Merde in Taiwan

J’ai encore à faire à un gilet jaune mais cette fois sur un quai du métro de Taipei, à Taïwan. Un homme vêtu de la chasuble fluo court dans ma direction en me criant des “No eating ! No eating !” Ce policier en charge du bon comportement des usagers du métro de la capitale, où il est interdit de manger et même de mâcher du chewing-gum, me somme de ranger mon Snikers au risque de finir en garde à vue. Toutes les personnes sur le quai me toisent du regard, comme si armé d’une barre de chocolat aux cacahuètes je m’apprêtais à commettre un attentat à la propreté, mettre en péril les quais de la MRT, la RATP made in Taïwan. Pas étonnant que ce métro soit aussi propre et ordonné. 
À Taïwan il faut désapprendre tout ce qui m’a été appris durant des décennies, à commencer par les petits grignotages informels et la traversée de rues hors des passages pour piétons. 
Les villes à la propreté irréprochable ne manquent pas dans ce monde,  en particulier au Japon, cependant Taipei bat tous les records. Les nettoyeurs de trottoir sont partout, tout le temps, ramassent tout ce qu’ils détectent, quitte à déloger à la lame de rasoir un mégot retenu dans une fissure comme j’ai pu l’observer devant le mausolée de Chiang Kai-shek. Les poubelles sont étrangement absentes de la voie publique. Contrairement à ce qui se pratique en Europe, les Taïwanais ne déposent pas leurs ordures ménagères sur le trottoir mais les apportent eux-mêmes au camion-benne, qui annonce son passage en diffusant une musique type Jingle Bells ou la sirupeuse Lettre à Elise de Beethoven. 
Les autorités ont ainsi voulu remédier à la fin des années 90 au nombre important de sacs-poubelle qui jonchaient le trottoir, et aux désagréments sanitaires qui en résultaient : mauvaises odeurs, invasion de rongeurs et d’insectes… Des petits camions d’un jaune lumineux diffusant une mélodie qui rappelle l’orgue de barbarie et le glacier ambulant de mon enfance, ça égaie une ville et les attendre avec son sac-poubelle à la main est l’occasion de faire la connaissance du voisin de l’immeuble d’en face, lui aussi un sac-poubelle à la main. Et le conducteur de l’engin retrouve le sourire dans sa tâche plus sociale qu’ingrate. A la place des sacs-poubelle le long des trottoirs, un alignement de palmiers et de banians aux racines exubérantes…

fièvre consumériste
Le métro de Taipei ressemble de l’intérieur à un long boa évidé. Une configuration pratique pour y effectuer les cent pas pendant les heures creuses. J’en profite pour compléter ma collection de photos de voyageurs plongés dans  le petit écran de leur téléphone, comme à Manhattan, comme à Istanbul, comme à Helsinki et bien d’autres villes du monde. Je descends à Ximending, le quartier branché de Taipei. Des temples ancestraux à pagodes et des bâtiments historiques y évoquent le temps où Taipei tirait sa richesse du commerce du thé, du charbon et du camphre.
Il fait bon flâner de temple en temple. J’y rencontre les habitants venus prier pour obtenir amour, fertilité ou réussite professionnelle. Des panneaux indiquent même que le wifi est disponible… Pour ceux qui auraient l’idée d’une communication WhatsApp avec l’Au-delà. Le seigneur Bouddha n’est jamais très loin. 
Vers 19 heures certains quartiers commencent à s’animer pour devenir de gigantesques marchés de nuit où se vend tout ce que produisent les usines du pays, l’électronique en tête. Je me sens plus près du Tokyo moderne que du Taipei traditionnel avec cette fièvre consumériste qui s’est emparée des jeunes, toujours à l’affût des dernières modes et qui déambulent dans le secteur piétonnier tels des Californiens. Devant des publicités géantes façon Time square, une vingtaine de personnes immobiles et vêtues d’un tee-shirt jaune s’adonnent à un étrange rituel, bras tendus vers le ciel. Cela dure depuis plus d’une heure. Selon des passants que j’interroge, ces hommes et ces femmes au regard absent ont entamé une séance de Falun Dafa, une forme de qi gong censée apporter paix et bien-être aux pratiquants. Cette spiritualité étant réprimée en République populaire de Chine, la pratique du Falun Dafa hors de ce pays est souvent accompagnée d’un militantisme dont les tee-shirts jaunes sont l’étendard. 

établissements d’un genre nouveau
Une petite faim ? À Taïwan on peut s’attabler pour manger dans des lieux aussi insolites que des répliques de prisons, de cabines d’avions ou d’hôpitaux. J’entre dans un restaurant dont le nom mystérieux suscite ma curiosité : Modern Toilet. Un siège de toilettes géant orne la façade au premier étage, offrant l’illusion de pénétrer dans des latrines. De la déco aux menus, tout y évoque en effet l’univers des toilettes comme dans un grand W.C public, les relents d’urine en moins. Il y a du monde et je découvre que les clients ont pris place sur de vraies cuvettes de toilettes autour des tables. Un coup d’œil sur la carte… Les menus proposent des plats aux appellations sans détours, comme “l’urine aux caillots de mangue avec chantilly”, la “diarrhée cacao” ou encore parmi d’autres succulences : la “fumante constipation”. Ça en a la couleur, l’aspect mais pas le goût.  Chaque plat a droit à sa propre vaisselle : cuvette pour le curry, la viande et les soupes, baignoire pour les gratins, couvercle de WC pour les plats occidentaux, toilettes turques pour les glaces à l’italienne en forme d’étron, et enfin un urinoir avec sa paille pour les boissons. De jeunes Chinoises assure un service tout sourire. Les tables sont recouvertes d’une vitre laissant apparaître ce qui ressemble à la réplique d’une forme oblongue et marron au fond d’une vasque de salle de bain. De quoi aiguiser l’appétit et affoler les papilles. Malgré cette mise en scène peu ragoûtante, Modern Toilet est un établissement réputé et sérieux attirant chaque jour un grand nombre de personnes de tous les âges, venues en couples ou en familles. Dès le franchissement de la porte, un message en anglais affiche clairement : “Attendez-vous à un service de merde !” (Shitty service). On est loin du tempérament plutôt pudibond des Chinois.  La maison possède de vraies toilettes en sous-sol, clairement signalées celles-là afin d’éviter toute inconvenance. 

Made in Taïwan
À Taipei il n’y a pas que les restaurants qui sont modernes mais aussi les quartiers dont beaucoup sont un mixte entre New York et Tokyo. De ce pays je ne connaissais que trois mots sur des étiquettes qui ont jalonné ma vie : Made in Taïwan. Cette inscription pareille à une formule sacramentelle m’a toujours fait imaginer l’ancienne île de Formose comme une petite nation-atelier, urbaine et tentaculaire, polluée, industrielle et laborieuse. En résumé une terre sans âme, hybride entre une Shenzhen hyper-active et une banlieue à la Staline historiquement liée à la Chine depuis des siècles. En réalité je découvre une île à la végétation tropicale très dense et une capitale où les gens rivalisent de gentillesse à l’égard des très rares visiteurs étrangers. Pour illustration, j’ai demandé mon chemin à un jeune couple dans le métro de Taipei pour me rendre à la station Xiangshan, située à la sortie de la ville. Malgré l’absence de langue commune nous parvenons à nous comprendre. L’homme et la femme m’indiquent que je dois effectuer un changement de ligne et continuent de marcher à mes côtés, de couloirs en escaliers jusqu’au quai pour ma destination finale. J’en profite pour m’exercer à quelques mots de mandarin. Nous voyageons finalement ensemble durant une dizaine de stations jusque Xiangshan. Ces deux Taïwanais me font alors comprendre dans un anglais très approximatif que leur destination étaient dans le sens opposé, mais qu’ils voulaient s’assurer que j’arrive bien au bout de mon trajet…

Je délaisse le métro avec ses gilets jaunes anti-Snikers et ses usagers prévenants pour un sentier abrupte qui me conduit vers les hauteurs de la ville. Au terme d’une heure d’effort j’ai tout le loisir d’admirer Taipei déroulant à mes pieds son tapis d’immeubles, ses luxueux centres commerciaux et ses embouteillages. Par-dessus tout ce salmigondis, la tour Taipei 101 impose sa prestance, sûre de sa toute-puissance.  Avec ses 508 mètres de hauteur, cette tige de verre et d’acier épouse la forme d’un bambou. Taipei 101, ou “One-O-One” comme on la surnomme, fut la première construction au monde à dépasser le demi-kilomètre d’altitude, avant de se faire très nettement dépasser par Burj Khalifa à Dubaï (828 mètres). Un bambou de 101 étages à la gloire de la finance conçu pour résister aux typhons, aux tremblements de terre et aux chocs d’avions grâce à une boule d’acier de 660 tonnes pendue entre les 87ème et 92ème étages servant à stabiliser l’édifice en cas de vent fort. 

Cette tour finira de m’enlever cette idée infondée que Made in Taïwan égale produits bon marché manufacturés à l’emporte-pièce… Taïwan vaut bien plus que trois mots.  J’en repars ébahi par la gentillesse inégalée de ses habitants.

Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2020-12-30T13:57:37+01:00 30 décembre 2020|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. Tempérance 17 février 2021 at 21 h 11 min

    Merci

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