Metelkova Mesto – Une autre utopie

Ecrit par Jamel Balhi le 10 novembre 2016 1 Commentaire

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Metelkova est l’un des lieux les plus étranges qu’il m’ait été donné de connaître en milieu urbain. Lotie entre le nord de l‘Italie et la Croatie, la Slovénie acquiert en 1991 son indépendance de la Yougoslavie fondée au lendemain de la Première Guerre mondiale par Pierre 1er de Serbie. L’armée yougoslave se restructure et libère alors Metelkova, son quartier général en plein coeur de la capitale Ljubljana, à deux pas de la gare. Le lieu comprend  une douzaine de bâtiments de briques rouges dont une prison militaire de 20 cellules et un mess d’officiers où venaient festoyer les soldats de l’empire austro-hongrois il y a plus d’un siècle. Cet endroit a connu la violence, l’autorité, le pouvoir et l’enfermement. Il raconte en quelque sorte l’histoire politique des Balkans…
Abandonné durant les deux années qui suivirent l’indépendance de la Slovénie, cette caserne historique a été menacée maintes fois de destruction. Elle sert de nid aux clochards de Ljubljana.
A partir de 1993, à l’initiative de l’association indépendante Retina, principalement composée d’artistes alternatifs et d’intellectuels, un groupe de près de 200 volontaires occupe la partie nord du complexe militaire pour empêcher sa démolition. Le statut autoproclamé de « commune libre » voit le jour le 10 septembre 1993. L’ancienne caserne fondée en 1888 devient alors, officieusement, Metelkova Mesto : ville de Metelkova. J’y fais une longue étape. On y entre librement par l’une des deux ouvertures. Les portes qui devaient être lourdes et impénétrables ont été retirées depuis la chute du mur de Berlin ; symbole d’un nouveau vent de liberté. Aujourd’hui ses murs peinturlurés racontent une tout autre histoire.

une zone culturelle indépendante
Après moult résistances aux menaces de destruction et de réhabilitation en parkings publics ou en complexes commerciaux modernes, les défenseurs de Metelkova ont su transformer l’ancienne garnison militaire en « zone culturelle indépendante ». Le but principal de Metelkova est de créer un centre artistique, un environnement culturel plutôt qu’une succession d’événements isolés, de proposer une vision cohérente du centre à long terme.
slovenie-monstrueuses-creations-artistiques-metelkovaMetelkova n’est pas un terrain de revendications, mais un lieu de création où chacun vient donner libre cours à son imagination. Les lignes directrices de cette utopie urbaine peuvent se résumer ainsi : indépendance, multi-culturalité, ouverture à tous, travail social et humanitaire, intégration sociale, construction communautaire, bénéfice à la communauté. Des concerts informels sont donnés chaque week-end, gratuitement, par des musiciens alternatifs venus  du monde entier. Des expositions, des soirées DJ et des festivals attirent également un public des plus variés.
Metelkova… ou comment une caserne militaire sortie du XIXème siècle est devenue un lieu de création unique en Europe, doté de 4 bars (dont 2 pour les gays et lesbiennes, Klub Tiffany et Klub Monokel), une bibliothèque, des bureaux d’associations, un service de conseils aux femmes, une galerie d’exposition de 100 m², 3 studios de répétitions musicales, 2 salles de théâtre, 1 studio d’enregistrement, 1 résidence d’artistes, 2 salles de concert, 17 studios pour artistes….

E.T. l’extraterrestre
La journée, il ne se passe pourtant pas grand chose dans Metelkova. Écrasé sous le soleil estival, l’endroit est presque désert l’après-midi. Un jeune type en tongs et cigarette au bec zigzague sur sa mobylette pétaradante à travers la cour. Assis à l’ombre du puits, un autre énergumène vêtu d’un treillis militaire avec les cheveux à la mode jamaïcaine me propose de la drogue « pas chère ». « Non merci, man ! » Un percussionniste belge  me demande, lui, si je peux lui donner un alcootest. Il parcourt l’Europe dans sa voiture, qui lui sert de chambre de bonne le soir. Il vient de sortir d’une lourde léthargie dans sa petite Toyota rouge, les yeux encore embrumés par sa cuite nocturne. Avant de reprendre la route en direction de l’Autriche, le fêtard s’inquiète de l’état de sa sobriété. Comme dans les autres pays des Balkans, la loi est intransigeante avec les conducteurs et applique la tolérance zéro en matière d’alcoolémie au volant. Il se consomme une grande quantité de drogue et d’alcool à Metelkova, sous le regard figé du David de Michel-ange. Une copie grandeur nature de la statue réalisée par le maestro trône en effet sur une façade au premier étage d’un bâtiment, jadis les écuries de l’armée austro-hongroise. Elles abritent aujourd’hui l’un des ateliers de création artistique, et jouxtent une salle de concert. Plusieurs des bâtiments sont fermés à clé. Ils abritent des associations oeuvrant pour la paix, contre le racisme et en faveur des personnes handicapées. Les cours ressemblent à des musées d’art moderne à ciel ouvert. Un assemblage de roues de vélos côtoie des monstres en carton-pâte pareils à E.T. l’extraterrestre. Des squelettes faits de bouts de fils de fer soudés ajoutent une touche post-apocalyptique à cet univers singulier. Bien entendu aucune surface plane n’a échappé aux bombes de peinture.

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bonnes vibrations
Des vacanciers au lourd sac à dos traversent la cour pour rejoindre l’hôtel Celica, l’ancienne prison de la garnison. Ses vingt cellules rénovées sont aujourd’hui louées aux prix pratiqués par une auberge de jeunesse. Les chambres ont conservé les anciens barreaux… J’échange quelques mots avec Sebastian, un Suédois de 25 ans. Barbu, blond, son torse nu laisse apparaître ses tatouages. Les tags sont décidément partout. Sebastien vit dans le squat. Il fabrique une harpe en recyclant la porte en bois d’une grande horloge pour le cadre, et des fils de fer pour les cordes… toutes identiques. « Les notes, elles, sonneront différemment » précise le Suédois dans un anglais parfait.slovenie-un-coin-de-metelkova
L’apprenti luthier avoue ne rien connaître à la musique, mais il faut être prêt pour le concert très informel qui se tiendra dans la soirée. Le soir, je vois arriver par petits groupes des centaines de personnes, dont certaines à peine sorties de l’adolescence. Elles débarquent des quatre coins de la capitale et soudain les deux cours ont des allures de gros débits de boissons alcoolisées. La fête de la bière bat son plein. On croirait le début d’une rave party pour jeunes fêtards ayant raté l’avion pour Ibiza, trop pauvres pour s’offrir Goa en Inde, trop jeunes pour avoir connu Woodstock. Une troupe d’artistes aux apparences de hippies formée pour l’occasion s’essaie à quelques accords sur des instruments faits maison dans l’après-midi : harpes bien sûr, mais aussi djembés, flûtes traversières….. chacun y va de son improvisation. La mélodie, s’avère étonnamment harmonieuse, à l’image de Metelkova, faite de bric et de broc mais qui perdure et se développe au fil du temps., Des groupes se forment, en fonction des tenues vestimentaires. Les bars proposent un répertoire pour chaque type de musique. Hard-rockers, punks aux cheveux bleus, gothiques ou simples amateurs de percussions, chacun y trouve de bonnes vibrations même si l’ambiance n’y est pas très raffinée. Les deux marques de bière, Lasko et Union, sont les stars de la nuit. Leur faible pourcentage en alcool fait l’affaire du taulier du bar Jalla Jalla, car il s’en vend jusqu’au petit matin.

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ronde de police
Dans ce capharnaüm de sons, je fais la connaissance d’Ahmad, un grand gaillard au regard malicieux qui vit dans un autre quartier de la capitale mais travaille à Metelkova depuis le début en 1993. Ce Slovène d’une quarantaine d’années tient son nom d’un père albanais et d’une mère bosniaque. Nettoyeur, serveur, gardien, DJ, videur… Ahmad possède un long CV qui a fait de lui l’un des personnages clés de la communauté. Pour ses multiples tâches Ahmad perçoit un salaire de 300 euros versés par les diverses associations établies à Metelkova. Lorsque je demande à Ahmad quels sont les problèmes auxquels fait face le squat, la réponse sonne claire : « Aucun ! Nous avons survécu à toutes les menaces d’extinction. Le seul souci est lié à la circulation de l’argent. Le commerce de la bière se fait au noir. L’Etat ne voit pas d’un bon œil ce système et tente toujours d’instituer de nouvelles règles… Au début de notre existence, il y avait une ronde de police chaque quart d’heure. Mais les effectifs de la police slovène ont diminué, alors on ne les voit plus beaucoup… »

des rues proprettes et organisées
À l’instar de nombreux squats en Europe, l’atmosphère régnant ici est plus proche de celle d’un village d’Afrique que des autres coins de la ville.
Capitale européenne, Ljubljana et ses rues proprettes et organisées, ses quartiers pour touristes, ses parcs fleuris et ses centres commerciaux n’est en rien comparable avec un lieu comme Metelkova.
Ailleurs en Slovénie, à proximité du village de Bled, je découvre au milieu d’un lac aux eaux bleutées une petite île sur laquelle semble flotter une pittoresque église baroque. Je repense à Metelkova ; avec ses graffitis, ses marginaux et autres artistes de tout poil, elle me fait l’effet d’un îlot résistant au rouleau compresseur qui standardise les villes une fois entrées dans l’Union européenne.

Texte et photos Jamel Balhi

                                                                                                                                                                            slovenie-ile-de-bled

Categorie: Actualité

1 commentaire :

  1. catalane dit :

    Salut Jamel ,

    Je lis souvent des récits de voyages mais pour celui-ci , je me demande si tu ne l’avais pas déjá fais auparavant … mais voilá ,voudras-tu me répondre á ce sujet .

    Excellent Noel à toi .

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