Au Mexique – Des deux côtés du mur

 

Calexico, Mexicali… Deux vieilles sœurs siamoises séparées par un mur. La première, proprette, sage et ordonnée, est située aux Etats-Unis d’Amérique, à l’extrême sud de la Californie. La seconde, animée, grouillante, étale ses faubourgs en terre mexicaine, au sud de la frontière. Deux villes historiquement si proches qu’elles se fondent l’une dans l’autre. Calexico tient son nom de California et de Mexico ; idem pour sa sœur jumelle Mexicali. Ces deux-là ne devaient pas être séparées !
Calexico est une petite ville de taille modeste. Quelques motels, une poignée de fast-foods, des stations-services et des boutiques d’alcool détaxées fréquentées surtout par des hommes mexicains à chapeaux de cow-boys. Il faut avoir une sérieuse raison pour venir se perdre ici ! L’après-midi, au plus fort de la chaleur – les températures dépassent les 50 degrés l’été − elle prend des allures de ville morte du Far West. Dans le sud de l’Etat de Californie, on est loin du rêve américain. Et pourtant…
Le fast-food Jack In the Box, idéalement situé face aux bureaux des douanes et près de la gare des bus Greyhound, est ouvert 24 heures sur 24 et dispose du wifi gratuit. Sorte de caravansérail des temps modernes − beaucoup y passent la nuit − c’est un passage obligé pour tous ceux qui franchissent la frontière.

 Si ce n’est pas nous qui les arrêtons, ce sont les serpents
À l’entrée de la bourgade sur la route venant d’El Centro plus au nord, je tombe sur une paire de policiers à vélos. Comme beaucoup ici, leur rôle consiste à surveiller les abords du mur. Nous échangeons quelques mots ; l’occasion pour ces hommes de marquer une petite pause après des heures passées sous le soleil. Ils ont l’air aimable et courtois, même si les armes affichées clairement autour de leur taille indiquent que ces qualités ont des limites. Il est vrai que dans leur uniforme kaki et chemisette blanche estampillée U.S BORDER PATROL, ils en imposent comme les bras virils de l’Amérique.
Ils ont surtout l’air déterminé. L’un des agents porte un foulard palestinien noué autour du cou. C’est le plus volubile : « Le mur s’arrête quelques dizaines de kilomètres en direction de l’Arizona, ensuite c’est un autre mur qui prend le relais : le désert du Sonora », explique-t-il en tendant une main vers l’est. « C’est surtout par là que les clandestins tentent de passer aux Etats-Unis. Si ce n’est pas nous qui les arrêtons, ce sont les serpents, les scorpions et la chaleur extrême qui viennent à bout de ces malheureux ». Et de poursuivre, l’air résigné : « Les murs s’escaladent, et s’ils deviennent trop hauts, les clandestins parviennent à les trouer, ou creuser des tunnels… Rien ne les arrêtera !» Méditerranée… Sonora… même combat !
Les bicyclettes des gardes-frontières semblent dérisoires devant les moyens déployés pour la surveillance du mur, en particulier ces hélicoptères équipés de détecteurs à infrarouge qui permettent de localiser les corps humains dans la nuit. Ils sont silencieux et coûtent 2 millions de dollars pièce. Le mur, lui, coûte plus de 4 millions de dollars le mile.  
La frontière entre les États-Unis et le Mexique, longue de 3 200 kilomètres, traverse tout un continent, de la Californie au Texas, du Pacifique au golfe du Mexique. C’est le point de passage entre deux pays le plus traversé au monde.
Ce mur est bâti sur le territoire américain et appartient dans sa totalité aux autorités étasuniennes : le contrôle peut donc être complet.
On appelait le mur de Berlin “le mur de la honte”, car il séparait les peuples au nom d’une idéologie. Le mur entre le Nord et le Sud du continent américain, lui, ne s’appelle pas le mur de la honte. Il ne s’appelle pas du tout. On en parlait peu avant l’arrivée au pouvoir de l’homme à la cravate rouge… Il a été dressé par les maîtres du monde libre.
Les premiers pans sont construits à partir de 1989 quand débutent les négociations sur la création d’une zone de libre-échange entre les États-Unis et le Mexique. À compter de cette date, les Mexicains entrés clandestinement aux États-Unis ne sont plus régularisés et les expulsions commencent. Le mur est ensuite progressivement renforcé et étendu à partir de 1994, date d’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange entre les États-Unis, le Mexique et le Canada (ALENA). Depuis le 11 septembre 2001, la surveillance franchit une étape supplémentaire et certains membres du Congrès américain ont alors milité pour construire un mur continu et hermétique, un “mur intégral” tout le long de la frontière. C’est donc ce fameux mur, en partie construit et inégalement conçu, que Donald Trump veut voir « impénétrable, costaud, grand, puissant et beau ».

le plus grand centre de rétention
Vu depuis Calexico, le Mexique ressemble à une salle d’attente à ciel ouvert. Des Latinos pique-niquent de part et d’autre de la frontière. Le mur est aussi un lieu de rencontre privilégié entre les familles séparées des deux côtés. Celles qui ont été expulsées et ne peuvent plus remettre les pieds aux Etats-Unis ; celles qui, en l’absence de papiers, ne peuvent repasser au sud de peur de ne plus pouvoir revenir au nord. Maigre consolation : les barreaux sont suffisamment espacés pour que les familles puissent s’embrasser, se toucher, se tenir par la main. Ces petites ouvertures sont un peu comme un parloir dans le plus grand centre de rétention du monde. Les transfronterizos, ceux qui vivent et travaillent entre les deux Californie, forment chaque jour des files d’attente interminables pour passer légalement vers les Etats-Unis. Beaucoup sont employés dans les immenses fermes qui s’étalent vers le nord, traversent quotidiennement la frontière à deux reprises, pour un salaire de misère. On les appelle aussi les Sureños (littéralement, “gens du sud”). Les jours les plus calmes, il faut près de deux heures pour passer la frontière à pied. Souvent bien plus en voiture. Ceux qui passent ici sont des “légaux” ; pour obtenir un visa, il faut un emploi stable, disposer d’un revenu régulier et habiter la zone frontalière depuis plus d’un an.
Certains patientent depuis des semaines avant de tenter la traversée du dernier obstacle qui les sépare d’un ailleurs qu’ils considèrent meilleur. Ils viennent du Honduras, du Guatemala, du Mexique rural… Ce mur est le dernier obstacle avant l’accomplissement de leur rêve américain.
Je quitte la Californie… Des écriteaux en anglais et en espagnol rappellent régulièrement que tout retour en arrière est prohibé. Voilà pour les Etats-Unis… On sort du pays le plus puissant du monde par un tourniquet en métal à moitié corrodé et grinçant à souhait. Un labyrinthe couvert en béton aboutit trois cent mètres plus loin sous le soleil du Mexique. Je n’ai vu aucun agent de l’immigration mexicaine. Depuis les Etats-Unis on entre au Mexique aussi facilement que de la France à la Belgique. Aucune formalité n’est d’ailleurs exigée. Dans le sens inverse, c’est une autre histoire ! Je croise une interminable file de voitures remontant vers le nord, pare-chocs contre pare-chocs. Une aubaine pour les jeunes vendeurs de journaux et laveurs de pare-brises.

De l’autre côté su mur
Mexicali est une ville moderne et triste de Basse-Californie, sans charme et sans pitié pour tous ceux qui sont si proches du rêve américain mais qui ont tant de mal  à y accéder. Avec Tijuana, sur la côte pacifique, elle attire tout le Mexique et l’Amérique centrale pour travailler dans ses immenses Maquiladoras – usines de sous-traitance et d’assemblage, filiales de multinationales qui profitent de coûts salariaux très bas, de l’exemption des taxes douanières et de la proximité des États-Unis vers lesquels la production est exportée. Aux pelouses bien entretenues des parcs publics de Calexico succèdent les rues sales de Mexicali, encombrées de vendeurs ambulants et de vieux bus bariolés. De nombreux dentistes bien meilleur marché que de l’autre côté et des dizaines de pharmacies dont les vitrines vantent du viagra pas cher se partagent les rues autour de la douane, entre les tripots à prostituées et les gargotes à tacos. Des mariachis se promènent en sombreros ; quelques notes de guitare pour égayer les rues. Contrairement à leurs homologues d’en face, les agents de police d’ici sont dépenaillés et n’hésitent pas à se déplacer la clope au bec. En quelques dizaines de mètres, le dépaysement est total. Sur l’avenue qui file vers le sud, un homme d’une soixantaine d’années m’interpelle en anglais, pensant que je suis un gringo en quête de nouvelles rencontres. Il affirme pouvoir me renseigner sur les meilleurs bars de la frontière, le genre de saloons enfumés fréquentés par une clientèle des plus louches, où la bière locale est la seule boisson possible. Mexicali est plus connue pour sa vie nocturne noyée dans l’alcool et la cocaïne que pour ses églises catholiques…. Un théâtre art-déco construit dans les années 20 abandonné le long d’une rue piétonne, elle-même désertée, rappelle l’époque de la vieille Espagne et donne envie de s’enfoncer vers le sud, découvrir un Mexique sans doute plus traditionnel.
Depuis la Chine des Hans, les murs n’ont cessé de diviser les hommes. Ils n’ont jamais été une réponse ni une solution aux migrations car rien n’empêchera les individus de poursuivre leurs rêves d’une vie meilleure, fut-elle utopique. Rempart ou barrière, protection ou obstacle, qu’on l’escalade ou le perce, le craigne ou l’admire, que l’on soit d’un côté ou de l’autre, à chacun sa vision du mur

Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2019-10-16T23:29:47+00:00 16 octobre 2019|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. Tom 24 octobre 2019 at 13 h 09 min

    Merci Jamel, très beau ce récit. Votre réflexion finale sur l’espoir que rien ne peut arrêter est tellement juste. Au plaisir de vous lire.
    A bientôt

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