Mon dernier coiffeur était kirghiz, ce mois-ci il sera égyptien. À Bishkek comme au Caire, d’Istanbul à Pékin, les petits salons de coiffure anonymes se ressemblent tous. Dans la capitale égyptienne, l’échoppe est facilement repérable par les serviettes qui sèchent sur le trottoir… En me voyant arriver l’artisan moustachu et vêtu d’une blouse bleue me gratifie d’un « tfadal ! », formule de politesse très employée dans le monde arabe, invitant à prendre place. Le coiffeur demande si je veux aussi un soin à la barbe. Je n’ai pas de barbe… Une télévision à son plus haut niveau sonore diffuse une émission de variétés des années 70. La voix d’Oum Khalsum inonde tout le quartier avec des Haaaaabiiiibi !!! (mon chéri) à gogo. Quelques jets d’eau depuis un vaporisateur en guise de shampoing, des gestes rapides et expérimentés pour un travail de coupe expédié en quelques minutes. Je m’en tire pour 40 livres, soit à peine plus que 2 Euros, avec un thé en prime. La capitale de l’Egypte, Al-Qahira – la Victorieuse – existe par ses extrêmes. Le Caire est la ville la plus dense qu’il m’ait été donné de connaître. Vingtmillions d’habitants visiblement trop à l’étroit dans une cité qui ne cesse d’étendre ses faubourgs, avec de nouveaux immeubles qui grignotent chaque jour un peu plus le désert ou les terres fertiles du Nil, les seules zones cultivables d’Egypte. Les particules de pollution sont si palpables que lorsque j’inhale de l’air sur la voie publique, je le sens croustiller sous la dent. Le linge pendu aux fenêtres est protégé de l’air vicié par des bâches de plastique. Malgré la bonne humeur des Égyptiens que je côtoie, le ton monte très vite. Ainsi, en une journée je suis témoin de plusieurs accrochages de véhicules et de querelles qui tournent à la bagarre. Près de la gare Ramsès, la plus importante du pays, une Peugeot frôle d’un peu trop près une Toyota ; la première arrache littéralement le pare-chocs de la seconde, l’envoyant rouler sur la chaussée. Après les invectives d’usage, le conducteur du véhicule abîmé repart avec son pare-chocs dans l’habitacle, dépassant de chaque côté par les fenêtres baissées. Un constat écrit noir sur blanc appartient à un autre monde. Le théâtre de rue bat son plein comme au cinéma. Sur le boulevard central de Gizeh j’assiste à une scène de western. Un jeune homme monté sur un cheval au galop dans la circulation est coursé par une voiture de police toute sirène hurlante. Je ne connaîtrai pas la fin du film.

 

Le souk Al-Khalili, dans le vieux Caire

manu militari
J’ai une nouvelle fois cette impression d’être entré dans un État policier. Du simple agent de circulation au fonctionnaire en civil avec arme à la ceinture, ils sont partout, ainsi que les militaires, stationnés par convois entiers devant les musées et les bâtiments administratifs, les églises coptes, les abords de la place Tahrir. Les peuples de la région ont toujours eu la révolution à fleur de peau, et les guerres au Moyen-Orient n’ont jamais cessé depuis les Croisés. Le spectre de la révolution plane encore sur la ville. En février 2011, au plus fort du soulèvement populaire qui met fin au règne d’Hosni Moubarak, je me trouve sur la place El Tahrir, appareil photo en main au milieu d’une foule survoltée, hommes et femmes de tous âges. Des millions d’Égyptiens sont dans la rue, face à l’armée. Une maman égyptienne photographie avec un téléphone portable son enfant monté sur un tank, agitant un drapeau national. Tandis que j’immortalise la scène, je suis soulevé de terre par un militaire qui confisque mon passeport et me conduit aussitôt dans les bâtiments de l’armée à proximité du musée égyptien. J’apprends vraiment ce que signifie l’expression manu militari. S’ensuit un interrogatoire dans un sabir anglo-arabe  intense mais courtois. Je suis miraculeusement libéré quelques heures après, avec mise en garde de ne pas revenir sur la place. Je reviendrai dès le lendemain me fondre à nouveau dans la foule égyptienne sur midan Tahrir, la bien nommée place de la Libération. Dix ans plus tard, le traumatisme est encore présent, m’obligeant à une certaine prudence.

quatrième pyramide de Gizeh
Je découvre Al-Karafa, la cité des Morts. Ce lieu étrange situé dans le vieux Caire, abrite des familles entières vivant au milieu des défunts, faute d’un logement décent dans la ville. Certains mausolées mamelouks, conçus comme de véritables petits palais rappellent que les cimetières musulmans servent aussi, de tout temps, de lieux de villégiature. Comme il n’y a pas de voiture, il y règne un calme bienvenu, contrastant avec le tumulte des autres quartiers du Caire. Je m’aventure dans une partie déserte du cimetière à la recherche de la tombe d’Oum Khalsum, une artiste  élevée au rang de quatrième pyramide de Gizeh. Hélas, faute de pouvoir me faire comprendre, ma promenade ne portera pas ses fruits.
Au-delà de l’agitation de ses rues grouillantes, cette cité mythique et mystique renferme de nombreux trésors et vestiges de l’Egypte ancienne. Marcher dans le souk Al-Khalili, aussi vieux que la ville, c’est découvrir les richesses visuelles et olfactives de l’Orient éternel. Des petits artisans courbés dans des ateliers de fortune fabriquent chaussures, billots de bouchers, selles de cheval, serrures et pièces pour autos, matériel de cuisine… Tout s’achète sur place, à des prix très approximatifs et fluctuants selon l’allure du client. Plus qu’un art, le marchandage est une obligation. Alors qu’en Occident le commerce par internet ne cesse de s’étendre et d’amenuiser les contacts réels entre les personnes, ici c’est tout l’inverse. On gesticule autour du prix, on vocifère, on se lamente dans les deux camps, puis le vendeur cède généralement un peu de terrain. Chacun y trouve son compte et le thé finit même par être servi. La rue rouge (Darb al-Ahrmar) conduit vers la Mosquée Bleue (Al-Azhar) ; un quartier grouillant de vie quand la bande-son du bazar égyptien est à son plus haut volume, entre les détaillants qui hurlent leurs boniments dans un microphone, le chant du muezzin, les klaxonnades de voitures, Oum Khalsum, Farid Al-Atrach…. Des caravansérails convertis en ateliers rappellent les épopées à dos de chameau. Les chameaux ? Ils finissent souvent à la boucherie. Coincé entre deux ateliers d’orfèvrerie, le marchand de carne exhibe des cuisses infiniment longues de camélidé pendouillant à des crocs métalliques.

l’immeuble Yacoubian
Nombreux sont les immeubles du Caire qui abritent des guesthouses bon marché, loin des standings habituels et fréquentés par une clientèle principalement locale. Sunset Hotel, Royal Hotel, Golden Hotel… Ces qualificatifs prometteurs font avant tout oublier la vétusté des chambres et le bruit de la rue qui s’infiltre partout. Mon petit hôtel est situé dans la rue Taalat Harb, à un jet de pierre de la place Tahrir. Les chambres,Un immeuble du Caire et son traditionnel gardien, le bawab à peine plus larges que le lit, donnent sur le toit d’un vieil immeuble construit dans le style Art déco du début du XXe siècle. Des chats ont fait de cette vaste terrasse un lieu de bienfaisance où ils trouvent nourriture et affection auprès des clients de l’hôtel. Ce vénérable édifice offre une bonne idée de ce que fut le Paris de la Belle époque, dont le centre-ville du Caire s’est largement inspiré. On accède au toit de l’immeuble par un ascenseur vieillot doté d’une porte en bois à battants et d’une grille qu’il faut maintenir fermée sous peine de rester bloqué. Un appareil d’un autre âge  plus proche d’un monte-charge de mine de charbon que d’un ascenseur digne de ce nom. De plus, on ne peut appeler ce diplodocus que depuis le rez-de-chaussée, les boutons situés sur les paliers supérieurs étant hors d’usage.
Chaque matin en descendant dans le hall je me dois comme tout le monde de saluer Amir, le bawab, la personne chargée de surveiller la maison commune. Un métier très courant en Égypte car à chaque immeuble est associé son bawab, sorte de concierge à tout faire vêtu d’une jellaba et d’un turban. Pour qui habite les lieux mieux vaut avoir des liens amicaux avec son bawab. Il veille sur l’immeuble, chasse les opportuns, nettoie l’escalier, jette un peu d’eau sur le trottoir devant l’immeuble pour alourdir la poussière, mais sert aussi d’indic à la police. Si les murs ont des oreilles, ils ont aussi une langue délatrice. Un concierge presque comme les autres, en somme, mais celui-là reste en permanence assis sur une chaise contre l’ascenseur, à tirer sur sa pipe à eau. Un bon substitut au digicode inexistant.
Au numéro 34 de la rue Taalat Harb subsiste encore l’immeuble Yacoubian, vestige d’une splendeur révolue des années 30, dont l’écrivain Alaa El Aswany a tiré un roman à succès.

          Un dromadaire de Gizeh après une journée de travail au service des touristes

À quelques encablures du Caire et de son Nil mythique, les tombeaux des pharaons défient le temps : Kheops, Kephren, Mikerino…. Des pyramides si imposantes, si vieilles qu’elles ont fatigué le temps. Je m’attendais à visiter un sanctuaire de silence et de recueillement, remonter l’Histoire autour du Sphinx et des pyramides mais c’est plutôt la foire d’empoigne avec les écuyers, chameliers et vendeurs de petites pyramides en plâtre. Les trésors de l’Egypte ont vu passer les Perses, les Grecs, les Romains, les Mamelouks, les Ottomans, les Anglais, l’armée de Napoléon Bonaparte, les touristes du Lonely Planet et bien d’autres… Dorénavant, face au regard impassible du Sphinx, gardien des pyramides depuis 45 siècles, il faudra compter avec un Pizza Hut. De quoi donner du travail aux futurs archéologue.

t photos Jamel Balhi