Deux enfants sur une même planète

Ecrit par Jamel Balhi le 25 mars 2017 Reagissez

Shams a 10 ans et vit avec sa très riche famille dans une vaste demeure située à la périphérie de Jeddah, à l’ouest de l’Arabie saoudite. C’est le jour de son anniversaire et ses parents n’ont rien trouvé de mieux à lui offrir qu’une voiture grandeur nature, pareille à celle de son père, de marque Buick et d’une valeur de 200 000 riyals, soit une petite cinquantaine de milliers d’euros. Shams est encore loin d’avoir l’âge de passer son permis de conduire mais cette formalité n’est qu’un détail, tout a été prévu. En effet, Fazal le domestique pakistanais employé par cette riche famille saoudienne le conduira dans tous ses déplacements. Comme il est coutume de dire, Shams est un enfant bien né. Il appartient à cette noblesse saoudienne dans la lignée du roi Abdelaziz, fondateur du royaume d’Arabie saoudite en 1932. Mohamed Al-Zahrani, son père, reçoit une rente mensuelle d’environ 15 000 euros, comme les dix mille autres princes et princesses que compte la monarchie pétrolière. Bien que cet homme de 40 ans n’ait jamais eu à travailler pour élever ses trois enfants, un poste de responsable dans la société d’hydrocarbures Arabian Oil Compagny à Dhahran dans l’est du pays lui permet d’arrondir très largement ses fins de mois.

Mahan, 10 ans, voiture d'anniversaire

dix mille princes et princesses
Pour l’heure, le jeune Shams va pouvoir se rendre à l’école chaque matin accompagné par son chauffeur particulier, confortablement installé sur les sièges en velours violet de sa voiture personnelle. Quand il aura atteint l’âge adulte, il touchera lui aussi chaque mois une rente de son généreux gouvernement. Cette « indemnité », comme il est dit ici, augmentera avec l’âge et les charges de famille. A la fin de ses études, il obtiendra très facilement un emploi dans un secteur public du Royaume : l’armée, la justice, la police ou l’éducation… Quand Shams se mariera, il bénéficiera d’un prêt sans intérêt pour construire sa résidence. Sa soeur comme toutes les autres princesses du pays percevra lesmêmes avantages. Le royaume d’Arabie saoudite sait choyer ses sujets, environ dix mille princes et princesses attachés à la lignée du roi Abdelaziz, fondateur du Royaume d’Arabie Saoudite en 1932.A la quarantaine Shams possèdera sans doute comme son père aujourd’hui, une demeure à Riyad, une autre à Jeddah, un campement de tentes dans le Nejd, ce plateau désertique où il viendra passer ses week-ends d’hiver entre amis, un appartement à Paris ou à Londres et un pied-à-terre en Espagne. Ces campements dans le désert, où l’on vient de la ville en 4X4 Toyota pour s’asseoir sur des tapis et boire du café si fort qu’il brûle comme l’alcool, sont à l’image des pays du Golfe : un mélange de monde féodal et de modernité, une accumulation de signes extérieurs de richesse et un souci de préserver la tradition.Jeunes Saoudiens de Jeddah
Comme tous les Nationaux, Shams sera hautement respecté, et considéré par les étrangers installés dans le Royaume comme le maître de la maison, « Houm ahl e bit« , dit-on dans le petit peuple. Un état de grâce pour toute la vie !
A la Buick de ses dix ans s’ajouteront d’autres voitures de luxe, qu’il pourra enfin conduire lui-même pour emmener sa descendance dans les plus prestigieux centres commerciaux de sa ville. Cette Buick à la carrosserie étincelante tranche avec les peluches blanches et roses qui tapissent les murs de la chambre de Shams.A l’échelle de la planète, Shams n’est pas un enfant comme les autres. Il partage pourtant la même Terre que tous les enfants du monde.

extrême pauvreté
« Fils de bourgeois ou fils d’apôtre, tous les enfants ont un royaume… » chantait Jacques BrelJ’ai assisté à d’autres anniversaires d’enfants bien moins privilégiés que Shams, choyés et aimés par des parents éternellement pauvres. A Madagascar, j’ai logé dans la vieille maison d’un ami qui habite le quartier Anosibe,  l’un des plus pauvres de la capitale Antananarivo. Dans ce pays où plus des trois quarts de la population vit dans l’extrême pauvreté, j’ai croisé des destins aux antipodes des monarchies du Golfe persique. Près de la maison de mon ami vit, ou plutôt survit une famille installée sur des matelas crasseux disposés au pied d’une benne métallique où les habitants se débarrassent de leur déchets. Le couple et ses trois enfants vit ici depuis plusieurs mois. Les enfants ne sont pas scolarisés et ne le seront sans doute jamais. Comme beaucoup d’autres familles du quartier Anosibe, ils cohabitent avec une odeur palpable qui pique les yeux et s’insinue partout, ainsi que des ondes atrocement sonores qui pilonnent les nerfs. Un bruit fait de roulements sourds, de coups de sonnettes de vélos, de klaxons, de claques sur la croupe des vaches, de cris, de raclements de crachats. La chaleur est moite, épaisse, collant une poussière grasse sur les mains, le cou et dans les oreilles torturées. Bienvenue dans le pays le plus pauvre du monde !
Ako, le père, exerce à plein temps une activité de mendiant dans le quartier de la gare ; quand il disparaît la journée pour assurer ses heures de mendicité, les autres membres de la famille restent postés à l’affût du moindre petit bout de nourriture jeté par les voisins du quartier. Aucun vêtement ne leur échappe ; en témoigne ce tas de vieille nippes qui s’accumule sous la bâche qui leur sert de toit…. Pas de quoi se protéger des rats, des chiens errants, de la promiscuité de la rue et de toutes les violences inhérentes à ce genre de lieu.
Au fil des journées j’ai pu créer des liens de sympathie avec cette famille, c’est ainsi que je suis convié à une petite fête autour de la grande benne à ordures. On célèbre l’anniversaire de Tahiana, le plus grand des trois garçons…. C’est le jour de ses dix ans.   Ballon de pauvre
Miracle ! La veille, Ako a extrait un ballon de football du fond de la benne. Un ballon de cuir mille fois crevé, mille fois recousu, plus vraiment très rond, offert malgré tout en cadeau au jeune Tahiana qui éclaire son visage d’un sourire radieux.

esclavage moderne
« C’est en jouant que l’homme le devient vraiment » affirmait le philosophe allemand Schiller. Si Shams le petit Saoudien de Jeddah n’est pas un garçon comme les autres, Tahiana, le jeune Malgache d’Antananarivo est, lui, comme beaucoup d’autres enfants dans le monde. La pauvreté touche un grand nombre d’entre eux à travers le globe, et beaucoup doivent s’astreindre à un travail réservé généralement aux adultes pour survivre. Dans nombre des pays que j’ai traversés, j’ai croisé ces enfants-là. Aux Philippines, ils sont trieurs de déchets. A Karachi, au Pakistan, ils nettoient, accrochés à des échelles ou à des câbles, les soutes de pétroliers. On les appelle les « Oil Kids« . En Egypte, ils sont briquetiers, et en Inde, casseurs de pierres. Ils exercent aussi toutes sortes de métiers : vendeurs à la sauvette, cireurs de chaussures… On les appelle les « moineaux » au Congo et les « merles » au Pérou. Dans le pire des cas, ils sont aussi enfants de la nuit, contraints à la prostitution par des réseaux criminels. Ces durs travaux où l’innoncence n’a pas sa place leur permettent de gagner quelques roupies, quelques pesos, pour assurer une survie toute relative dans la misère. Ce sont là parmi les multiples exemples de l’esclavage moderne, que la « Journée mondiale de l’enfance » ce 1er juin ne pourra sans doute pas éradiquer dans l’immédiat, coincée entre la « Journée mondiale sans tabac » du 31 mai, et la « Journée mondiale pour un Tourisme Responsable et Respectueux » le 2 juin, qui sera aussi la « Journée mondiale de la rééducation des troubles de la vision ». Que de journées pour nous sensibiliser aux maux de notre planète !
Le destin de ces enfants recontrés au bord du chemin est le reflet de leurs sociétés. Fils de prince ou fils de mendiant, un enfant est riche avant tout de l’amour qu’il reçoit. En retour, il est pourvoyeur de petites perles d’enfance qui forment avec le temps un beau collier pour les adultes que nous sommes.

texte et photos Jamel Balhi

Categorie: Actualité

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