graffiti : Constipez votre chien ! Gardez New York propre ! ? A l’entrée d’une banque sur une affiche à l’image du penseur de Rodin, on lit l’inscription “Ne pensez-vous pas que vous devriez ouvrir un compte chez nous ?” Une main anonyme a écrit Fuck you. Ce matin dans Greenwich village, j’ai aussi entendu le chant du coq. Distrait, je heurte une poussette que pousse une mère. Feuk you ! me lance le bébé.
Les panneaux de signalisation aussi sont victimes de la dictature des peintres de rues. Quelques panneaux STOP sont ainsi complétés d’un WAR manuscrit.

Père Noël noir
Dans les quartiers où j’erre, les Noirs sont majoritaires. A chaque district ses couleurs de peaux. Là où tout le monde a les yeux bridés, personne n’a les cheveux blonds. Les poubelles sont attachées par des chaînes aux murs ou aux barreaux des rampes des perrons, comme si on redoutait le vol des ordures. Si le président américain est noir, le Père Noël aussi. Je l’ai rencontré tout de rouge vêtu sur le trottoir devant le magasin Macy’s. Les Galeries Lafayette locales aussi géantes que l’Amérique. J’entre pour me réchauffer dans une grande pharmacie. En plus des médicaments en libre-service, sont vendus des sandwiches au gruyère importé de Suisse et jambon additionné de calcium disodium. Deux médecins en blouse blanche reçoivent sans rendez-vous pour une consultation express à l’issue de laquelle le malade se voit délivrer une généreuse prescription de médicaments, disponibles sur place.Manhattan
Après la Mecque, Bénarès, Lhassa, voici la ville Sainte du roi Dollar. Angle de la 42ème rue et Broadway, 8 heures le matin, au cœur de Times Square. C’est la fièvre des heures de pointe. Les travailleurs de la nuit, rompus de fatigue croisent les employés de la journée. Les odeurs de sueur se mêlent à celles d’eau de toilette et rien ne saurait freiner la cohue matinale… Des taxis jaunes roulent par-dessus la fumée blanche sortie des plaques d’égout. New York vibre au son de sa bande sonore. Les sirènes de police, d’ambulances et de camions de pompiers annoncent à grands renforts de décibels les délires du monde civilisé.

Suspect
Devant un cinéma de Broadway un ivrogne affalé a sa tête collée contre le canon d’un revolver qui illustre l’affiche du film en projection. Posté au coin des deux rues je photographie pendant de longues minutes les damnés de Times Square. Autre scène insolite, cet employé du MacDonald tout juste sorti de sa nuit de travail qui distribue dans un grand sac papier des sandwichs encore chauds,  à toutes les filles qu’il croise sur le trottoir. Vient à moi un homme qui se présente comme un agent de police en civil. A ses yeux j’ai l’air suspect… “Je suis né suspect, monsieur l’agent”. “Avez-vous entendu parler du Nine/Eleven ? ”. Ah, oui, les deux tours jumelles. Comment peut-on ne pas en avoir entendu parler ? L’homme m’adresse la parole dans un anglais haché, masticatoire, et me donne l’impression de parler à un hamburger. “Il y a des caméras de partout qui surveillent chaque battement de paupière de quiconque se trouve sur la voie publique, alors pas de blague !”  Aucune crainte monsieur l’agent, je ne ferai aucun mal au grand peuple américain. Quand ils sont en uniformes, les policiers portent à la ceinture un talkie-walkie crachant à haute voix et sans discontinuer de pathétiques bulletins en provenance de l’état-major. Flics ventriloques aux  ceintures alourdies par un fatras d’objets suspendus  – étui ouvert du colt qui n’y pénètre que par le canon, poche à cartouches, menottes d’acier, trousse écritoire, couteau multi-lames, stylo, carnet de contraventions, trousseaux de clés… Pour ce qui est des uniformes, ils sont souvent du XXXXL voire du XXXXXL.
L’omniprésence policière ne manque pas de rappeler que je suis dans le pays des interdictions. Do not ceci do not cela. Do not apporter vos boissons alcoolisées dans les jardins, do not nourrir les pigeons.
Ce mois de décembre on commémore le trentième anniversaire de la destruction de la troisième tour géante : John Lennon. Occasion pour Sony de nous refaire le coup des Beatles, sur des panneaux publicitaires grands comme des gratte-ciel. A Central Park, fleurs et larmes continuent de clamer la paix du hippy assassiné. Power to the People !
Si New York n’existait pas avant que je ne la découvre, elle continuera d’exister longtemps après moi.

par Jamel Balhi

Ajouter un commentaire:


Avant de valider, merci de répondre à la question anti-spam :

Combien y t\'il de lettres dans \"Jamel\" (réponse en chiffres)