En pèlerinage – Sur la route de Saint-Jacques

J’ai pris la route vers Saint-Jacques de Compostelle comme on prend un train pour aller quelque part.
Dès la frontière espagnole, en direction de « Santiago » en Galice, j’aperçois une pléthore de randonneurs en tous genres. L’été est propice aux grandes migrations spirituelles mais l’histoire de Compostelle remonte au Moyen-âge avec la découverte miraculeuse vers l’an 800 en Galice du tombeau de l’apôtre Jacques. C’est en pleine période de croisade que Saint-Jacques-de-Compostelle devient une ville Sainte du même ordre que Jérusalem et Rome. Devenu l’un des plus grands pèlerinages de l’Europe médiévale, le chemin garde son côté mystérieux mais aujourd’hui Compostelle tient tout autant du parcours spirituel que du sentier de grande randonnée. Croyants ou non, ils sont de plus en plus à arpenter ce chemin.

Pèlerins ou sportifs

Parvis aux allures de kermesse
Je flâne sur le parvis de la vénérable cathédrale de Saint-Jacques, marquant la fin de la route commencée pour certains d’aussi loin que le Puy-en-Velay, Paris et même le Royaume-Uni.
A l’instar de beaucoup de lieux de dévotion, c’est par une via dolorosa commerciale que l’on accède au saint des saints, à savoir ici la vénérable cathédrale de Saint-Jacques.
Devant celle-ci je croise des corps rompus de fatigue. De jeunes scouts et leurs accompagnateurs côtoient des cyclistes aux sacoches débordant de matériel de camping. Des randonneurs « à l’ancienne » terminent leur marche aux côtés d’authentiques sportifs venus de l’Hexagone, reconnaissables à leurs sacs à dos de marque Quetchua….
Un marcheur au long cours allongé sur le dos à même le pavé, les quatre membres pleinement écartés semble louer le ciel d’avoir enfin atteint son but. Près de lui, un adolescent tripote son IPad, ce couteau-suisse des temps modernes.
Un couple de jeunes mariés espagnols débarque à bord d’une antique Bentley pour célébrer leur union, à grand renfort de photographies devant la cathédrale. La place prend des allures de kermesse.
J’échange quelques mots avec Sanchez, un clochard d’une soixantaine d’années venu d’Ovidio. Il pousse avec toutes les peines du monde un caddy estampillé Lidl, contenant tout ce qu’il possède dans la vie. Son allure me fait penser aux vagabonds américains des Raisins de la Colère, dans l’Amérique des années de crise. Selon Sanchez les gens installés le long du parcours sont plus bienveillants à son égard que dans les autres coins du pays, et font preuve de plus de fraternité. Voilà trois ans qu’il vit le long de cette route, hiver comme été. A chacun son sacerdoce.

Rencontre au Vatican
Venir à Compostelle est pour moi l’occasion de me replonger dans d’autres pèlerinages : Rome, Jérusalem, La Mecque… et encore plus loin.
J’ai parcouru les routes les plus prestigieuses du monde mais aussi les plus ordinaires, jalonnées de rencontres extraordinaires. Ce fut le cas à Rome, où Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II me reçut en audience privée. Occasion d’une somptueuse visite des salons privés du Vatican. Des gardes suisses m’attendaient à l’entrée de la grande porte en cuivre sculptée de la forteresse pontificale pour me conduire à travers d’interminables couloirs accédant à de vertigineux escaliers en marbre. Le luxe et la magnificence à l’état pur : candélabres en or, tableaux de maîtres, brocarts anciens, boiseries magnifiques, escaliers monumentaux, mobilier Renaissance, tapis somptueux… Un château de Versailles encore en service. J’emboîtais docilement le pas de mes gardes qui ouvraient porte après porte… De quoi faire rêver les innombrables pèlerins et touristes massés sur la place Saint-Pierre. Le parcours s’acheva enfin dans une vaste pièce au centre de laquelle trônait une longue table en bois précieux. Les murs étaient tendus de lourds rideaux de velours pourpre. De longs tapis à motifs recouvraient le parquet. Le secrétaire particulier du pape vint alors à ma rencontre. L’homme affichait un léger sourire comme pour me féliciter d’avoir passé avec succès les différentes étapes d’un examen difficile. Soudain le maître de cérémonie annonça : »Il Papa Joannes Paulus ! » Jean Paul II apparut, marchant lentement dans ma direction. A ce moment précis, un sentiment ineffable m’envahit. Je fus impressionné de me retrouver devant le chef suprême de l’Église catholique incarnant la foi de plus d’un milliard et demi de croyants dans le monde.Sa Sainteté me tendit une main légèrement tremblante.
– Bonjour jeune homme. Mes félicitations. Votre mission est grande et digne d’un homme.

bâtisseurs des ponts.
Le Saint-Père me regarda droit dans les yeux. Son visage exprimait une extrême douceur et une grande humanité. Jean Paul II s’adressa à moi dans un français approximatif, où les mots devaient se frayer un chemin à travers la timidité. Il m’a appelé « jeune homme », mais moi, devant un tel personnage, je ne pouvais pas dire « Monsieur », ni l’appeler par son nom. Ce fut « Monseigneur » conformément aux rudiments pontificaux glanés ici et là.
Le Saint-Père continua de me parler, en des termes élogieux. Sa main ne lâchait plus la mienne.
« Certains hommes bâtissent des murs ; d’autres préfèrent bâtir des ponts. Relier les villes saintes, c’est montrer qu’il n’en existe pas qu’une seule sur terre. Le monde se divise en plusieurs croyances ; il y a un pont entre chacune d’elles. C’est sur ce chemin-là que vous vous situez. »

50 degrés
Et puis, il y eut le pèlerinage vers la Mecque, en Arabie Saoudite. J’avançais péniblement sur la route de la ville sacrée de l’islam tandis que des hommes vêtus d’une jellaba d’une blancheur immaculée stoppaient leur luxueuse voiture à mon niveau pour m’offrir de l’argent. Impossible de refuser tant leur insistance n’avait d’égale que leur générosité. Devant la tâche que je m’étais donnée l’admiration et le respect des Saoudiens se déclinaient en billets de banque. J’avançais à pied sur la route du désert et le bitume fondu par la chaleur avait la consistance d’une pâte de datte. Je m’écroulais de fatigue entre les dunes de sable pour sombrer rapidement dans un demi-sommeil où la réalité se mélangeait au rêve, saisissant alors l’extase poétique exprimée parArabie Saoudite - Al Haram - La Mecque les grands prophètes de l’histoire des Hommes. Dormir dans le désert du Moyen-Orient, c’est comme s’endormir dans le berceau des religions.
Des fontaines d’eau rafraîchissantes ont été installées un peu partout sur la route de la Mecque. Les pèlerins s’y arrêtent pour étancher une soif devenue obsessionnelle quand la température frôle les 50 degrés.
A l’approche du périmètre sacré, une vision de la grande mosquée aussi soudaine que fulgurante m’apparait au bas de la rue Hassan bin Tahib. Elle y conduit en descente abrupte. Des milliers de fidèles déambulent autour de cette mosquée enveloppée comme une cloche sacrée dans une lumière cristalline.
Le Haram (ainsi nomme-t-on cette mosquée interdite aux non-musulmans) est un sanctuaire unique au monde qui irradie de lumière quiconque s’en approche. On y pénètre comme on entre en état de grâce. Un grand parvis (encore un) de marbre blanc le circonscrit. Sur la blancheur immaculée du sol se prosternent quotidiennement les fidèles par dizaines de milliers. Les pales de ventilateurs brassent l’air chaud en douceur et en silence.
Un bonheur ineffable s’inscrit sur tous les visages, hormis sur ceux des Muttawa’in (la police religieuse) dont la barbe filandreuse traduit la répression.
En Arabie saoudite je fus présenté au fils du roi, le Prince Fahd Salman Al Souad. Ce dernier m’offrit tous les honneurs de son palais mais surtout un appareil photo dont j’ai fait un métier pour la vie.

sagesse bouddhiste
S’il est des pèlerinages qui nécessitent autant de capacités physiques que de forces spirituelles, c’est sur la route de Lhassa que j’en eus la démonstration avec les

pèlerins bouddhistes. En effet, sur les mille kilomètres Tibet - Chemin d'altitudeséparant Kathmandu, au Népal de Lhassa, la capitale bouddhiste du Tibet, j’ai aperçu des moines ou des paysans, femmes et hommes, effectuant à leur manière le pèlerinage… Dans la poussière de la route, ils se laissaient littéralement tomber à terre de tout leur long, la face sur le sol, et, à l’endroit où le front avait touché la terre, ils se remettaient sur pieds. Ils frappaient les mains l’une contre l’autre et se laissaient à nouveau tomber et ainsi de suite sur une distance de mille kilomètres. Leurs cuisses et leurs membres étaient protégés par des morceaux de pneus mais leurs mains étaient en sang et leur front n’était qu’une plaie. Des yaks lourdement chargés les accompagnaient au pas afin d’assurer une maigre intendance, leur permettant de franchir des cols à plus de cinq mille mètres d’altitude dans l »Himalaya. Ici la sagesse bouddhiste prenait des allures de calvaire.
Apercevoir au loin le Potala, l’ancienne résidence du Dalai Lama avec ses mille fenêtres, ses treize étages et ses 110 mètres de hauteur signifiait que la fin du pèlerinage approchait.
J’ai bu l’eau réputée miraculeuse de la grotte de Massabielle à Lourdes, l’eau sacrée de la source Zamzam à la Mecque et aussi celle du Gange… Pour moi, les vrais miracles ont été les rencontres, et je n’oublierai jamais ce vieux Tibétain croisé sur la route de Lhassa alors que je peinais pour avancer :

« Tomber malade en pèlerinage c’est bien, y mourir c’est ce qu’il y a de mieux ; s’il ne s’est rien passé, mieux vaut recommencer »

 

Textes et photos Jamel Balhi

 

 

Par| 2013-11-17T22:03:50+01:00 17 novembre 2013|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. bubar 21 novembre 2015 at 21 h 13 min

    Bonjour Jamel ,
    je découvre ce soir grâce à la coiffeuse de Clohars Carnoët votre existence !!
    Quel parcours !!!………
    Je me prépare à partir à Jérusalem; la Mecque … à pieds en mars !! In Shallah !!
    N’habitant pas loin , je vous sollicite car je serai très heureux de vous rencontrer…
    Bien cordialement
    Pierre

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