En Turquie – Dans l’ancienne Byzance

 

“Yok !”
Voilà une syllabe qui claque net, précis, et qui veut dire non en turc. Quand ce  Yok est accompagné d’un hochement de la tête vers l’arrière, il est sans appel !
Pour s’assurer de ne pas louper une photo, il conviendrait, dans certains contextes, de ne pas demander la permission.
Je viens en effet de me voir refuser l’accès à la terrasse de l’hôtel Marmara, point de vue de premier choix sur la place Taksim, à Istanbul. “Yok ! C’est interdit” m’annonce donc le patron en chef du Marmara, appelé en renfort par un nombre incalculable de sous-patrons auxquels j’ai dû m’adresser.
Ce Yok-là ne reflète cependant en rien la légendaire hospitalité turque. Il faut dire que cet hôtel, c’est du cinq étoiles !
Taksim est le symbole des révoltes d’Istanbul, le champ de bataille du peuple. Une manifestation monstre vient d’avoir lieu il y a quelques jours à l’appel du président Erdoğan après la tentative de coup d’Etat militaire, réprimée dans le sang. Taksim a retrouvé un peu de clémence entre deux échauffourées. Sous un soleil de plomb, les forces de police occupent encore lourdement les abords de la place. Malgré mon attirail photographique et l’absence quasi-totale d’étrangers, je passe plutôt inaperçu à travers cet immense espace vide où trône une statue d’Atatürk, une de plus.

c’était Byzance
Dans le reste d’Istanbul, qui est plus grande ville du pays, le drapeau rouge de la Nation évoque plus que jamais l’appel au nationalisme turc. Des guirlandes de fanions festonnent rues et bâtiments publics. Les minarets des mosquées, les universités ou même l’emblématique pont de Galata sont drapés dans la couleur du pays, donnant des allures de kermesse à l’ancienne Byzance. Dans les principaux lieux publics, de vastes panneaux de propagande – reklam – appellent au “rassemblement des Turcs contre la terreur”. Le grand aqueduc et sa double rangée d’arches construit au Vème siècle sous le règne de l’empereur romain d’Orient Valens servait jadis à transporter l’eau vers le sérail de Topkapı. Il sert aujourd’hui à afficher en lettres géantes la puissance de la Turquie face au terrorisme. Cet appel au nationalisme est une aubaine pour les vendeurs de drapeaux ambulants. Comme d’autres grandes villes du monde, Istanbul ne compte plus ses victimes. Il y a quelques mois, un kamikaze s’est fait exploser dans la rue Istiklal donnant  sur la place Taksim. Situé au bout de l’élyzéenne Istiklal, le consulat de France est gardé comme une citadelle par les forces de police. Je me souviens d’un temps où je rentrais sans peine dans le bâtiment. La porte était ouverte en grand sur la rue. L’Institut français accueillait tous les routards en mal de pays. Après que j’eus parcouru à pied la longue route depuis Paris, le consul de France en personne m’avait même invité aux frais du contribuable français à déjeuner dans l’un des meilleurs restaurants d’Istanbul. C’était une autre époque. C’était Byzance… L’état d’urgence conduit aux états d’âme.

une accalmie salvatrice
J’arrive en avion au milieu de la nuit et je m’endors sur une banquette métallique flambant neuve de l’aéroport international Atatürk, l’un des mieux sécurisés au monde… Au matin, le kiosquier de l’aéroport me met en garde que le 28 juin dernier trois terroristes ont actionné leur charge à cet endroit précis, faisant une quarantaine de morts et des dizaines de blessés. Les stigmates de la tragédie sont encore visibles tout autour de mon lit de fortune.
N’était l’absence quasi-totale de touristes étrangers, la vie stambouliote semblerait presque normale. Les mouettes planent dans le soleil couchant entre les minarets de la majestueuse mosquée de Solimane le Magnifique, œuvre du prolifique architecte ottoman Mimar Sinan. La sirène des vapurs, ces gros ferries qui effectuent la traversée du Bosphore s’ajoute à la cacophonie des embouteillages du pont Galata à l’embouchure de la Corne d’Or. Le chant du muezzin est imperturbable.
Cette cité millénaire à la croisée des plaques continentales en a vu passer d’autres depuis l’Antiquité, dont Alexandre le Grand : président-fondateur de l’une des plus grandes entreprises de démolition que le monde ait jamais connue.
Faute de clients, certains commerçants du vieux Istanbul ont dû fermer boutique.
“Il n’y a pas moins de touristes, il n’y en a plus du tout !” se désole Arif, un guide francophone posté sur l’esplanade de Sainte-Sophie, dans le quartier de Sultan Ahmet. “Avant, il y avait la queue jusque là-bas pour pénétrer dans la basilique” précise cet homme d’une trentaine d’années en désignant un vague “là-bas” au bout de son bras tendu vers l’horizon. “S’il n’y a plus de touristes, ils ne seront plus une cible pour les extrémistes atteints des glandes coraniques” ajoute-t-il.
L’ancien hippodrome romain qui sépare Sainte-Sophie et la mosquée Bleue, généralement bondé en plein mois d’août, ressemble plutôt à un champ de désolation pour l’industrie touristique turque… Des meutes de policiers ont remplacé les hordes de touristes.
Un homme vêtu comme un paysan d’Anatolie avec son calot blanc et son pantalon bouffant passe ses journées à crier “Selfies ! Selfies !” à qui voudrait bien lui acheter ses perches télescopiques à 5 livres turques, soit moins de 1,70 euros. Généralement très agressif, le commerce des rues touristiques traverse une accalmie plutôt salvatrice.
Je suis la proie unique pour une flopée de marchands du temple en mal  d’affaires. Je progresse jour après jour dans l’utilisation du Yok ! Hochement de tête à l’appui.
Je privilégie toujours les spectacles gratuits : là, un vieil employé municipal dont le génie consiste à soulever et rassembler à l’aide d’un long balai les mégots d’une allée de graviers, sans déplacer les petits cailloux… Plus loin devant la Mosquée bleue, un autre Turc récupère une paire de vieilles chaussures en cuir abandonnée sur le trottoir et en très en piteux état. Il en extrait les semelles intérieures comme s’il venait de découvrir un trésor caché, puis repose les vieilles savates à leur place. Sans doute un besoin très spécifique.

palais des Mille et une nuits
Istanbul est une ville-monde infinie. La beauté de ses anciennes constructions – prestigieuse mosquée ou vieille bicoque ottomane en bois – ne peut laisser indifférent. Malgré l’inévitable passage du rouleau compresseur que l’on appelle le modernisme, nombre de bâtisses ont conservé leur charme d’antan.
Dolmabahçe étale la blancheur de son marbre sur les eaux miroitantes du Bosphore. Ce colossal palais de style baroque a abrité derrière ses murs immenses le  siège du gouvernement et les appartements du sultan ainsi que son harem. Tout dans le palais de Dolmabahçe évoque l’opulence, la démesure : 280 pièces, 43 salons dont un de 2000 m², 6 hammams, des lustres en cristal de Bohème gigantesques, un escalier en cristal de Baccarat, des colonnes grecques, des tapis à foison, bref un véritable palais des Mille et une nuits version baroque. S’étirant en bordure du Bosphore, en contrebas de la place Taksim, le palais est aussi connu pour avoir recueilli le dernier soupir du “père de tous les Turcs” Mustafa Kemal, le 10 novembre 1938, à 9h05 précises ; raison pour laquelle toutes les horloges sont arrêtées à cette heure.
Il n’est pas permis de visiter seul le palais. Yok ! Je suis condamné à me mêler à un groupe constitué pour la circonstance et sous la direction d’un guide. Il faut bien entendu s’acquitter du droit d’entrée au guichet ad hoc.
Dolmabahçe au même prix que le Louvre ! Certes, sa splendeur est immense, mais le palais des derniers sultans ottomans vaudrait-il autant que les civilisations de la préhistoire à nos jours, incluant l’histoire des Pharaons, des Mésopotamiens, des Romains et des Grecs réunis, ainsi que tous les plus grands chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture à travers les époques, illustrés par Mona Lisa, La Vénus de Milo, le Radeau de la Méduse, les Noces de Cana, La Liberté guidant le peuple ?!
La vingtaine de touristes est de nationalité turque, par conséquent le guide ne parle que dans cette langue. Ce guide robotisé s’apparente à un débit de paroles inaudibles.
Nous parcourons à un rythme industriel l’ensemble du palais mais malheureusement la prise de photographies est Yok ! Sans mon troisième œil, les deux premiers ont peine à fonctionner. Deux gardes accompagnent mon groupe en plus du guide, sommant les lambins de presser le pas à la fin des commentaires pour céder l’espace au prochain groupe. Ils surveillent surtout les porteurs d’appareils photos et je suis particulièrement visé par ces deux moustaches. Les faux-tographes, eux, ont le droit à leurs selfies sans que cela ne les dérange. Dans le harem, faute de comprendre la machine à paroles, je n’en apprendrai pas plus sur le monde secret des odalisques et du sultan. Les arcanes du harem resteront dans l’alcôve.
La visite prend fin lorsque nous parvenons dans la chambre occupée jusqu’à son dernier soupir par Atatürk. Un mobilier modeste en bois ordinaire tranche avec l’opulence affichée dans le reste du palais. Le drapeau turc recouvre entièrement le lit du vénérable.
A la fin des commentaires je reste songeur devant ce lit où s’est éteint le fondateur de la République. Un personnage hautement adulé par le grand peuple turc. Je me souviens qu’à Vienne en Autriche  je me suis allongé sur le divan dans la maison de Sigmund Freud. À Guatemala City j’ai dormi dans lit occupé un demi-siècle plus tôt par Ernesto Che Gevara… A Gori, dans l’ancienne République soviétique de Géorgie, c’est le lit de la maison natale de Staline qui m’a accueilli et je me souviens avoir joué (lamentablement) sur le violon d’un certain Joannes Christophorus Theophilius Amadeus Wolfgangus Mozart dans la maison où il vécut à Salzburg. Le lit d’Atatürk… Une idée me traverse l’esprit tandis que je suis le dernier visiteur dans la chambre du père de la Nation. La visite s’est poursuivie sans moi. Un coup d’œil furtif sur la gauche, à droite…. Je tombe hélas sur le visage et la moustache du surveillant resté à mes côtés pour faire son travail de surveillant. Lorsque nos regards se croisent, un long silence précède le… .
Yok !
Tant pis… Pas de lit d’Atatürk à mon palmarès de lieux insolites de sieste dans ce pays du thé devenu le pays du Yok.

 

 

 

 

Par| 2019-06-03T22:57:37+00:00 3 juin 2019|Actualité|0 Comments

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