Masdar – Une ville verte au pays de l’or noir

Ecrit par Jamel Balhi le 26 novembre 2015 Reagissez

Masdar et sa place principaleSur la route de Masdar, je me suis baissé pour vérifier l’authenticité de l’herbe qui me paraissait bien trop verte. La température est proche de 40 degrés et le désert s’étale à perte de vue. A ma grande surprise, cette pelouse plus verte que verte fraîchement tondue est des plus authentiques. Ce n’est pas ce Népalais, au sourire radieux, affrété au tuyau d’arrosage qui me contredira. La température est proche de 40 degrés et le désert s’étale à perte de vue. Je suis venu visiter Masdar, qui veut dire « la source » en arabe, la future ville nouvelle de l’émirat d’Abu Dhabi. Masdar City a été imaginée par la famille régnante du pays pour préparer « l’après-pétrole », et conçue par l’agence d’architecture britannique Foster and Partners, pour être la seule ville au monde sans aucune émission de carbone.En construction depuis 2008, elle serait achevée en 2020 et pourrait alors accueillir jusqu’à 50 000 habitants et 1 500 entreprises sur 6 km2.
Pour l’heure, seule la première phase du projet est achevée, avec son université, ses logements pour étudiants, quelques commerces, deux mosquées ainsi que les quartiers généraux de Masdar, nerf central de cette commune qui se veut la première ville entièrement écologique.
L’État d’Abu Dhabi a investi 13 milliards d’euros dans ce projet pharaonique. Créer une ville verte au pays de l’or noir dans le désert du Golfe où les températures atteignent 50°C l’été et où l’air conditionné s’impose en permanence constitue une prouesse technique que seul un État pétrolier peut s’offrir.
Masdar prouve que la ville propre n’est plus une utopie, mais un véritable modèle urbain sans émissions de gaz à effet de serre.

Emirats---petit-coin-de-nature-dans-Masdar

 ascenseur horizontal
Je m’y rends à pied depuis l’aéroport, dans la foulée de mon atterrissage dans le pays… Une terre qui respire tellement l’opulence qu’on la dirait bénie par les dieux de la fortune. Les Émiriens que je croise sont peu loquaces. Ils se déplacent à bord de lourdes voitures neuves, aux vitres teintées. Les femmes quant à elles sont dissimulées derrière le moucharabieh de leur voile. Représentant à peine 10 % de la population du pays et enrichis par de généreuses rentes pétrolières versées par le gouvernement à ses nationaux, ils n’exercent aucun des métiers pratiqués par le commun des mortels, hormis dans les institutions d’État. Même si je parviens au cours de mon séjour à nouer quelques liens furtifs avec ces hommes, le contact se fait rare.
Parvenu à l’entrée de Masdar, j’emprunte un véhicule d’aspect très science-fiction, appelé PRT pour Personal Rapid Transit. Dans cette sorte d’ascenseur horizontal en forme de capsule grise, on peut embarquer jusqu’à huit vers le cœur de la cité. Il suffit d’appuyer sur un bouton pour que la cabine se referme et s’élance silencieusement par sustentation électromagnétique, sorte de lévitation. Je me croirais au Futuroscope chez les Lapins crétins. Les voitures classiques, elles, ont l’obligation de rester hors des murs de la cité, dans des parkings souterrains mis gratuitement à disposition. Cette restriction fait de Masdar un paradis pour les piétons. Chose inespérée dans une ville du Moyen-Orient.
Masdar est la première ville conçue pour fonctionner avec les énergies renouvelables, comme l’éolien et le solaire. Une ferme voltaïque construite non loin en plein désert permet à Masdar de produire plus d’énergie qu’elle n’en consomme. L’électricité fournie alimentera à terme un réseau de transport entièrement électrique et des usines de désalinisation d’eau de mer. Chaque foyer sera connecté à un réseau lui permettant de contrôler sa consommation d’énergie.
Les premiers bâtiments se limitent aujourd’hui à l’université et ses logements pour étudiants, l’institut de recherches technologiques sur les énergies renouvelables ainsi que le siège, aux allures très futuristes, de la compagnie allemande Siemens au Moyen-Orient, largement impliquée dans ce projet novateur.

Une ville pour les humanoïdes
L’université, dédiée à l’enseignement des technologies durables en collaboration avec la MIT (Massachusetts Institute of Technology) accueille pour l’heure environ 500 étudiants venus de 22 pays étrangers. Sa bibliothèque est l’une des mieux dotées du pays.
Quelques restaurants bio, des cafés ainsi qu’une épicerie pareille à celle des stations d’essence d’autoroutes tentent d’apporter un peu de vie sociale à cette cité un peu trop aseptisée pour avoir du charme. A Masdar, le fonctionnel, l’hygiène excessive et le souci d’économie d’énergie donnent le sentiment que les hommes de chair et d’os sont ici des intrus. Une ville pour les humanoïdes ?
Emirats - Etudiants de Masdar, en fin de journéeEn marchant dans les rues presque désertes de la cité, je ressens une certaine fraîcheur malgré les 35 degrés qu’affiche le thermomètre. Ici, il fait 10 degrés de moins qu’à Abu Dhabi.
Les architectes de Masdar ont copié l’habitat traditionnel des pays chauds, en particulier les habitations de Shibam, la « Manhattan du désert » au Yémen. La ville est conçue de manière compacte, avec des ruelles étroites et fraîches, selon un plan carré et entourée de murs destinés à la protéger des vents chauds du désert. À l’architecture arabe – immeubles d’habitations en terre cuite inspirés des moucharabiehs – se mêlent les technologies dernier cri : stores amovibles suivant la course du soleil posés sur la coupole de la bibliothèque, pare-soleil géants et intelligents, « couloirs » ventés traversant la ville de part en part pour une aération naturelle, laboratoires et bureaux en béton recouverts de larges coussins en plastique qui renvoient les rayons du soleil et en atténuent l’effet, toitures en matières plastiques et panneaux photovoltaïques…
Autant de techniques destinées à créer un microclimat. Masdar doit aussi sa relative fraîcheur à sa tour à vent, imitant le modèle des villages traditionnels perses. Cette tour permet de rafraîchir et d’orienter les vents qui soufflent au-dessus de la ville vers le sol, via des tubes verticaux. La consommation d’énergie, assurent les promoteurs du projet, sera inférieure à 75% de celle d’une ville moderne du même type.

antithèse du paradis
Près de la « tour à vent » je fais la connaissance de Marc, un jeune employé français au Centre de recherche en énergies renouvelables. Cet ingénieur de 26 ans a quitté Montpellier pour tenter sa chance à Masdar. « Ici les salaires sont élastiques et peuvent atteindre des sommets » avoue mon compatriote. Ce dernier vit à Abu Dhabi et compte bien rester dans cet Eldorado tant que durera le chantier. Conçue pour être le « paradis sur Terre », Masdar n’est en rien le domaine de la nature. Cette sorte de ville bionique est même l’antithèse du paradis. Tout y est artificiel, y compris ses rares espaces de végétation constituée d’espèces résistantes à la chaleur, qu’il faut constamment arroser. Je doute que nos Charolaises apprécient cette herbe-là. Emirats Arabes Unis - gardien de Masdar
Malgré l’opulence et l’argent qui coule à flot, les Masdariens sont privés de nature, d’odeurs de vaches, de marches dans la forêt, d’observation d’oiseaux, privés de bonne nourriture pas obligatoirement « bio »… Bref, privés de vie normale.
C’est comme si les habitants de Masdar étaient punis d’avoir abusé de ce bien précieux qu’est la Terre. Ils donnent l’impression de jouer à la vie dans un domaine artificiel fabriqué sur-mesure, comme un jouet incassable offert à des enfants trop indélicats.
La légendaire hospitalité du Moyen-Orient est tout de même de mise dans cette ville du futur : je suis logé durant mon séjour à Masdar dans le majlis, une chambre confortable et accueillante qui sert traditionnellement d’assemblée dans les villes arabes. Tout y est pensé pour le bien-être du corps. Un thermostat me permet de choisir une température ambiante au dixième de degré près.
Un matin, je découvre Masdar sous un brouillard épais de poussière, après qu’une tempête de sable a balayé l’Arabie Saoudite voisine. Le Qatar et les Émirats sont à leur tour plongés dans l’obscurité jusqu’en milieu de journée. Faute de visibilité, la circulation est suspendue.
Mais à Masdar, le déblayage c’est tous les jours ! La ville demande un entretien constant, et des milliers de petites mains dotées d’une servitude à toute épreuve s’y emploient. Ce mirage futuriste a été construit sur le désert qui envahit irrémédiablement l’espace dont on l’a privé. Indiens, Philippins et autres Afghans ont quitté terre natale et familles pour venir balayer le désert mais un jour ils retourneront au pays, et le désert reprendra ses droits.

distributeur de lingots d’or
La ville d’Abu Dhabi, capitale de l’Émirat est située à trente-cinq kilomètres de là. Le conducteur d’un bus transportant des employés propose de m’y conduire. Je partage ainsi la route avec une trentaine d’hommes en bleu de travail, harassés par une dure journée de labeur sous une chaleur éprouvante. Ils ont participé à la construction de cette utopie. Eux, on ne les appelle pas « expatriés », mais « immigrés » contrairement à leurs homologues occidentaux. Très vite nous passons devant le parc à thème Ferrari World, à la gloire de l’écurie italienne, proche du circuit du Grand Prix de Formule 1, à Yas Marina. Bon retour dans un monde bien réel !

Emirats - Distributeur de lingots d'or - Abu Dhabi

Je suis en moins d’une heure catapulté dans le trafic d’une grosse ville chaotique, où tout n’est à présent que bruit, chaleur et promiscuité. Abu Dhabi étale ses orgies de centres commerciaux ultra-modernes et ses hôtels identiques à ceux de Las Vegas. Je peux d’ailleurs entrer comme chez moi dans l’Emirates Palace, l’hôtel le plus luxueux et le plus cher du monde, avec ses suites de 680 m2 coûtant 6 100 dirhams, soit la somme de 15 000 €. Attention, les insomniaques ne seront pas remboursés ! Des diamants authentiques sont incrustés aux poignées en bronze des portes. Un distributeur de lingots d’or trône dans le lobby. De l’or, on dirait qu’il en dégouline depuis les plafonds, eux aussi recouverts de ce précieux métal.Abu Dhabi et Masdar au pays des rois du pétrole, deux villes diamétralement opposées. La seconde est née sur les excès de la première…
Peut-être faudrait-il juste bâtir un monde où moins produire, moins consommer, et déconnecter seraient les maîtres mots.

textes et photos Jamel Balhi

 

Categorie: Actualité

Ajouter un commentaire:


Avant de valider, merci de répondre à la question anti-spam :

Combien y t\'il de lettres dans \"Jamel\" (réponse en chiffres)