Au Japon – Des rues de Tokyo à la Vallée de l’enfer

 

J’étais seul dans le ventre de ma mère, mais les évènements ont depuis évolué, surtout dans la fournaise démographique de Tokyo. Après maintes tentatives, je n’ai pas réussi l’exploit de traverser seul le célébrissime passage piéton du quartier de Shibuya. C’était perdu d’avance, car plus de mille bipèdes l’empruntent à chaque changement de feux tricolores. À ce carrefour tonitruant, cœur battant de la mode et de la culture pop dans la capitale nipponne, on est ballotté comme une bille de métal dans un flipper démentiel. Assailli par les publicités en technicolor dégoulinant des façades d’immeubles, le vertige est permanent. La nuit, ce carrefour prend des allures de Time Square à la japonaise et le spectacle est à son comble.À Shibuya, tous les clichés du Japon resurgissent : magma humain, enseignes lumineuses, jeunes aux accoutrements les plus farfelus, gadgets high-tech et surabondance de sons. Un vidéo-clip grandeur nature où l’énergie frise la folie…
Obsédés par les nouvelles tendances, des jeunes n’hésitent pas à arborer des cheveux colorés, pareils aux personnages de mangas qu’ils s’évertuent à imiter. D’incroyables piercings les font plus ressembler à des personnages de cirque qu’à des créatures artistiques.

 

réfugiés du net
Situé à la confluence des genres, Shibuya mérite sa place très centrale. Les punks côtoient les travestis comme les hommes d’affaires avec mallettes sortant du métro pour se rendre au travail. Après les bains publics de Séoul, je trouve à Tokyo un refuge typiquement japonais dans les manga kissa. Ces salons de lecture de bandes dessinées offrent la possibilité de s’installer durant des heures, ou même une nuit complète dans des cabines privatives de 2m2. Le choix des mangas impeccablement ordonnés sur des étagères le long des murs semble infini. Moyennant un droit correspondant au temps que l’on y reste, on s’y installe à sa guise. Les manga kissa sont devenus tellement populaires en tant qu’hôtels de substitution, qu’ils sont équipés de douches. De nombreux Japonais les utilisent comme une alternative aux hôtels hors de prix. 
Ces dernières années, de nouvelles formes de pauvreté sont apparues au Japon, dont la silhouette désormais familière du SDF est, comme ailleurs, une figure criante. Durant quelques nuits je vais vivre l’expérience des réfugiés du net. J’ai croisé dans les manga kissa des femmes et des hommes, souvent jeunes, qui vivent par nécessité dans le confinement de ces cabines exiguës. Faute de meilleures formes d’hébergement, certains y séjournent durant des mois. L’accueil, pour les plus luxueux des manga kissa, est digne d’un hôtel. Une heure coûte 300 yens (2,30 €). De 23 heures à 7 heures du matin, on peut avoir un forfait pour la nuit de 1 500 yens. Passés l’entrée et ses distributeurs gratuits de boissons, je m’engouffre entre deux enfilades de box baignés dans une pénombre qui fait vite oublier les turpitudes de la rue. S’installer ici équivaut à entrer dans un ermitage coupé du monde. On se déchausse avant d’entrer dans son box et, la nuit, les couloirs sont pleins de chaussures sagement alignées devant les portes. On se sent très vite comme à la maison. Certains box sont pour deux personnes et de jeunes couples viennent y folâtrer dans la pénombre… Je m’endors tatamisé à même le sol dans ce qui pourrait être une cellule de moine la plus moderne qui soit, reliée au monde par le très haut débit, des écouteurs et un casque de réalité virtuelle. C’est la solitude Made in Japan.

une élégante septuagénaire
La modernité extrême de Tokyo tranche avec l’humanité rassurante des Japonais que je rencontre et leur tempérament aussi discret que réservé. Un matin, immergé au cœur de la foule du métro de Shibuya, je tente en vain de déchiffrer les caractères japonais (kanji) d’un plan afin de rejoindre Shinagawa, au sud de Tokyo. Révélateur du niveau de vie, de l’hygiène et de la qualité d’accueil du pays, le métro de Tokyo n’en demeure pas moins un labyrinthe impossible. Un métro bondé, ultra-moderne, ponctuel, où plusieurs compagnies privées de trains se partagent les mêmes rails et communiquent à leur manière. On a beau avoir une solide expérience du sous-sol parisien, plonger dans les entrailles de Tokyo, c’est du sérieux, ça ne s’improvise pas. Pour ajouter à la confusion ambiante, la grande majorité des Japonais ne parle pas du tout l’anglais. Il faut donc s’en remettre à son instinct de survie urbaine pour déchiffrer les kanji qui recouvrent partout les murs… Voyant mon désarroi, une élégante septuagénaire vient à ma rescousse et m’explique la marche à suivre… en japonais. La douairière m’attrape alors amicalement le bras et m’entraîne à l’extérieur. Solidement rivé à cette dame soucieuse de ma sécurité, je traverse une nouvelle fois le fameux carrefour aux mille piétons. Ma bienfaitrice m’abandonne alors devant une autre bouche de métro près de la gare des trains JR (Japan Rail), juste devant la statue en bronze du légendaire chien Hachiko. Cet animal au pelage blanc a marqué l’histoire du quartier de Shibuya. Né en 1923, il est offert à un professeur d’université par l’un de ses étudiants. Une grande complicité s’installe alors entre les deux compagnons. Chaque soir Hachiko prend l’habitude d’attendre à la gare de Shibuya que son maître rentre du travail. Cette routine a duré deux ans, mais en 1925 le professeur décède, victime d’une congestion cérébrale au travail, en pleine conférence. Il n’est jamais rentré chez lui… Son chien, ne l’ayant pas vu revenir, a persévéré et s’est rendu chaque jour à la gare pendant presque 10 ans, espérant fidèlement le retour du maître. L’animal devint peu à peu célèbre dans le quartier de Shibuya, puis dans tout le Japon. Il fut nommé Chuken qui signifie “chien fidèle”.

débrouillardise des sans-logis
Cette histoire émouvante nous enseigne une grande leçon spirituelle sur la patience, la persévérance, ainsi que l’amour inconditionnel d’un chien pour son maître. Elle me rappelle aussi une autre histoire vécue au Japon il y a des années lorsque je réalisais le tour du monde en courant. La route nationale japonaise numéro 2 défile sous mes semelles… Voilà trois jours qu’un petit chien bâtard, très jeune, me suit depuis Shimonoseki, sur la route d’Hiroshima. Je n’y prête pas trop attention jusqu’au moment où l’animal vient s’emmêler dans mes pieds pour se faire remarquer et s’assurer de mon attention. Le petit chien me suit, me précède, se retourne pour être sûr de ne pas me perdre, trottine, sautille sur ses courtes pattes. Depuis des mois je n’ai vu que des chiens peureux, hargneux, galeux, chassés à coups de pierres ou caressés à coups de bâton. J’avais perdu l’habitude du contact chaud et tendre d’un animal confiant. Les bêtes apprivoisées sont ce qu’en font les hommes et la bonne humeur du petit bâtard ne semble pas être entamée par la crainte d’un mauvais coup. Durant une semaine jusqu’à Hiroshima nous avons partagé la solitude des bords de routes, l’inconfort des bancs publics, la débrouillardise des sans-logis. Parvenus dans la ville martyre d’Hiroshima, la rencontre avec une petite chienne eut raison de notre attachement et l’animal s’en est allé, en bonne compagnie, vers d’autres aventures.

 

Vallée de l’enfer
Je prends la direction de Nagano, l’ancienne ville organisatrice des Jeux olympiques d’hiver de 1998, à 160 km au nord de Tokyo. Pas question de s’adonner à un quelconque sport de neige. Je rejoins Jikogudani, autrement dit la “Vallée de l’enfer” et ses émanations sulfureuses, eaux bouillonnantes et autres geysers. Plutôt un paradis pour les macaques des neiges qui apprécient le batifolage dans les onsen, ces bains d’eau thermale typiques de l’art de vivre à la japonaise. La Vallée de l’enfer est une région de toute splendeur, où conifères et cèdres du Japon constituent un environnement idéal pour des hordes de singes en liberté. Malgré leur épaisse fourrure, quand les températures baissent, les primates trouvent refuge dans les eaux chaudes surgies des entrailles de la terre. C’est dans un  brouillard dense qu’il faut avancer pour approcher les macaques. Le ciel est couvert de brume et le sol de neige. Un singe au visage tout rouge surgit d’un sentier et passe comme si de rien n’était entre mes jambes. Sur le tronc d’un cèdre est clouée une pancarte indiquant Snow Monkeys et une vague direction à suivre. L’enfer est décidément pavé de bonnes intentions. Soudain, des dizaines de singes s’offrent à ma vue. Des mères attentives protègent leurs petits du froid et se pâment dans l’eau chaude de l’onsen, les yeux clos. Les singes les plus vieux sont les plus calmes, ils ne font que se reposer tandis que les petits ont toujours l’air de manigancer quelque chose, et même parfois de vouloir parler. Ils passent leur temps à s’épouiller. La toilette collective, c’est pratique pour se brosser le dos et récupérer quelques puces à grignoter.
Un gros mâle à l’air peu commode fait irruption entre deux cèdres et se fige au bord du bassin. Les autres mâles se défilent en grognant tandis que les femelles courbent l’échine devant ce qui ressemble au mâle dominant dans toute sa splendeur. Trois macaques postés côte à côte sur un rocher surplombant l’onsen me fixent du regard et me font penser aux trois singes de la sagesse : Mizaru (l’aveugle), Iwazaru (le muet) et Kikazaru (le sourd). Si les singes disparaissent de la planète d’ici une cinquantaine d’années comme des études le laissent entendre, je me verrais bien, fasciné que je suis par leurs si humaines mimiques, attendre tel le fidèle Hachiko leur improbable retour.

 

Par| 2018-08-27T10:09:05+00:00 26 août 2018|Actualité|0 Comments

About the Author:

Leave A Comment

Avant de valider, merci de répondre à la question anti-spam :

Combien y a t’il de mois dans une année ? (réponse en chiffres)