Citoyen du monde

 

Passaporte señor ! Qu’il est doux aux oreilles du voyageur, d’entendre encore cette formule depuis longtemps oubliée sur le sol européen.
Je suis à la frontière d’Andorre, à quelques encablures du dernier village de France. Ce petit territoire n’a pas intégré l’Union européenne, mais sa géographie, au cœur de la chaine des Pyrénées, est bien européenne.
Ici le zèle des douaniers porte avant tout sur le nombre de cartouches de cigarettes importées depuis Andorre, dont deux unités seulement sont autorisées par personne…
On estime à un demi milliard le nombre de touristes qui visitent chaque année un pays étranger.  Mon neuvième passeport n’aura bientôt plus aucune page libre.
Des frontières, j’en ai traversé des centaines pour entrer comme pour sortir de chaque pays. Jamais je n’oublierai la plus retorse qu’il m’ait été donné de franchir : Israël !

Lorsque je suis parvenu à la frontière israélienne sur la rive occidentale du fleuve Jour

Frontière entre Tijuana au Mexique et San Diego en Californie

dain le pont Allenby était protégé par des herses et des barrières métalliques coulissantes. Je laissais derrière moi la frontière jordanienne. Deux hauts miradors évoquaient l’entrée d’une prison à ciel ouvert. Le drapeau israélien bleu et blanc flottait  au vent. Les deux extrémités du pont étaient closes par des barrières surmontées de barbelés. Dès qu’il aperçut ma silhouette hésitante, le soldat israélien prit une pose de play-boy, ajusta ses Ray-Ban puis alluma une cigarette blonde en claquant bruyamment son Zippo. Il me regardait d’un air soupçonneux tout en mâchant son chewing-gum.
Le militaire m’intima l’ordre d’entrer dans le bureau de la douane. Ce bâtiment à air conditionné n’avait rien de comparable avec les douanes plutôt sommaires des autres frontières proche-orientales. Des officiers me poussèrent à l’intérieur, m’obligeant à presser le pas. Tous portaient la kippa.
Je déposai docilement mon sac sur le tapis roulant d’un appareil à rayons X. Il disparut dans l’engin mais n’en ressortit pas. La procédure s’éternisa. On me poussa ensuite dans un bureau.
“Asseyez-vous, s’il vous plaît !”
S’ensuivit un long interrogatoire portant principalement sur les raisons de ma venue en Israël. Deux heures interminables…
Un jeune Israélien au crâne rasé agitait mon passeport sous mon nez et passait chaque page devant un faisceau de lumière.
“Qui a fait ce passeport ? me demanda-t-il.
– La préfecture de police, en France.
– Pourquoi est-il faux ? dit-il pour me provoquer.
– Ils n’en avaient plus de vrai…
– Ne vous foutez pas de ma gueule!”

Le consul de France à Amman m’avait averti que le passage de cette frontière serait une rude épreuve. On me confronta ensuite à cinq personnes, dont trois jeunes filles âgées d’une vingtaine d’années, vêtues d’un treillis kaki. Elles effectuaient leur service militaire, qui dure deux ans et est obligatoire en Israël. Les visas arabes qui jonchaient les pages de mon passeport − Syrie, Liban, Jordanie −  les intriguaient au plus haut point.
Mon sac fut l’objet d’un grand nettoyage ; son contenu fut intégralement vidé sur une table en inox, dans un bureau aux allures de bloc opératoire. Les jeunes filles ont enfilé des gants et chaque objet fut retourné, analysé, inspecté, disséqué, démonté avec dextérité. On ôta le capuchon de mes stylos, débarrassés de leurs cartouches d’encre. Un inspecteur en civil dans le rôle du faux gentil me demanda de décliner mon identité. Il me poussa dans mes retranchements, et brandissant mon canif il me harcela de questions incongrues allant de “qui a préparé ton sac ce matin ?” à  “Combien de personnes as-tu tué avant d’arriver en Israël ?”, “Combien de Juifs as-tu l’intention de tuer ?…”
Je répondis que mon opinel servait aux tartines de Nutella. La situation devenait hilarante. Non, je n’étais ni un terroriste ni un espion palestinien. Et je ne transportais pas de drogue. J’ignorais ce qu’ils recherchaient, mais si je le possédais ils allaient sans tarder le découvrir.
Un jeune policier déroula mon sac de couchage, non pour me proposer une sieste, mais pour tenter d’y trouver un objet dissimulé dans la garniture en plumes. Peine perdue. Il me demanda ensuite d’enlever mes chaussures. Je m’exécutai et passai mes Nike dans la machine à rayons X.
Arrivée de deux jeunes Israéliennes ayant enfilé des gants de tissu blanc. Celles-ci appliquent une petite compresse de tulle sur chaque objet de mon barda, comme pour les dépoussiérer légèrement. L’opération dura une vingtaine de minutes. Aucun détail de cette fouille minutieuse ne fut négligé, laissé au hasard. Si j’avais transporté une bombe dont je me serais débarrassé peu avant de subir le contrôle à la frontière israélienne, les services de sécurité l’auraient établi en détectant sur de la tulle les éventuelles particules d’explosifs qu’auraient déposé une bombe ou une quelconque arme à feu à l’intérieur de mon sac à dos. Une machine à infra-rouge analyserait ensuite ces poussières à conviction. Preuve irréfutable de mes intentions explosives. des méthodes inquisitoires donnant une idée des moyens mis en œuvre par la police israélienne  afin d’assurer la sécurité du pays.
“Bienvenue in Israël” claironna enfin le responsable des services de sécurité au terme de cette fouille infructueuse. Je lui demandai que mon passeport ne soit pas tamponné, afin d’être accepté plus tard dans les pays arabes.
Mon entrée dans l’Etat d’Israël s’effectua par Jéricho, ville de Cisjordanie située à proximité de la mer Morte, dans la vallée désertique du Jourdain. L’endroit est sublime. La route s’enfonce à perte de vue dans les abysses rocheux.

Patrouille des frontières en Californie

D’autres frontières sont réputées difficiles. C’est le cas en Amérique du Nord. Mais l’humour peut parfois débloquer les situations.
Après une nuit d’avion entre Tokyo et Honolulu, dans une précédente aventure je débarquais il y a quelques années sur le sol américain, en compagnie de jeunes couples japonais en lune de miel sous le soleil et les cocotiers d’Hawaii. L’île d’Oahu constituait pour moi la première étape d’une longue traversée en courant du continent américain. Dotée d’un caractère acariâtre aussi épais que son obésité matelassière, une dame de l’immigration m’ordonna de patienter à l’écart de la file des voyageurs. Je fus conduit dans un bureau par une paire de policiers. On me suspectait d’être venu chercher du travail au pays des Braves. Je demandais un permis de séjour de six mois en Amérique ; une durée que j’estimais nécessaire pour parcourir 7000 km à pied. S’ensuivit un interrogatoire digne de la Stasi. Combien d’argent transportez-vous ?
J’avais en tout et pour tout un petit millier de dollars, somme nettement insuffisante pour mériter mon droit au sol américain. Je ne pouvais donc pas leur apporter une réponse rationnelle … Alors je répondis à mes deux inspecteurs de l’immigration sur le ton de la plaisanterie :

“Je transporte sur moi exactement trois dollars et demi.”
“Vous n’avez que 3,50 $ ?… Alors bienvenue aux Etats-Unis d’Amérique !”
L’Amérique aiment ceux qui se frottent à elle. Sans doute est-ce cela le pays des Braves. Un lourd tampon s’abattit sur une page de mon passeport, et je retrouvais enfin ma liberté.

 

 

A mon arrivée en Iran depuis le Kurdistan turc, quand la police des mœurs découvrit mes billets de cent francs flanqués de l’œuvre du peintre Eugène Delacroix, ils exigèrent que je dessine un soutien-gorge au stylo bille sur la trop généreuse poitrine nue de “la Liberté guidant le peuple”.
Au pays de la révolution islamique, une poitrine nue, même peinte sur un billet de banque, est jugée comme la marque d’un sacrilège.
Une fois cette séance de travaux manuels terminée les douaniers iraniens me servirent du thé avec des petits gâteaux au miel sur un plateau. Une autre façon, succulente, de me souhaiter la bienvenue dans ce pays à l’hospitalité légendaire.
A chaque nation, une nouvelle façon de s’exprimer. La réaction des douaniers étrangers est parfois très drôle, comme ce jour où je tends mon passeport à un douanier d’Ouzbékistan. En découvrant ma nationalité ce dernier parvient le plus simplement du monde à m’exprimer ce que signifie pour lui le pays des Lumières.  “Sarkozy : bla ! bla ! bla !” lance-t-il en imitant avec la main le bec d’un canard qui s’ouvre et se referme.

Gentleman voleur
Un soir je parvenais très tard à la frontière entre l’Uruguay et le Brésil. La douane était fermée pour la nuit, je décidais alors de m’endormir sur l’herbe d’un parc public situé non loin du poste de frontière. L’endroit semblait calme et peu fréquenté à cette heure tardive. J’ôtais mes chaussures, et m’endormis jusqu’aux premiers rayons de  soleil… Lorsque j’ouvris un œil je découvris avec stupeur la disparition de mes baskets…. remplacées par une paire d’espadrilles usées, trouées de toutes parts, à l’odeur insupportable. Ce vol était sans aucun doute le fait d’une pauvre hère… J’avais surtout à faire à un gentleman voleur car j’héritais en échange de ses immondes savates.
Je me suis présenté pieds nus au poste de frontière brésilien, expliquant ma mésaventure aux douaniers… Ils ont explosé de rire ! Au village frontalier mes pieds retrouvaient une nouvelle monture pour partir à l’assaut  du Brésil.

Jamel Balhi

 

 

 

Par| 2017-12-14T23:18:19+00:00 15 juin 2012|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. floflo 16 août 2012 at 11 h 21 min

    Bonjour Monsieur,

    un jour où je passais des examens écrits dans une salle à Lyon, il y a maintenant plus d’un an, dans cette salle il y avait des photos de voyages et de coureurs votre nom était inscrit, je l’ai noté avant mes épreuves d’écrits :). Je n’avais pas pris le temps de regarder votre site, je prendrais le temps de le regarder avec beaucoup d’intérêt, merci pour ces photos. Je cours c’est pour celà que j’y suis sensible, le 31 aôut je fais la ccc c’est une course à pied autour du Mont Blanc, un rêve pour moi d’y être. A bientôt, Monsieur. Merci

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