Iran – On n’en revient pas

Ecrit par Jamel Balhi le 26 septembre 2016 Reagissez

 

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Shirine et Bahman apprécient les fromages de nos terroirs, particulièrement le Bleu de Bresse. Ils m’attendent à Téhéran. A Orly, l’employé de la société privée de sécurité a découvert dans mon sac à dos ce petit cadeau, et n’a rien voulu entendre au prétexte qu’il « fait son boulot”. On m’intime l’ordre de jeter mon Bleu dans la poubelle ad hoc, parmi eaux minérales indésirables, flacons de parfum suspects et autres tubes de dentifrice censés mettre à mal le plan de vol d’un Airbus A320 vers Téhéran.Pas question de se débarrasser ainsi de ce fleuron gastronomique de nos terroirs ! J’ai donc préféré le manger d’une traite, en finir avec ces 250 grammes de pâte molle, sans eau ni pain, sous le regard indifférent (mais un peu hilare quand même) d’un commando de la Securitas, qui fait son boulot.

l’Iran sous le voile
Revoir mes amis de Téhéran restera une fête malgré l’absence du fromage. La trentaine tous les deux, Bahman est graphiste dans un studio d’animation ; Shirine travaille comme secrétaire pour une entreprise d’import-export. Avec leur allure très Rita Mitsouko ils tranchent avec la rigueur du style et l’attitude très conservatrice caractérisant une majorité d’Iraniens. Nous sommes conviés à un anniversaire dans un grand appartement au nord de Téhéran. La fête réunit une trentaine de personnes. Un bar est improvisé sur une table du salon. Le choix de boissons est large : vodka-orange, vodka-coca ou vodka nature. L’alcool est contenu dans des bouteilles de soda en plastique. Ça sent la débrouille, la contrebande. Observer l’Iran sous le voile, c’est plonger dans les arcanes de la société. Les filles ôtent leur chador sitôt avoir franchi la porte de l’appartement. “Chador”, un mot qui se traduit par “bâche” en persan. Une jeune fille aux yeux khôlés et lèvres peinturlurées en violet foncé laisse place nette à un jean délavé et déchiré à souhait, des Rangers et des bracelets noirs à clous ainsi qu’un débardeur de cuir laissant entrevoir une généreuse poitrine. Les Punks de retour en Iran ? Avec sa jupe très mini et son tee-shirt moulant, une autre Iranienne a adopté un style plus épuré mais tout aussi contraire au code vestimentaire régi par les autorités religieuses du pays. Avachis sur des canapés, des couples flirtent… Quelle va être la suite du programme ? Une joyeuse confrérie danse au rythme de Billie Jean de Mickael Jackson, imitant le déhanchement et les attouchements de circonstance. L’ambiance est à son comble. C’est la fièvre du jeudi soir, équivalent perse de notre samedi ; vendredi étant jour férié en Iran. “En Iran rien n’est permis, mais tout est possible m’explique Bahman. Les policiers nous appellent les Satans”. Il est vrai que si les gardiens de la Révolution islamique débarquent, tout le monde est bon pour Evin, la plus satanique des prisons d’Iran. Si elle n’avait pas lieu en Iran, cette fête endiablée ne serait qu’une soirée normale entre amis.    iran-une-soiree-entre-jeunes-dans-teheran
Je délaisse ce petit monde de plaisirs clandestins pour un coin beaucoup plus austère de l’Iran. Direction Mashhad la ville sainte de l’Islam chiite. Le petit fils du prophète y serait enterré.Des processions de pèlerins venus de tous les horizons chiites, y compris d’Irak, défilent sur le grand parvis du sanctuaire dédié à l’imam Reza. Des mollahs à turban se joignent aux simagrées de larmes devant le tombeau du prophète. Les minarets et les dômes des mosquées brillent de tout leur or. A l’entrée du sanctuaire les visiteurs doivent, une fois de plus, se soumettre à une fouille, femmes et hommes séparés. Ces procédures s’effectuent rapidement dans la plus grande courtoisie, sans en faire un fromage. Les étrangers ont un traitement à part. Un guide anglophone appelé par téléphone m’indique que je dois le suivre pour la visite du lieu saint mais que toute prise de photos est prohibée. Au diable les souvenirs numériques.

une bombe à retardement
Un train comme il n’en existe plus beaucoup en Europe va me conduire dans une cité des Mille et une nuits : Kerman, au sud de l’Iran. Sa Sainteté Grand Ayatollah Hajji Sayyed Ruhollah Musavi Khomeyni dont un portrait orne le mur de la gare, a les yeux fixés sur les pages de mon cahier tandis que j’écris dans un coin de la cantine. D’une voix amère, un client lance la phrase du jour : “l’Iran est le meilleur pays du monde, mais ses managers sont très mauvais”.
Je range sagement mon cahier ; en Iran, écrire en public relève d’une activité policière, écrire en cachette c’est passer pour un espion. Je partage un compartiment du Mashhad-Kerman avec deux couples et une femme d’une soixantaine d’années… Les premières oranges commencent à sortir des cabas avant le départ du train, les tasses de thé s‘enchaînent et les coquilles vides de pistaches recouvrent peu à peu le sol du compartiment. L’humeur est au pique-nique, aux joyeuses ripailles familiales. La locomotive se met en marche quand soudain le conductor vient à ma rencontre. Cet employé affrété au contrôle des billets et au bien-être des passagers propose de m’ouvrir un compartiment vide en précisant qu’un étranger mérite le meilleur accueil, même dans un train.Dans ce confortable espace tapissé de velours bleu je renoue durant dix-huit heures avec le voyage dans les vrais trains. Rideaux en taffetas, napperons jaunis par le temps et fleurs en plastique donnent une touche de luxe suranné au compartiment, comme dans les romans d‘Agatha Christie. Sur une étagère sont présentés biscuits, confiseries et bouteilles d’eau minérale telles des offrandes divines.
La rêverie sur rails est vite troublée par un esclandre provoqué par les deux voyageurs irakiens du compartiment voisin, intrigués à la vue de quatre sacs qu’ils croient abandonnés sur un porte-bagages. Les deux sosies de Saddam Hussein pensent avoir découvert une bombe à retardement… Le spectre de la vie à Bagdad qu’ils ont quittée finit par se répandre dans tout le wagon. Des policiers en civil débarquent pour les informer que ces sacs appartiennent à la compagnie des chemins de fer Islamic Republic of Iran Railways et contiennent la literie pour les couchettes.
Dans le couloir, un homme à la tête enroulée dans un keffieh kurde s’émoustille en apprenant que je suis français. S’ensuit la litanie habituelle :
“Gérard Depardieu, Hollande, Sarkozy !”
¨Non, Gérard Depardieu est russe ; oui, la France est bien dotée de deux présidents », lui fais-je remarquer.
Le train s’engouffre dans la nuit noire à travers des paysages de steppes désertiques que je découvrirai aux premières lueurs matinales. L’Iran est un territoire de grands espaces, une alternance de hauts plateaux, de montagnes et de déserts arides. Des colonnes tournoyantes de poussière dansent comme des fantômes sur la surface du désert en franchissant des collines ocres. Les caravansérails en ruines jalonnent la plaine à intervalles réguliers, tous les trente kilomètres environ, l’équivalent d’une journée de chameau.

iran - un dome du bazar de kashan

cités d’Orient, d’Istanbul à Kaboul
Kerman est l’une de ces villes-oasis aux confins de l’Iran, située sur la route de la soie. Elle a vu passer tous les mythes qui racontent cette voie reliant la Chine et le monde occidental : Marco, Alexandre, Genghis et consorts. Visiter l’Iran, c’est rendre visite à l’Histoire…
De l’histoire, il reste des bazars et des caravansérails, des artisans dinandiers, des forgerons, des fabricants de malles anciennes et des vendeurs d’ustensiles de cuisine. Pour le reste, le tout venant, c’est du moderne, toujours en provenance de Chine. Le bazar, immense, couvre presque toute la vieille ville de ses voûtes et alcôves en briques d’adobe.
De vieux Iraniens prennent le thé à l’ombre des colonnes qui soutiennent ce capharnaüm géant. Si l’un d’eux se met à se moquer de vous en rigolant, c’est que vous venez de vous faire un ami. Les hommes m’adressent aussi un signe d’amitié en crochetant leurs deux index.

une-visite-aux-hammans-equivaut-a-une-visite-dans-un-museeBâtis il y a cinq siècles, les hammams de Kerman valent toutes les visites de musées. Sous des coupoles aux faïences lapis-lazuli les vapeurs d’eau chaude rappellent les cités d’Orient, d’Istanbul à Kaboul. Des masses adipeuses sont offertes en pâture aux mains expertes des masseurs, non moins épais, et ruisselant comme des otaries. Ne manque plus que la turbo-propulsion aux tapis persans pour voler vers Bam.  A défaut de tapis volant, ce sera à bord d’un vieux bus Mercedes. Bam, la ville-forteresse qui regarde passer la route de la soie du haut de ses 2 500 ans. La citadelle surplombe majestueusement la plaine et ses palmiers à dattes réputées dans toute l’Iran. C’est l’une des plus anciennes cités du monde. Sur son piton rocheux la citadelle apparaît au loin comme un mirage au milieu de la steppe d’Asie centrale. Je suis l’un des rares visiteurs dans les ruines de cette vénérable cité. Je passe trois bonnes heures à déambuler dans un lacis poussiéreux de petites ruelles, de bains, de mosquées et d’habitations dont ne subsistent que des monticules de terre. D’importants travaux témoignent aujourd’hui encore des dégâts causés par le tremblement de terre de 2003 où 30 000 personnes ont péri. Je croise un couple d’Iraniens : Abbas et son épouse Mariam dont je ne verrai qu’un triangle de peau sur le visage. Abbas se présente comme employé de la banque Melli et propriétaire d’un restaurant bio ouvert récemment à la sortie de la ville. Je suis kidnappé par leur générosité et me retrouve quelques instants plus tard devant un poulet-masala bio préparé par un cuisinier réveillé tout spécialement de sa sieste par téléphone.

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ceintures de chasteté
Encore une fois je découvre le pays le plus hospitalier qui soit, tombe sous le charme d’une terre peu connue et brûle à jamais tous les préjugés sur ce pays.  Ma route s’achève aux confins de l’Iran, à Bandar Abbas sur le Golfe persique, dans le détroit d’Ormuz. Sa proximité avec le Pakistan et la péninsule arabe avec les Émirats situés en face a mêlé depuis des siècles les populations. Les traits typiques iraniens se sont effacés des visages. Bandar Abbas est un port de marchandises, sorte de grand débarcadère des usines chinoises et sud-coréennes. Il y fait très chaud. Ici les femmes ont la particularité de porter sur la figure un masque, de tissu ou de métal donnant l’impression de croiser des visages cadenassés dans des ceintures de chasteté. Le marché aux poissons a des airs de bal masqué. La place de la femme dans la société iranienne a contribué à forger la réputation de l’Iran au regard des autres pays. Il n’en demeure pas moins que je ne m’y suis jamais senti menacé. On dit que l’Iran s’ouvre… Côté hospitalité, quand on y va, on n’en revient pas.

Texte et photos Jamel Balhi

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Categorie: Actualité

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