A Jamel, chez les nazis

Ecrit par Jamel Balhi le 24 août 2016 Reagissez

Je m’appelle Jamel, et aujourd’hui je suis mécontent. Je viens de découvrir que l’une des rares localités sur cette terre qui porte mon nom est un village habité par des nazis. En plus d’être occupé par un groupe aux idées terrifiantes, Jamel se cache dans un cul-de-sac au bout d’une petite route de 2 km… Cette bourgade est située au nord de ce qui fut autrefois l’Allemagne de l’Est, proche de la mer baltique.
Des vaches ruminent paisiblement sous un ciel parcouru d’épais nuages. Au loin, quelques fermes au toit de chaume et des champs d’éoliennes annoncent la proximité avec les terres scandinaves du nord.

Jamel, un village nazi

En venant dans ce coin perdu au milieu d’une pittoresque campagne, je suis parcouru par un sentiment étrange. Par le passé, j’ai connu des pays en guerre, traversé à pied des territoires aux sols bardés de mines anti-personnelles, expérimenté toute sortes de folies humaines, et à Jamel je ressens ce même malaise qu’il m’a été donné de vivre tant de fois. Juste après le panneau annonçant l’entrée du village, un totem  d’écriteaux en bois indique les distances vers Königsberg, ancienne ville de Prusse Orientale annexée par la Russie en 1945, et  Braunau am Inn, ville natale d’Adolf Hitler dans les Alpes autrichiennes… Le ton est donné.
Les dix maisons que compte Jamel ont piètre allure et semblent à moitié détruites. L’endroit a vraiment l’air sinistre. Toutes les masures sont gardées par des chiens : bergers allemands, rottweilers ou dobermans. Ces boîtes à bruit menaçantes et hurlant au moindre prétexte ajoutent d’insupportables décibels à ce village pourtant perdu dans une pittoresque et tranquille campagne.
Jamel ressemblerait à un lieu idyllique s’il n’était habité par des nazis et des chiens. Les groupes d’extrême droite, même s’ils demeurent peu nombreux sont une réalité en Allemagne ; surtout à l’Est.

Direction la ville d'Hitler

un héritage familial
Le village présente une rue unique, boueuse ou poussiéreuse selon la météo du jour. La  voie se termine sur une aire de jeux où batifolent de jeunes enfants, tous blonds aux yeux bleus. L’un d’eux me salue d’un Heil Hitler comme ils le font tous lorsqu’ils croisent un étranger. Ces enfants ne sont pas sans rappeler les Heimattreue, les Jeunesses patriotes allemandes du Troisième Reich. On dirait qu’ils ont été choisis sur-mesure selon une idéologie politique bien précise. Un drapeau noir blanc et rouge de l’Allemagne nazie flotte au-dessus d’une maison. L’ambiance est glaçante. Sur le mur d’un entrepôt figure une enseigne avec des lettres gothiques où  l’on aperçoit une masse fracassant l’Etoile de David. C’est l’entreprise de démolition du tristement célèbre Sven Krüger. Né il y a 45 ans dans le village, cet homme au corps râblé est un membre influent d’une formation d’extrême droite bien établie dans la région, le Parti National Démocrate (NPD).  Il a déjà effectué plusieurs séjours en prison pour possession d’armes à feu.
Le démolisseur est à l’origine de l’idéologie violente, ouvertement affichée par les habitants du village. Chez les Krüger, la haine est un héritage familial.  Le fils a hérité des idées extrémistes de son père, grand admirateur du Troisième Reich.
Parmi d’autres signes racistes, les autorités ont exigé du village le retrait d’un rocher sur lequel figurait une plaque précisant que Jamel est un territoire « libre, social, national ». Aucune équivoque, il s’agit bien de national-socialisme, plus connu sous le nom de nazisme.

 

Les habitants de Jamel n'hésitent pas à hisser le drapeau de l'Allemagne nazie sur le toit de leur maison

Un geste de dédain
La semaine, entre deux rassemblements nazis où des chants nationalistes sont entonnés, le village semble désert. J’erre dans la rue unique, au gré des aboiements des chiens de garde et des volets qui claquent au vent. Quelques portes se ferment sur mon passage malgré la présence des enfants. Les gens sont méfiants devant l’étranger. Pas question que je fasse de cet homonyme un lieu d’attache. Un grand type en short me sourit derrière la clôture d’un jardin. Des dragons en encre de Chine lui courent sur les jambes et les avant-bras. L’homme creuse des sillons de terre pour je ne sais quelle semence. Il me demande en allemand si je suis journaliste.
“Un truc comme ça”, lui fais-je.
“Les gens pensent que nous sommes des monstres, alors les journalistes viennent souvent nous interroger”, poursuit le tatoué.
Je m’en tire avec un “à chacun son interprétation de la monstruosité… ” À ces mots, un autre quidam s’approche à bord d’un tracteur en pointant sa menaçante fourche mécanique sur moi, et m’évite au tout dernier moment. Krüger en personne ! Sa tête épaisse est recouverte d’une capuche dissimulant à peine la large croix gammée tatouée à l’arrière de son crâne glabre. L’homme rentre chez lui et disparaît. Inutile de demander si je peux prendre une photo souvenir ! D’un geste de dédain en direction d’une grande masure à l’écart des autres, le jardinier à tatouages m’indique l’endroit où vivent les Lohmeyer.
Ce couple d’artistes est installé dans l’une des dix maisons de Jamel, un peu en retrait des autres. J’y suis accueilli avec une bienveillance et une douceur qui tranchent avec l’ambiance morbide de Jamel.
Durant deux jours le couple m’invite à prendre le café et discuter inlassablement dans leur chaleureuse demeure aux murs tapissés de toiles artistiques. Horst, 55 ans, est passionné de musique. Il collectionne les guitares et les amplis dans l’une des pièces de cette vieille maison de briques rouges. Birgit écrit des polars pour un éditeur de Hambourg. Ils n’ont pas d’enfant mais affectionnent particulièrement les chats. Une dizaine de spécimens partagent leur demeure au milieu des instruments de musique et des toiles de l’artiste. Litières et écuelles occupent chaque pièce de la maison.

Allemagne - Birgit et Horst tentent de mener une vie normal malgrés leur voisinage hostile à leur présence à Jamel

Un lourd passé nazi
En 2004, Horst et Birgit Lohmeyer rêvent d’une vie tranquille à la campagne. Ils quittent les turpitudes de Hambourg pour ce petit hameau où ils trouvent enfin une maison à un prix abordable. Mais le rêve tourne vite au cauchemar. Les Lohmeyer ne se sont jamais sentis les bienvenus à Jamel et endurent chaque jour les problèmes liés à cette cohabitension avec les nazis.
“Les extrémistes ont pris le contrôle du village en l’espace de quelques années, me racontent-ils. A l’heure actuelle, ils possèdent sept des dix maisons que compte le hameau. Ceux qui refusent de s’en accommoder sont chassés. Les néonazis défoncent les portes et brisent les carreaux des fenêtres, crèvent les pneus des voitures, hissent le drapeau de guerre du Reich, célèbrent l’anniversaire de la naissance de Hitler… Le village a fini par se vider. Sven Krüger a alors invité ses amis extrémistes à racheter les maisons inoccupées. Depuis, rares sont les gens qui viennent s’égarer à Jamel”, m’explique le couple.
Le grand-père de Horst était lui-même nazi durant la guerre. Une ascendance qu’il souhaite oublier, mais que Krüger et le NPD lui rappellent constamment.
“Malgré son lourd passé, l’Allemagne reste une démocratie où l’on ne peut enfermer les gens pour leurs idées politiques. Nos amis et nos familles aimeraient que nous quittions Jamel, ainsi que les autorités locales. Si nous partions plus personne n’entendrait parler de Jamel et on laisserait pourrir cet endroit comme un trou à rats.” Ils ne peuvent s’éloigner longtemps de leur maison sous peine de la voir saccagée. Lorsqu’ils doivent s’absenter plusieurs jours celle-ci est placée sous protection policière. En 2015, la grange des Lohmeyer a été incendiée avec tout le matériel pour le festival de musique qu’ils organisent chaque année à Jamel, histoire de faire parler autrement de leur village et attirer des étrangers. Pour Birgit, pas question de quitter la maison même s’ils doivent vivre sous cette surveillance des autorités.

Les Lohmeyer, un couple de résistants

village d’Astérix
Lorsque je compare leur maison au petit village d’Astérix, dernier rempart face à l’occupant romain, Horst fait remarquer que leurs idées pour la paix et leur résistance à toute épreuve constituent leur meilleure portion magique. Des mots qu’il appuie d’un signe de la victoire.
“Nous sommes décidés à rester à Jamel jusqu’à la fin de nos jours. Notre rêve est ici, cette maison est notre seule possession ; personne ne nous la retirera. Un jour, ce sont les nazis qui partiront, et Jamel redeviendra un village paisible. Il est vrai que ce nom signifie Ange en vieux patois”, précisent-ils.
Au mois d’août les Lohmeyer organise un festival de musique rock, pop et heavy metal dans le pré jouxtant leur ferme. Au fil des années cette fête rock est devenue un évènement de solidarité pour le combat anti-nazi mené depuis 12 ans. Il vient du monde de toute l’Allemagne. La police doit installer des barrières autour du terrain pour surveiller l’entrée. Cela n’empêche jamais les nazis de sauter par-dessus et d’agresser les participants. “En dépit de sa bonne volonté, la police ne pourra nous protéger éternellement et le commissariat le plus proche est à douze kilomètres”, s’inquiète Birgit.
Malgré les bagarres qui éclatent entre festivaliers et nazis ainsi que les lourdes pertes causées par l’incendie criminel de la grange, la prochaine fête aura lieu en août cet été.
“Pour nous protéger de cette vermine il faudrait que nous creusions plutôt des douves autour de notre maison et y jetions des crocodiles, plaisante Horst. Pour téléphoner à Satan depuis Jamel, un numéro local suffit”.
Jamel… Ce village qui porte mon nom n’est guère séduisant. Il se prononce Yamel en allemand. C’est déjà ça.

                               texte et photos Jamel Balhi

 

 

 

 

 

Categorie: Actualité

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