Dormir, et peut-être rêver

Au retour des vacances, certains apprécieront de retrouver leur lit, élément incontournable du foyer, objet de tous les désirs après une éreintante  journée.
Dans un voyage hors sentiers battus, on ne sait jamais d’avance où s’allonger la nuit venue… Trouver un lit peut prendre des tournures cocasses, surtout lorsqu’on évite les hôtels.Des hôtels, je connais avant tout celui à 1 milliard d’étoiles, sous le firmament. Cimetières, terrasses d’immeubles, couvents, maisons de retraite, bancs publics ou sable de plages désertes, les lieux d’hébergement à moindre frais ne manquent pas, et sont autant de jalons dans la mémoire du voyageur.
Sous toutes les latitudes, des paysans mais aussi des gens issus de toutes les couches sociales m’ont offert le gîte.  Sur ma route, l’hospitalité est la clé de voûte d’un voyage réussi. Souvent, je dois me débrouiller dans des univers a priori hostiles, hors de ma sphère affective.

Clochards, matraques et saké
Combien de fois ai-je été réveillé en sursaut par le faisceau d’une torche tenue à bout de bras par un policier… A croire que la nuit venue, les bancs publics deviennent propriété privée. Ceux de l’Amérique du Nord sont les mieux surveillés au monde. Un soir dans une rue déserte de San Diego en Californie, non loin de la frontière mexicaine, un molosse arborant l’insigne Police Department et brandissant sa matraque a surgi dans la nuit noire, me lançant à la figure toutes sortes d’injures dans un anglais de Brooklyn plutôt que de Stanford. Ce représentant de la loi du plus fort veut me voir déguerpir sur-le-champ du malheureux banc que j’occupe pour quelques heures de repos. De pauvres hères et malheureux se sont allongés à même le trottoir tout proche et offrent une piètre image de l’Amérique des homeless, ceux qui ne possèdent qu’un caddy bancal en guise de maison.Dans cette Californie du rêve américain, dormir par terre est autorisé tandis que s’allonger sur un banc public attise les foudres de l’homme à matraque. Cette Amérique-là je l’ai sillonnée de long en large, de l’élégante Seattle, fief du richissime Bill Gates, à San Diego la demie-mexicaine ; des bayous de Louisiane aux beaux hôtels de New York, capitale du monde.
Au Japon, il était cinq heures du matin dans la gare d’Hiroshima ; il faisait encore nuit en cette matinée de novembre… Un clochard me réveille en m’expédiant un coup de savate dans les côtes. Le vagabond voulait seulement partager sa bouteille de saké matinal. Un réveil brutal, mais qui partait d’un bon sentiment. Après un signe de refus, je me suis rendormi sans un mot, ou plutôt j’ai tenté de refermer l’œil… Sur le banc d’en face un ivrogne crachait à la figure d’un compagnon d’infortune ses paroles éthyliques, pleines d’injures patoisantes. Une véritable homélie entre clochards. Dans les grandes gares du monde, les plus démunis semblent se rallier aux mêmes sons de cloches de la désespérance, mais l’alcool réchauffe les corps et les cœurs par des saveurs différentes selon les latitudes.
Dans les pays nantis je côtoie souvent les plus pauvres, ceux privés de tout y compris de nom car ils sont désignés par le sigle SDF. Parfois, une brève dans un journal local indique la mort d’un « SDF », sans autre forme de distinction. Non seulement des êtres humains meurent de froid, de misère et de désespoir dans la rue mais en plus il n’ont même plus le droit à une appellation humaine. Après tant de nuits dans les Armées du Salut, je mesure mieux l’attitude de ces malheureux qui refusent de dormir dans des refuges. Les conditions d’accueil sont telles qu’elles sont vécues comme une punition supplémentaire au péché d’être pauvre. Le jour d’arrivée on y est reçu comme un détenu admis dans une maison d’arrêt. Il faut parfois se dévêtir entièrement et passer à la douche sous bonne escorte. Restent alors pour beaucoup un bout de trottoir, un morceau de carton en guise de sommier. Ou la froideur des rares gares restées ouvertes la nuit. De temps à autre, lorsque la ville où je termine une étape n’offre aucun meilleur gîte bon marché, j’échoue… à la gare.
Les petits hôtels populaires sont devenus hors de prix dans la quasi-totalité des pays développés. Dans les grandes gares du monde la salle des pas perdus n’est autre qu’un froid théâtre des âmes perdues. Les bancs ont été conçus pour empêcher qu’on s’y allonge, et tout évoque le dur, le froid, l’inconfort. Reste le sol. Les policiers font souvent irruption vers le milieu de la nuit pour contrôler les papiers, ramener à bon port quelque déserteur ou autre fugitif de bonne conscience. Sans doute est-ce là une résurgence du code napoléonien de 1804 qui définissait le vagabondage comme un délit, le réprimant en milieu rural comme dans les villes.

nuit biblique
Dans les dunes de sable on ne risque pas d’être brutalement dérangé par un uniforme ; et le vrai désert est encore ce qu’il existe de mieux pour le repos d’un corps rompu de fatigue. J’ai aimé ces nuits passées dans les steppes d’Iran où j’ai réinventé le camping sauvage comme ont dû le faire Alexandre le Grand et ses troupes lors du marathon Macédoine-Hindus. Les étoiles semblent plus proches ; et les rêves moins incertains.
Dans le désert du Sinaï, c’est comme dormir entre deux pages de l’Ancien Testament. J’ai en effet séjourné au sommet du Mont Moïse, ce lieu sacré où, selon la tradition biblique, le fidèle serviteur de Dieu reçut les « Dix commandements ». Située à 2285 mètres d’altitude, cette cavité rocheuse abritait également une chèvre et un Bédouin égyptien. Nous bûmes le thé autour d’un petit feu de bois.
Parfois, l’hospitalité est telle, qu’elle en devient gênante. Comme cette nuit en Roumanie, près de Bucarest, où un couple d’une quarantaine d’années installa un matelas au pied du lit conjugal. Devant leur insistance, je compris que ce matelas était pour moi, à portée d’oreilles des ronflements. C’est sans doute cela la Simplicité…
Il est des nuits, des lieux que je n’oublierai jamais, telle cette nuit passée à même les briques de la Grande Muraille de Chine, au nord de Pékin. Au milieu de la campagne chinoise sous une voûte céleste éclairée par la pleine lune, c’était comme dormir sur deux mille ans de l’histoire de l’Empire du Milieu.

Le lit du pape,  de Napoléon et du Che
En Autriche, le moine Adolf Marker de l’abbaye bénédictine de Melk me permet d’occuper le lit où dormit Louis Napoléon Bonaparte en décembre 1805 lors de la Bataille d’Austerlitz. Le pape Pie VI passa également la nuit dans ce vieux lit à baldaquin. Dans la soirée, le religieux s’est empressé d’apposer un bristol portant mon nom sur la porte de la chambre. Est-ce là une manière officielle de prendre la place du pape ou de l’empereur ?
À Guatemala City, je m’offre mon premier hôtel après six mois de route parcourue depuis l’Alaska. Petit bouge aux murs et patio intérieurs encore baignés par l’atmosphère des hippies qui s’y sont retrouvés dans les années 67-73. Fidel Castro séjourna dans cet hôtel, tout comme « el Guerriero Heroico » : Che Guevara. Le Che y passa six semaines en 1953. Il occupa la chambre 21… Elle est libre, je m’y installe pendant trois nuits. Pas de fenêtre, seulement une chaise et une table en bois au cachet de la vieille Espagne poussiéreuse, le tout pour 5 euros la nuit.

La suite new-yorkaise
A l’opposé de ces bouges d’Asie et d’Amérique centrale, où le prix de la chambre comprend parfois la cohabitension avec les cafards, j’ai aussi goûté au luxe des hôtels de renom. A Los Angeles, le maire, Tom Bradley, me fit citoyen d’honneur de la cité des Anges. On me logea dans un hôtel à cinq étoiles au cœur de Beverly Hills. Le prix de cette chambre pour stars de Hollywood représentait cinq mois de mon budget de baroudeur au long cours. Je quittais la Côte Ouest, emportant une lettre estampillée du sceau de la ville, à livrer en mains propres au maire de New York. Quelques mois de course plus tard ce dernier me reçut presque comme un chef d’Etat sur la huitième avenue lors d’une cérémonie très officielle pour me remettre là encore le titre de citoyen d’honneur.
Une longue limousine municipale surgit alors, sorte de salon sur roues doté d’un minibar, capitonné de velours rouge, avec chauffeur en queue-de-pie et gants blancs. Elle me conduit quelques blocks plus loin. Le véhicule stoppe sur le trottoir d’un hôtel de luxe : le désormais très célèbre Sofitel. La municipalité de New York m’offrait l’hospitalité dans ce fleuron de l’hôtellerie…. à la française.
Rien ne vaudra ces nuits improvisées au gré de la providence. Des étrangers, ces amis que je n’avais pas encore rencontrés, m’ont ouvert leur porte et leur cœur. En Australie, une dame, joyeuse retraitée croisée dans l’épicerie d’un village s’exclama : « Viens dormir à la maison ! Je ne peux pas aller voir le monde alors t’inviter, c’est faire venir le monde chez moi. »

 

 

 Texte et photos Jamel Balhi

 

 

 

 

 

 

 

Par| 2018-04-29T23:48:17+00:00 29 avril 2018|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. Ray 30 avril 2018 at 14 h 03 min

    Toujours un plaisir unique de lire tes textes. Merci pour ces moments de partage, d’humilité et de célébration de notre nature vagabonde !

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