Delhi – Entre vaches et singes

Lors de mon arrivée dans la capitale indienne je me suis étonné de ne plus apercevoir aucun des 35000 bovins que comptaient habituellement les rues de Delhi. Ces vaches au regard si doux s’ajoutaient paisiblement aux camions, bus, rickshaws et autres véhicules qui participent à la cacophonie routière de Delhi, sans compter les millions de personnes se déplaçant à pied dans les rues de la mégapole. Après moult questionnements (les vaches se seraient-elles enfin mises au vert ?…) je finis par apprendre que la Haute cour de Delhi a adopté un décret contraignant la municipalité à verser 2.000 roupies – 30 €, soit le salaire mensuel moyen en Inde – à chaque personne qui ramènerait une vache dans un centre d’accueil. Une initiative mise en place pour rétablir un peu d’ordre dans la circulation anarchique de la capitale. Les récompenses promises pour chaque vache errante remise dans le droit chemin ont provoqué un véritable chaos dans les rues de Delhi où les chasseurs de primes en deux-roues ont entrepris de canaliser tous les ruminants… On peut imaginer le joyeux désordre dans une ville de seize millions d’habitants qui organise des rodéos libres dans ses rues.
Au temps des vaches citadines, j’en avais vu une se gratter le cou contre le guidon d’un scooter qui s’était retrouvé aussitôt sur le pavé, entraînant dans sa chute une lignée de deux-roues dans un fracas de vaisselle brisée. Malgré les gênes occasionnées par sa présence au cœur des villes la vache indienne demeure le symbole de l’Ahimsa, la non-violence prêchée par le Mahatma Gandhi. Les hindous croient que la vache est la personnification de tous les dieux de leur panthéon. Tout ce qui provient de la vache est sacré, y compris bouse et urine. Aujourd’hui, plus aucun bovin à l’horizon… Je ne pourrai donc jamais me faire ramasseur de vaches.

La vache et l'éléphant

atteindre plus sûrement le futur
L’Inde est un pays milliardaire… en habitants. Je croise des gens, partout, tout le temps, le jour comme la nuit…  Au pays de Gandhi la grande Âme, un voyageur peut ressentir des impressions et émotions mitigées plus que dans n’importe quelle autre nation. Avec ses trains débordants sans horaires absolument définis ou respectés, ses autocars surchargés sur des routes chaotiques, on se déplace encore lentement en Inde, on prend son temps dans le présent comme pour atteindre plus sûrement le futur. En Inde je me lie facilement d’amitié dans la rue. Opération d’autant plus aisée que je débarque d’Europe, où le respect des convenances exige une certaine distance de son prochain.
S’il m’est difficile en tant qu’Européen de m’adapter à ces foules géantes, hétéroclites, à cette nature implacable de l’Inde, je n’en suis pas moins fasciné,   attiré par les mille aspects de cette vie bourgeonnante et incompréhensible.

 

visages aux regards souriants
J’ai posé mes amarres à Chandni Showk. Situé en plein centre de la vieille Delhi, ce grouillant quartier-bazar est le musée vivant des cultures métissées et épicées, des corporationsen tous genres : marchands de quincaillerie, dinandiers, vendeurs de pièces auto, réparateurs de rickshaws… Ces ruches grouillantes de monde s’étalent tout au long de l’artère dont le tracé fut ordonné par Shah Jahan, l’empereur Moghol bâtisseur du fort Rouge et du Taj Mahal. Tout s’y vend, les fausses authenticités comme les foisonnantes raretés.
Un embouteillage permanent immobilise voitures, trams, charrettes, portefaix, chèvres, porteurs d’eaux à balancier, brouettes, ânes, bœufs, autocars… Se frayer un chemin à pied à travers ce magma relève de l’impossible. Je m’étonne de l’absence d’énervement et d’impatience chez les naufragés de la rue. Dans cette ville aux seize millions d’habitants, le dérèglement est la règle, et chacun y trouve sa place.
Je passe de longues heures à contempler la vie à la sortie du métro Chandni Chowk. Avec une pièce de 2 roupies jetée dans une main tendue, des passants pressés mêlent leur destin à celui de mendiants devant l’éternité. Les visages aux regards souriants s’illuminent. Des singes prêtent main forte aux chiens pour vider les poubelles de ce qui peut encore être sauvé. Avant, le festin était réservé presque exclusivement aux vaches. En rejoignant leur lieu de travail des hommes d’affaires en attaché-case font leurs offrandes en faisant sonner une cloche qui n’en peut plus de sonner devant un temple dédié à Shiva, grand démiurge du panthéon hindou. Un vieux saddhu habillé d’un chiffon aux allures de serpillière autour du nombril me lèche du regard comme une vitrine. Figé dans un immobilisme déconcertant, le saint-homme m’observe de longues minutes comme s’il attendait la mort de mon corps pour s’y réincarner. Un cul-de-jatte sur un skateboard attrape mon pantalon en tendant son moignon. Il veut partager le chapati que je suis en train de manger. Je lui en offre un tout entier. En Inde, les sourires ne coûtent que 5 roupies.

des dortoirs à ciel ouvert
Mes repas consistent ici en de simples grignotages de rues. Avec le petit peuple du trottoir je suis assis sur des mini-tabourets en bambou, dans des échoppes aux menus frugaux : riz et chapati – l’incontournable galette de farine cuite dans le tandoor, ce four en terre cuite en forme de jarre. Les sauces varient entre le rouge et le vert, agrémentées de piments homicides qui auront l’avantage de masquer la saveur d’un riz resté trop  Gandhi et Cie.longtemps au fond de la marmite. Certaines préparations culinaires ressemblent à la diarrhée d’une vache malade, aussi dois-je faire confiance à un organisme élevé à la dure par une multitude de voyages en troisième classe.
S’il n’y a pas de troisième classe dans le métro de Delhi, un wagon est réservé à la gent féminine. A chaque bouche de métro, les usagers sont soumis à une fouille d’aéroport. On enfourne les sacs dans une machine à rayon X comme dans un four à chapatis. Et les policiers font preuve d’un laxisme affligeant envers les étrangers venus de pays nantis. Leur tenue négligée et leur air de oisiveté leur ôtent, au premier regard, toute la légitimité que devrait leur conférer leur fonction.
Le soir les trottoirs se transforment en dortoirs à ciel ouvert. Sous des perches de bambou recouvertes de sacs de jute ou de toiles goudronnées s’entassent des familles qui n’ont rien sinon leur joie intrigante. Toutes les tâches ménagères se pratiquent sur la voie publique, à la faveur d’un climat relativement clément hormis les trois mois d’été où la mousson s’empare de tout.
Conditionné aux belles apparences de mon Europe natale, à la vie tranquille et confortable qu’on y mène, à ses façades luxueuses et à l’ordre régi par des lois, je me suis toujours questionné sur mon attirance pour l’Inde. Voyager en Inde, c’est plonger de plain-pied dans nos siècles passés ; en témoignent ces chariots à bœufs sortis de l’époque mérovingienne. L’Inde me donne l’impression d’être un magasin d’antiquités qui n’attire que les bricoleurs et les voyageurs de la troisième classe.
Dans une ruelle crasseuse de Delhi, un jeune conducteur de rickshaw se réveille sur la banquette de son vélo-taxi où il a dormi la nuit recroquevillé en chien de fusil :
─ Pourquoi fais-tu ce travail ?
─ Si je ne le fais pas, ce soir mes enfants, ma femme et moi nous n’aurons rien dans le ventre, me répond-il avec un grand sourire juvénile.

tombeau d'Oumayun

En Inde tout est acceptable
Devant Jama masjid, la sérénissime mosquée de Delhi, au pied d’un arbre, un dentiste enfonce sa tenaille dans la bouche d’un client accroupi. Passe un marchand de thé avec son seau fumant, son baquet de braises et son enfilade de gobelets. La victime du dentiste se fait servir dans un verre en terre cuite avant que son bourreau ne se remette à l’ouvrage. Tout près de là une chèvre se bat avec le corbeau monté sur son dos.
Dans ce pays de thaumaturges, chaque individu croisé s’invente faiseur de miracles, guérisseur de l’humanité. Un manant se place en travers de ma route et m’affirme être un magicien. Moyennant cinquante roupies, il promet d’offrir en plus du tour de magie ses secrets de magicien. Je lui réponds que je suis Père Térésa mais l’homme ne semble pas étonné. En Inde tout est acceptable, y compris la folie.

petit singe
Je suis devenu le compagnon  des saddhus. Ces hommes saints ont abandonné le monde matériel et pratiquent intensément le yoga pour contrôler leur corps et leurs désirs. A force de méditation et de pénitence, les saddhus se purifient et espèrent obtenir ainsi leur salut ainsi qu’une place au paradis. Ils vivent presque nus, tout au plus portant une étoffe autour de la taille. Ils méditent des journées durant, immobiles dans une position de yoga et apprennent à perdre la sensation de la faim et de la soif. Leur seule chaleur est celle des rayons du soleil ou des feux de bois qui crépitent dans leur tanière d’ascète. Un saddhu a pour seules possessions son trident – symbole de Shiva – sa sébile à anse dont il ne sépare jamais, un sac en toile porté en bandoulière, des colliers en perles de santal et des tiges d’encens. S’ils marchent sur les routes, c’est souvent en quête d’un nouveau temple. J’ai passé une journée entière en compagnie d’un de ces saddhus chevelus, nommé Milk Baba, au hasard de son errance dans les rues de la capitale.. Loin du faire et de l’avoir, se contenter d’exister, d’être. Un petit singe ne le quittait jamais.
Qu’ils se balancent sur les fils électriques ou qu’ils chapardent ce que bon leur semble, les singes de Delhi semblent pouvoir encore filer des jours tranquilles, mais pour combien de temps encore ? Une évidence s’impose : ramasseur de singes… un métier d’avenir

 

Petit singe perdu dans ses pensées
 

Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2017-12-14T23:18:18+01:00 28 mars 2013|Actualité|4 Comments

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4 Comments

  1. TONTON ROUTE BLEUE 20 mars 2015 at 10 h 59 min

    Jamel est bien plus qu’un coureur. C’est un homme de bonne volonté et un tisseur de lien. Invité d’honneur de notre premier congrès (http://www.aire-n7.com) il a également séduit les participants par sa modestie et sa gentillesse extrême.

  2. didi 23 septembre 2013 at 10 h 08 min

    Salut Jamel,

    toujours un vrai plaisir de te lire ! Je vais découvrir l’Inde (Mutaî) en principe en fin d’année pour le travail, ton récit me rend encore plus impatient.
    Amitié de notre bout du monde.
    Au plaisir de se recroiser un de ces jours.
    Bruno

  3. anneso 19 juillet 2013 at 13 h 58 min

    « on the road » again… et en Inde !!!!!!! tu vis, libre comme l’air ! bravo je t’admire toujours autant.

  4. Las Plumas 23 avril 2013 at 14 h 24 min

    Toujours aussi passionnant tes récits Jamel.
    Une vrai source d’inspiration et un vrai don pour retranscrire tes aventures. Vraiment l’impression de vivre ce que tu vis a travers tes récits. C’est tout simplement bon et agréable de te lire
    Au plaisir de te lire a nouveau. Bonne route

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