Marinaleda, un village en paix

« Un autre Monde est possible » lit-on à l’entrée de la Maison du peuple de Marinaleda. C’est dans cette vaste salle polyvalente  située au cœur du bourg de 2700 habitants que se tient le conseil municipal du jour, en présence du Maire, Juan Manuel Sánchez Gordillo. Quelques dizaines d’habitants sont venus en familles ; l’occasion pour de nombreux enfants de se retrouver et jouer ensemble entre les chaises. Ces assemblées, au nombre d’une soixantaine dans l’année sont annoncées à la population à l’aide d’une petite camionnette surmontée d’un mégaphone.
Juan Manuel, âgé de 63 ans, porte autour du cou une écharpe aux couleurs de la Palestine et s’exprime au pied de l’estrade dans un flot continu de paroles donnant un air de prêche évangélique à son discours que seuls les sifflements aigus du micro viennent troubler… Dans cette Casa del pueblo comme dans le bureau du maire, un portrait de Che Gevara est affiché sur le mur.
Marinaleda, c’est l’histoire authentique d’un village espagnol qui a aboli le capitalisme, au sud de l’Andalousie dans la province de Séville. Ce n’est ni un conte de fée ni une fable utopique, mais l’histoire d’une communauté de villageois qui s’est débarrassée de ses propriétaires terriens et de ses patrons ; tout en renforçant la démocratie par un système d’assemblées, organe désigné pour gérer la production et la vie politique de la municipalité.
« Les journalistes et les politiciens nous répètent sans cesse qu’il n’existe pas d’autre modèle que le capitalisme, pas d’autres perspectives que le libéralisme et la loi du marché, qu’il n’y a aucune alternative », clame Juan Manuel, réélu à la tête de Marinaleda depuis trente quatre ans. « Le capitalisme, c’est vendre à des gens qui n’ont pas d’argent, des produits dont ils n’ont pas besoin » s’insurge-t-il.
Ici, pas de commerces, si ce n’est trois épiceries, une quincaillerie et quelques bars…
« Et grâce à Dieu, nous n’avons pas de curé ! », s’exclame-t-il, en dépit des deux églises où certains habitants viennent quotidiennement prier.
A l’entrée du village la plaque Marinaleda est surmontée d’une colombe blanche et de l’inscription Marinaleda, une utopie vers la paix.

La terre à personne, les fruits à tout le monde
Juan Manuel Sánchez Gordillo est un militant de la gauche anticapitaliste. Elu à la tête de Marinaleda en 1978. il fut le plus jeune maire d’Espagne à une époque où le pays tirait un trait sur le franquisme. Depuis il est régulièrement réélu pour être avant tout le porte-parole de la volonté générale
d’un village dont le fonctionnement est pensé comme une globalité. L’aventure de Marinaleda commence en 1979 par une victoire aux élections du Collectif Unitaire Des Travailleurs. Après dix ans de luttes et d’occupation, les habitants parviennent à exproprier une partie des terres agricoles en friche, afin de disposer de leurs outils de travail. Les cris de bataille ne sont autres que « La terre appartient à personne et les fruits à tout le monde ! »
Ils construisent ensuite une usine de conserves de légumes sous forme de coopérative qui ne redistribue pas les bénéfices mais s’en sert pour créer de l’emploi et améliorer la vie des habitants. Piments, artichauts, asperges, olives et huile sont exportés vers le reste de l’Espagne. Dans le même temps, la ville se dote d’une chaine de télé et de radio locale pour lutter contre la propagande médiatique des groupes de pression économique qui « déforment l’information ». Selon son maire, c’est la cupidité qui a plongé le monde dans la crise ; le carriérisme et la professionnalisation des élus ayant éloigné les citoyens de la politique et les politiques des citoyens. A Marinaleda, Juan Manuel Sanchez Gordillo et ses adjoints ne touchent aucune rémunération, et s’engagent par contrat devant notaire à être les derniers à percevoir un quelconque bénéfice ou avantage d’une décision prise par le conseil municipal auquel tout le monde peut assister. Toutes les questions importantes sont soumises à la concertation et au vote populaire.

Des maisons à 15 Euros par mois.
Dans la partie collectivisée de Marinaleda le salaire des travailleurs, quel que soit le poste qu’ils occupent, est de 47 euros par jour pour six heures et demie de travail ; soit 1128 euros par mois. Une paye de quelques euros supérieure à celle généralement pratiquée dans la région. Le plein emploi est la règle à Marinaleda. Le village ne connait pas le chômage et depuis une dizaine d’années, la production est à son maximum.
Le directeur de l’usine de conserverie gagne ainsi autant que l’ouvrière de la chaîne de fabrication, ou le balayeur. « D’un point de vue économique cela ne vaut pas le coup d’être directeur, mais la vie à Marinaleda offre d’autres avantages », précise le dirigeant de l’usine.
Le choix des cultures à semer se fait en assemblées de travailleurs. Puis des responsables sont nommés pour la gestion de chaque filière. Ceux-ci se réunissent en comité de gestion. « Les postes à responsabilité sont soumis à élection tous les deux ans et sont révocables », précise le maire. Périodiquement, la commune fait appel à des travailleurs intérimaires de l’extérieur pour faire face aux besoins supplémentaires. Ils touchent la même rémunération.
En tout,  quatre cents postes de travail forment le gros des emplois du village,  auxquels il faut ajouter les petits paysans indépendants qui œuvrent pour leur propre compte. D’autres habitants vont travailler à l’extérieur du village également, surtout dans le secteur de la construction. S’ajoutent ensuite les postes de travail dans les services publics, les magasins, les cafés…. et la discothèque.
Le loyer des maisons de 90 m2intégrant une cour de 100m2 est de 15 euros par mois. La crèche coûte 12 euros par mois, cantine comprise. Toutes les activités sportives sont gratuites à Marinaleda mais il faut quand même payer 3 euros à l’année pour se baigner dans l’eau de la piscine municipale.
Plus de mille personnes vivent à Marinaleda dans ce type de logements, soit un tiers de la population. Selon le très charismatique Juan Manuel Sánchez Gordillo, « le loyer doit rester un droit universel comme l’éducation et la santé ». « Ici à Marinaleda on a mis notre rêve en pratique. Mais tous ces rêves sont des rêves collectifs qui naissent de la réalité inspirée par le Che, par Gandhi et par l’anarchisme  andalou. On voudrait qu’il existe un système similaire au nôtre sur la planète entière. »
Il n’y a pas besoin de policiers, car tout est construit par et pour les gens du village et il n’y a aucune raison de dégrader ce qui a été construit par tous avec des budgets approuvés par l’ensemble des citoyens. Pas de chômeurs, pas de banquiers, pas de promoteurs, pas de spéculateurs mais aussi pas de policiers ni de délinquance. Une démocratie directe dont le monde rêve depuis fort longtemps.
Lorsque je demande à Juan Manuel Sánchez Gordillo quels sont les personnages dont il s’inspire, il me répond sans hésiter Ernesto Guevara et le Mahatma Gandhi. Si ces derniers ont été assassinés, le maire de Marinaleda, lui, a déjà été victime de deux attentats terroristes de l’extrême droite. Il a aussi été en prison et a subi des menaces et des intimidations.

Eteins la télé, allume ton cerveau
Je découvre Marinaleda le long de son avenue centrale Avenida de la Libertad. Ecole, hôtel de ville, stade… Nombre de petites rues perpendiculaires à l’avenue sont en terre, comme dans les pays pauvres qui me sont familiers… Il fait 40 degrés et marcher sous le soleil andalou, c’est recevoir une pluie de braises sur la tête. Il y a peu de monde dehors aux heures chaudes de la journée. Font-ils tous la  sieste ? N’étaient quelques murs couverts de croustillants graffitis, je ne pourrais deviner le vrai visage rebelle de Marinaleda. Sur un mur chaulé, face au bâtiment de la télévision, on peut lire : « Eteins la télé, allume ton cerveau ». Plus loin encore, sur le mur de l’école : « Pour une éducation publique de qualité, NON à la privatisation ! ». Marinaleda, une bourgade toute en points d’exclamation.

Eteins la télé, allume ton cerveau

La blancheur des maisons étincelle sous le soleil andalou. Des oranges poussent sur les arbres des trottoirs. Les poubelles sont accrochées aux branches pour les soustraire à la voracité des chats errants.
Un troupeau de dizaines de chèvres, suivi par un berger monté sur un âne arpente l’avenue. Le dépaysement est total. Ce havre de paix est parfois perturbé par le passage pétaradant de cyclomoteurs, conduits sur la roue arrière par de jeunes adolescents. Eux ne craignent pas les hommes de la Guardia Civil.
Phénomène social en voie de disparition à notre époque du tout-à-l’écran : des voisins discutent des heures durant sur le seuil des maisons. La clémence du climat aidant, les habitants se prêtent avec joie aux photos.

Des familles pique-niquent sur l’herbe d’un parc. Une mère de jeunes enfants m’interpelle et m’offre de la paella ainsi qu’un verre de pinto, un mélange de vin et de limonade. Du doux, du salé et du sucré… le repas est pris dans la bonne humeur et la joie du partage. Ainsi va la vie à Marinaleda. Une utopie vers la paix ? Ici c’est une réalité.

 

 

Jamel Balhi

Par| 2017-12-14T23:18:18+00:00 4 septembre 2012|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. Titi 18 mars 2014 at 22 h 33 min

    Amigos companeros
    Se puede dormir una noche en Marinaleda ? Venimos en Andalucia en el mes de mayo.
    Nous voudrions savoir si cela est possible, car ce que vous avez réussi est extraordinaire, et c’est ce à quoi nous rêvons.
    Suenos de solidaridad!
    Maria Cristina.
    Hasta luego!

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