En Birmanie – Hors normes

Sur un marché de Rangoun, l’ancienne capitale de la Birmanie, quelques bananes monopolisent toute mon attention. Il y en a de toutes les tailles, couleurs et gabarits, des mûres, des pas mûres et des pourries, présentées pêle-mêle ou savamment alignées en ondulantes arabesques.
Pour un ressortissant de l’Union Européenne, il en faut bien peu pour s’ébahir devant une cagette de fruits. Il est vrai que dans les supermarchés d’Europe, des règles kafkaïennes dictent les normes de qualité pour chaque catégorie de fruits. On ne transige pas sur l’aspect d’une banane !
En effet, pour la Commission qui règlemente les spécificités que doivent présenter les bananes vertes non mûries après conditionnement et emballage : « les bananes doivent être vertes, entières, fermes, saines, propres, pratiquement exemptes de parasites et d’attaques de parasites, à pédoncule intact sans pliure ni attaque fongique et sans dessication, épistillées, exemptes de malformations et de courbure anormale des doigts, pratiquement exemptes de meurtrissures et de dommages dus à de basses températures, exemptes d’humidité extérieure anormale, d’odeurs et/ou de saveurs étrangères, les mains et les bouquets devant comporter une portion suffisante de coussinet de coloration normale, saine, sans contamination fongique, et une coupe de coussinet nette, non biseautée, sans trace d’arrachement et sans fragment de hampe… » Pourquoi ne pas les fabriquer en usines ? 
Sur les marchés d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique centrale, les fruits explosent de naturel et de saveurs ; on les touche, les sous-pèse, les retourne, on en marchande le prix… C’est toujours un bonheur de découvrir une mangue juteuse et savoureuse à souhait, ou quelque succulente banane recalée des concours de beauté imposés par Bruxelles. En Birmanie, une banane, c’est une banane !
Le dérèglement le plus total règne dans les rues d’une grande capitale d’Asie comme Rangoun. L’Homo Europeanus habitué aux règles draconiennes de son pays y perd tout repère. En Occident, les “normes” régulent le quotidien : émissions de décibels, qualité des aliments, hygiène… tout est passé au crible des commissions et des lois, dans le meilleur des mondes possible. L’espace est scrupuleusement organisé et planifié, l’utilisation de la route régulée par un code strict et sanctionné par des amendes et des retrait de points sur le permis de conduire. Il existe même une règle imposée de standardisation des toilettes : l’évacuation normale de la chasse d’eau doit être de 6 litres et l’évacuation économique de 3 litres… Nous sommes suivis jusque dans les toilettes !

doux et souriants
Voyager, c’est s’affranchir de certaines règles… Et découvrir de nouvelles coutumes. Comme d’autres pays exotiques hors de portée des faiseurs de lois à Bruxelles, la Birmanie ne déroge pas à la règle du dérèglement.
Les marchés de Rangoun sont de fait un dépaysement absolu pour les papilles et pour les yeux. S’y c ôtoient les bonzes à robe safran, les militaires en tenue de camouflage, les réparateurs de parapluies, la poissonnière accroupie derrière deux carpes posées à même le trottoir, près de la vendeuse de poulets fumant le cigare. Et pas l’ombre d’une femme-girafe.
Un moine bouddhiste aux avant-bras recouverts de tatouages avale son bol de riz sur le petit tabouret en plastique d’une gargote de rue. Un autre, perché sur un haut tabouret, lit son journal face aux passants. Sans doute est-ce là la sagesse version 2019… Une femme cordonnière assise en tailleur a installé sur le sol sa boutique immatérielle consistant en un bout d’étoffe étalé sur le sol humide et quelques vieux outils. Armée d’un solide fil et d’une grosse aiguille, elle redonne vie au tout-venant, usant de ses pieds nus comme de mains supplémentaires. Mes chaussures esquintées et fatiguées par la longue route y passeront… Plus loin, c’est un couturier qui prendra soin de la housse de mon appareil : elle ne ferme plus. Le travail s’étend sur plus d’une heure et nécessite une nouvelle fermeture à glissière. Le tout me coûte 1500 kyats, soit moins de 1 euro.
J’ai rarement croisé un peuple doté d’un tempérament aussi doux et souriant. Les Birmans observent envers les rares étrangers le respect dû aux bonzes, en leur cédant par exemple la place dans un bus bondé. Je regrette de ne point pouvoir échanger dans leur langue : à l’entrée en sixième, il fallut choisir entre anglais et allemand…
Des forêts de parapluies envahissent les rues. Il ne cesse de pleuvoir sur Rangoun. C’est la saison des pluies. Le ciel commence à larguer ses torrents verticaux en milieu de journée puis les ondées ne cessent de s’abattre jusqu’à la nuit. Les rues n’étant pas conçues pour évacuer autant d’eau, se déplacer est périlleux. L’humus des trottoirs a transformé ceux-ci en patinoire où je risque à chaque instant la chute vertigineuse. Faute de gouttières, des rideaux liquides coulent le long des façades.
Dans le sanctuaire Shwegadon l’arbre de la Boddhi est une bouture du banian sous lequel médita le bouddha. Sous ses longues branches sacrées je me suis assis pour attendre bouddhiquement la fin de la pluie, et peut-être l’illumination.

triste destinée
À Rangoun je tiens à rendre une visite au mausolée du dernier empereur moghol ayant régné sur l’Inde. Bahadur Shah Zafar fut arrêté en 1857 par les Anglais qui l’accusèrent à tort d’avoir soutenu la révolte des cipayes (soldats indiens de l’Empire). Un massacre qui fit des centaines de milliers de morts côté indien.
Condamné à l’exil et détenu à résidence à Rangoun avec son épouse favorite et les derniers survivants de sa famille, il ne survécut que quatre ans à la captivité. À sa mort en 1862, à l’âge de 89 ans, ses geôliers ensevelirent à la hâte son corps dans le jardin dans l’espoir que l’absence de monument où se recueillir l’effacerait des mémoires. L’endroit où il avait été enterré restait inconnu quand on édifia plus tard un mausolée à l’emplacement de la maison. En 1991 des ouvriers creusant des fondations mirent au jour une construction en briques à 1 mètre de profondeur. Elle contenait la dépouille de Bahabur Shah, de sa femme et de son petit-fils.
Aujourd’hui recouvert de soie et de pétales de rose, leurs catafalques rendent hommage à ce monarque reconnu de son vivant pour son esprit éclairé, sa maîtrise de la calligraphie et ses talents de poète.
Triste destinée pour cet empereur, passé de la magnificence du Fort Rouge de Delhi à ce piètre mausolée sans caractère gardé oisivement par de vieux Indiens musulmans, sous une pluie battante. Étonnés de voir surgir un visiteur venu de si loin, ils m’offrent le chaï, le thé au lait façon indienne.
De retour dans le quartier de la pagode Sule, où j’ai élu domicile, j’emboîte le pas d’un petit groupe de jeunes bonzes, âgés entre 8 et 12 ans. Vêtus de leur robe rose chamallow, pieds nus dans les flaques d’eau, ils s’en vont aux aurores en quête de nourriture offerte par les habitants du quartier. En acceptant cette nourriture, les religieux donnent aux fidèles l’occasion d’acquérir des mérites, leur offrant ainsi peut-être la chance d’être réincarnés en moine et d’approcher du nirvana.
L’ancienne capitale de la Birmanie, rebaptisée Yangon en 1989, de son nom originel qui veut dire “Fin de la discorde”, et que l’on continue à nommer officieusement Rangoun, est une grande ville brouillonne tout juste entrée dans le monde moderne. On continue également de nommer le pays « Birmanie » même si le nom officiel est « Myanmar » depuis 2005.
La pagode Sule est le centre de gravité de la ville. Tout Rangoon tourne autour. Ce stupa en forme de cloche recouverte d’or fut fondé en 230 avant J.-C. par des moines missionnaires venus d’Inde. Un cheveu du Bouddha historique, Gautama, y serait renfermé. Il y a plus de deux millénaires, il y avait la pagode Sule, la jungle, les tigres et les éléphants tout autour.

 

Escadrons de la mort
Un matin brumeux je pars à la découverte de la gare de Rangoun. Immense et vétuste, elle a conservé son architecture coloniale britannique rehaussée de pagodes. Les hauts murs, jadis d’un blanc immaculé sont si décrépis et humides aujourd’hui qu’ils ont pris une teinte verdâtre.
Contrairement aux autres gares du monde, elle semble bien vide et dépourvue de panneaux publicitaires. Quelques kiosques à thé et boissons fraîches constituent les uniques points de ventes. Je découvre avec émerveillement l’époque où les gares n’étaient pas encore transformées en centres commerciaux.
Sur le vaste parvis, je suis intrigué par la présence d’une dizaine de chiens étrangement couchés sur le bitume. J’ai un doute sur cette sieste collective aussi parfaitement synchronisée. De fait, je découvre avec stupeur que le réveil sera bien hypothétique : ils sont tous morts. L’absence de plaie ou de traces de coup fait planer le mystère sur cette vision macabre. Je crois vivre la scène d’un film de science-fiction où une guerre bactériologique aurait exterminé une catégorie des êtres vivants. Les Birmans passent devant dans une quasi indifférence. Soudain, deux types débarquent en portant un chien mort par les pattes et le balancent littéralement au-dessus du tas. Le genre de besogne qui tranche avec les principes bouddhistes sur le droit à la vie et le respect de tout être vivant. A quelques dizaines de mètres vers l’entrée de la gare, un petit bataillon d’hommes en uniformes municipaux, munis de longues et fines sarbacanes, sillonne le quartier, à l’image des escadrons de la mort. Chaque canidé isolé – les rues en pullulent – reçoit une fléchette empoisonnée à bout portant. Je vois des scènes terribles de chiens – bâtards aux allures fluettes, qu’on aurait plutôt envie d’aimer – en proie durant de longues minutes à d’affreux tremblements, avant de s’affaisser sous le regard satisfait de leurs bourreaux. Si les Birmans sont des gens souriants, ils peuvent aussi exterminer le plus fidèle ami de l’homme avec le sourire.
Les autorités de Rangoun comptent ainsi lutter contre la prolifération des chiens de rues et des dangers sociaux et médicaux qu’ils représentent. Les chiens errants y seraient estimés à 150 000.
On ne pourrait imaginer une scène d’extermination de chiens errants sur le parvis de la Gare Montparnasse. Les lois de Bruxelles ont parfois du bon.

 

Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2019-12-21T21:04:45+01:00 20 décembre 2019|Actualité|0 Comments

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