Le Qatar – Gloire au coup de tête fatal

 

Quatar - Doha et son cornichon

 

Tout ce que le Qatar ne peut fabriquer, il l’achète ; mais l’Emirat a sûrement échoué dans sa tentative de racheter la Joconde à la France. En revanche ce petit pays du Golfe persique a réussi à s’offrir auprès de l’artiste Abel Abdessemed l’immense statue en bronze immortalisant le coup de tête de Zinedine Zidane à son adversaire l’Italien Marco Materazzi, en finale du Mondial 2006. La créature en bronze de l’artiste franco-algérien fut un temps exposée devant Beaubourg.

anarchitecture
Aussi, cette statue mesurant 5 mètres de haut et pesant plusieurs tonnes orne depuis quelques jours le front de mer deDoha. CeQatar - Le coup de tête - Dohatte « œuvre d’art » a heurté la sensibilité religieuse de certains Qataris. Même si de nombreux habitants de la capitale viennent s’y faire prendre en photos, beaucoup y voient une violation de l’interdiction musulmane de représenter les êtres vivants. C’est aussi le geste anti-sportif du footballeur qui est critiqué, Comme en France. La statue semble donner le ton à la Coupe du monde, que le Qatar accueillera en 2022 sur son petit territoire et qui est d’ores et déjà source de nombreuses controverses.
A première vue, Doha n’est pas une des villes les plus élégantes que je connaisse. Ses avenues sont le règne des marteaux piqueurs et des pelleteuses qui lui donnent un air d’inachevé. L’anarchitecture  de ses immeubles, les tours qui crèvent la ligne d’horizon et tout ce qui pointe vers le ciel contribuent à alourdir la ville. Sur le front de mer, tout n’est que richesse ostentatoire tandis qu’à la périphérie le désordre et la poussière reprennent leurs droits. À Doha, l’argent est à l’inverse de la confiture : plus on en a, plus on l’étale. Si Paris s’est parée de sa Tour Eiffel,  l’émirat arabe s’est offert sa Tour Nouvel. Situé au cœur du quartier des affaires sur la corniche, cette tour circulaire construite par l’architecte français Jean Nouvel se distingue par sa forme de cornichon aux couleurs changeantes, tel un caméléon. Malgré la constellation de moucharabiehs sur les parois extérieures de l’ouvrage de métal, on se sent bien loin des Mille et une nuits. De ses voisines du Golfe, aux premiers rangs desquelles Dubaï et Abu Dhabi, Doha ne possède que le trafic autoroutier : des voitures somptueuses entre les mains périlleuses des conducteurs les plus indisciplinés. Si au Qatar je dois être percuté par un véhicule, ce sera par une Ferrari, une Porsche Cayenne ou une Lamborghini.  Depuis l’aéroport, la Corniche longe le front de mer sur environ 8 km. L’herbe du parcours, trop verte pour être naturelle, est arrosée à longueur de journée, sous 45 degrés de température par des Népalais en bleu de travail. Ces hommes écrasés par le soleil et la fatigue doivent rêver de hauteurs et de fraîcheur himalayennes.
Je passe ma première nuit sur la pelouse-gillette d’un parc. Je me suis offert le coin le plus riche de Doha sur la corniche… à l’ombre du cornichon. Les couleurs des gratte-ciel voisins oscillent entre le vert, le violet et l’orange, à la faveur d’un système électrique ultra sophistiqué. Cette partie du Golfe ressemble à un Luna Park et ces tours seront bientôt dépassées en taille par de grandes sœurs en chantier. Ici on appelle parc tout ce qui ressemble à un espace vert. Les familles qataris au complet viennent y pique-niquer jusque tard dans la nuit autour d’aires de jeux pour enfants et d’appareils de musculation. Au pays du dieu dollar l’observation des gratte-ciel a remplacé la télévision et le cinéma.

Qatar - Bien en chair - Doha

un système généralisé de caste
On s’ennuie beaucoup au Qatar. Tout au long du front de mer je croise un grand nombre de personnes regroupées par nationalités. De vieux afghans enturbannés ont fait des réverbères leur arbre à palabre. Ils sont assis tout autour comme dans un village du Panshir. Cette atmosphère d’oisiveté propre à l’Orient laisse deviner la variété des distractions dans l’émirat. Des hommes indiens marchent en se tenant la main, les doigts enlacés à l’amoureuse. Dans un pays sans discothèques, sans cinémas ni bars comme en Europe (l’alcool est passible de tous les tourments de l’enfer !) c’est dans la rue qu’il faut aller chercher quelque occupation… Reste aussi l’observation du cornichon et la statue de Zidane.
Dans le centre urbain  il m’est difficile de rentrer en contact avec les Qataris ; surtout lorsque monsieur est accompagné de madame. A vrai dire je croise peu de nationaux. Le pays compte environ un million et demi d’habitants, dont 90% de citoyens étrangers ; un record mondial.  Je ressens ici plus que dans les autres pays du Golfe comme un système généralisé de castes, entre personnes de religions, d’origines et de langues différentes. Indiens et Népalais ont ainsi quitté le Sous-continent et le système de castes inhérent à leur religion pour un autre système de séparation. Car ici, le riche toise le pauvre.  En passant devant le balayeur, il se comporte en patron, use de la voix lorsqu’il adresse la parole au quidam dans une boutique ou dans la rue.
Dans les mosquées, les boutiques, les aires de jeux et partout sur la voie publique, des petites mains asiatiques ou égyptiennes, si discrètes qu’on les dirait invisibles, s’évertuent à nettoyer les portes, les sols, les murs.  Elles  portent les fardeaux les plus lourds et les tas de gravats, astiquent les toilettes et servent à manger dans les restaurants, empilent les briques les unes sur les autres. Un labeur inhumain au service de Qataris rentiers à vie.
Sur le boulevard qui conduit vers le lagon artificiel de West Bay, j’échange quelques mots d’anglais avec un groupe d’ouvriers Bengalis, employés sur le chantier d’une nouvelle route ; pléonasme… ici tout est nouveau.
Vêtus d’un bleu de travail, la tête enroulée dans une écharpe en laine et protégés du soleil par des lunettes noires, ils se prêtent volontiers aux photos, et sourient comme des enfants dans la cour d’une école.  Ils gagnent entre 800 et 2000 Riyals par mois, soit 150 à 400 Euros, et ne s’octroient que peu de repos dans une année.

une relation de dépendance
Sameer a 32 ans et ne rentre au Bangladesh qu’une fois tous les deux ans pour une durée de deux mois. Il passera ces quelques semaines au pays auprès de sa femme et de ses deux enfants, avant de revenir dans la fournaise du Golfe, partager son temps entre les heures de travail et 7 collègues qui occupent avec lui un appartement mis à disposition par sa société. En attendant de rentrer définitivement chez lui, il transfère chaque mois une large partie de son salaire au Bengladesh.
Au Qatar chaque travailleur est lié à son employeur par la kafala (un système qui maintient le travailleur immigré dans une relation de dépendance vis-à-vis de son tuteur). Les travailleurs immigrés doivent ainsi obtenir le consentement de leur patron s’ils souhaitent changer d’emploi. Si un travailleur démissionne, ses employeurs, considérés \comme ses parents adoptifs peuvent l’accuser de fugue et le faire arrêter par la police. Quitter le Qatar n’est pas non plus chose aisée puisque les migrants doivent passer par leurs employeurs afin d’obtenir un visa de sortie. Ils peuvent donc être retenus contre leur gré en cas de litige sur leur contrat. Si le Qatar offre de réelles opportunités d’emplois sur ses chantiers, il  sert également de sépulture à des centaines de travailleurs manuels qui ont trouvé la mort dans l’exercice de leur métier ; mais la monarchie absolue du Qatar, dirigée par le clan Al-Thani, aussi incroyablement mystérieux que fabuleusement riche, ne tient pas de statistiques sur les questions de santé et de sécurité. Ce chiffre ne peut qu’augmenter, le Qatar venant d’annoncer qu’il accueillerait 500 000 immigrés supplémentaires, essentiellement en provenance du sous-continent indien, pour construire un aéroport, des infrastructures hôtelières, des routes et neuf grands stades ultra-modernes avant la Coupe du monde de football en 2022. Par « immigrés », il faut entendre « Afghans, Sri lankais, Népalais, Indiens ou Marocain… » Les travailleurs européens, américains ou encore anglo-saxons installés à l’étranger se voient, eux, qualifiés par le terme « expatriés ».   En quoi ces personnes sont-elles différentes pour requérir une appellation différente ?

temple voué au sport
Avec son achat du PSG, le Qatar semble vouloir devenir un grand état du sport. Ainsi l’émirat a élaboré « l’Académie deformation sportive ».Depuis le bord de mer je pars en courant vers Qatar - Sortie romantique au centre commercial« Aspire Zone », à une dizaine de kilomètres de là. L’Aspire zone est un grand complexe sportif haut de gamme d’une superficie de 250 hectares que s’est fait construire le Qatar, comprenant le parc sportif high-tech avec son grand stade « Khalifa international » de 50 000 spectateurs, ses deux piscines olympiques, sa clinique, son hôtel 5 étoiles, et enfin l’Aspire Dome,  le plus grand stade couvert au monde, comprenant 13 terrains de sport. Des entraîneurs de tous les pays y ont été recrutés. Le Villagio, son centre commercial qui est aussi le plus vaste du pays, est doté d’un canal comme à Venise – façon Las Vegas – où il est possible de se déplacer à bord d’une gondole actionnée par un Népalais déguisé en Vénitien.
Autre record : à proximité du stade, la plus haute tour du pays, l’ « Aspire Tower », en forme de torche olympique et haute de 318 mètres ; elle fut construite pour porter la flamme des 15èmes Jeux Asiatiques en décembre 2006. Ce richissime temple voué au sport de très haut-niveau parait incongru dans un pays qui ne compte aucun athlète de talent parmi ses nationaux. C’est en Afrique de l’Est qu’il aurait fallu construire pareille infrastructure. Parvenu à l’entrée du grand stade je voulais m’offrir un tour de piste mais on me refusera l’entrée sous prétexte que pour courir ici il faut suivre une procédure, à commencer par une lettre au ministère du Sport.
Décidément, ce stade me paraît de plus en plus inutile… surtout par 45 degrés.

 Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2014-06-18T13:38:58+02:00 24 avril 2014|Actualité|0 Comments

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