Christiania – dans le plus grand squat d’Europe

Christiania a fêté ses 40 ans. Elle a bien pris quelques rides même si Christiania n’est pas une Danoise comme les autres. Il s’agit d’une ville comme il n’en existe nulle part ailleurs hormis dans l’imagination des utopistes les plus chevronnés. Elle n’est pas située au fin fond du désert californien : ses 35 hectares s’étendent le long d’un canal en plein cœur de Copenhague, capitale du Danemark. C’est la troisième fois que je viens à Christiania, un peu comme on visite dans l’émerveillement enfantin un univers de l’utopie libertaire créé sur mesure. Christiania est avant tout le plus grand squat en Europe et l’un des derniers royaumes “peace and love”.
Au gré de mon errance dans les rues de la ville-libre, j’ai rencontré des rêveurs, des marginaux, hommes et femmes en quête d’expérience communautaire, d’existence nouvelle. Certains ont posé ici leurs bagages et tous leurs rêves de jeunesse depuis quelques années, d’autres depuis la naissance de Christiania en  1971. 71… Année encore érotique mais aussi année où l’armée danoise décide d’évacuer ce vaste bastion qu’elle occupe depuis plus d’un siècle dans le quartier de Christianshavn, au centre de la capitale. Une aubaine pour une jeunesse de l’époque en quête d’un havre de paix et d’amour. L’ancien terrain militaire est pris d’assaut par ces pacifistes et devient au fil des ans la “commune libre de Christiania”, du nom du quartier de Copenhague où elle se situe. Je croise des Eskimos – originaires du Groenland – en rupture de banquise, quelques  nostalgiques des années 70, des badauds en tous genres… Un nombre impressionnant  de jeunes enfants peuplent cet univers aux couleurs affriolantes. Pas un pan de murs n’a échappé aux pinceaux de générations d’artistes.

Christiania - Une ville libre contre les drogues dures

en famille
Parmi les résidents de longue date, je fais la connaissance de Olli, âgé d’une cinquante d’années. La chevelure de ce Danois lui confère le look et l’allégresse d’un chanteur de reggae, comme beaucoup d’habitants de Christiania. L’homme est marié à une jeune Ghanéenne, et gagne sa vie grâce aux babioles africaines vendues aux visiteurs de Christiania sur la place principale depuis une petite roulote. C’est d’ailleurs en allant faire l’acquisition de sa marchandise en Afrique qu’il rencontra sa femme sur un marché d’Accra. Il habite depuis 1985 la ville libre où sont nés ses trois enfants. La famille occupe l’ancienne buanderie de l’armée danoise, transformée en coquette maisonnette avec jardin et balançoire. Christiania ne possède pas d’écoles mais ses cinq jardins d’enfants sont largement équipés pour occuper les deux cents bambins sur le millier d’habitants que compte la ville. Aucun Christianite n’est propriétaire de son habitation, la propriété privée étant proscrite. Une taxe mensuelle de 300 Euros par maison s’ajoute à différents impôts contribuant à l’autonomie de la ville. Propriétaire des lieux, le ministère de la Défense entretient aujourd’hui de très cordiales relations avec ses squatters, depuis que ces derniers ont accepté, en 1994, de payer eau, électUn stupa pour éveiller les âmes bouddhistes de Christianiaricité et taxes foncières. Pour beaucoup de personnes de l’extérieur, Christiania est une bonne chose pour Copenhague.  La ville libre en effet offre un sanctuaire aux alcooliques, malades mentaux et autres personnes en souffrance dont la ville ne pourrait s’occuper. On est loin du traditionnel squat pour artistes SDF.
Malgré l’anarchie régnante Christiania s’affiche comme l’un des quartiers les plus ouverts et tolérants de Copenhague. Rues et chemins passent si près des habitations qu’on a l’impression de rentrer dans la vie intime de leurs occupants, indifférents aux regards indiscrets. Lorsqu’un logement vient à se libérer, annonce est faite dans l’hebdomadaire local “Ugespejlet”. Là encore, pas question de loyer à payer. L’heureux élu est sélectionné par les proches voisins du quartier, réunis pour l’occasion ; question d’affinités.

Commerces et culture
Plus d’une cinquantaine de collectifs divers exercent des activités industrielles, artisanales, commerciales, culturelles, sanitaires ou théâtrales. En plus d’une écurie avec chevaux, Christiania possède sa boulangerie, son sauna, son unité d’éboueurs/recycleurs, ses bulldozers, sa fabrique de vélos, son imprimerie, sa radio libre, un atelier de restauration de poêles anciens, un autre de voitures anciennes, son propre cinéma – “Byens Lys” ou “ Les Lumières de la Ville” – et une foule de bars, restaurants et lieux de spectacles. Les égouts de Christiania ont été rénovés et agrandis par les Christianites eux-mêmes. La plupart des bars ne servent pratiquement que de la bière…. Tuborg ou Carlsberg.
A chaque quartier son atmosphère, du plus grunge au plus bucolique, selon l’esprit de ses occupants. Ainsi Olli et ses voisins ont-ils Gros fumeuropté pour le jardinage et le calme propices à l’épanouissement des enfants. Dans ce petit coin situé à l’une des extrémités de la ville libre, au bord du canal, pas de dealers ni de musique assourdissante, tout juste quelques accoutrements excentriques. On se croirait sur une charmante petite île du pays. Olli avoue ne plus pouvoir vivre hors des murs de la ville libre de Christiania, replonger dans les rouages de la société dite normale. Depuis l’âge de 25 ans il a découvert le paradis sur Terre. Il ne quitte son territoire de prédilection que pour se rendre au Ghana, le pays de son épouse.“Les hippies ont disparu, mais nous à Christiania, on chante encore”.

Les Salopards
Durant une partie de la matinée, j’ai suivi à pied le camion à ordures. L’équipe en charge de la collecte des poubelles est composée de trois jeunes hommes au caractère sulfureux qui ne manquent pas d’humour. Ils exercent leur métier dans une bonne humeur affichée et travaillent exclusivement pour la commune libre de Christiania. Le nom de leur entreprise sonne doux à l’oreille : “Les Salopards”. Comme presque tous les murs du voisinage le camion-benne n’a pas échappé aux coups de pinceaux artistiques. Chaque jour de la semaine est réservé au ramassage d’un type de poubelles, selon  sa couleur. Ici le tri sélectif est opéré avec un soin quasi-chirurgical. Benny, l’un des employés travaille en short et tee-shirt estampillé “Les Salopards”. Il me confie des petites histoires révélatrices du quotidien de Christiania : “Une fois, nous avons dû entièrement vider le contenu de la benne au milieu d’une rue. La veille, lors d’une descente de police dans la ville libre, un dealer y avait jeté pour le dissimiler un sac en plastique Lidl rempli de cannabis et de haschisch. Dans une montagne d’immondices nous avons récupéré sa came, mais surtout sauvé les 50 000 Euros que pouvait rapporter ce foutu sac plastique”.

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Scène de la vie quotidienne à Christiania

Eskimo de la banquise
Je m’aventure à l’intérieur d’une vaste bâtisse en briques grises. C’est le fief des Eskimos du Groenland, île appartenant au Danemark. C’est le seul lieu de Christiania où l’on ressent une forme d’hostilité. Dans l’obscurité d’une pièce emplie de volutes de fumée et de vieilles vapeurs d’alcool, j’aperçois des hommes et des femmes affalés sur des divans éventrés… La plupart sont en état d’ivresse avancé et sous l’emprise du cannabis, vendu ouvertement à Christiania bien qu’aucune loi ne l’autorise. Je tente de retrouver Kimbee, un ami eskimo connu ici il y a une vingtaine d’années. J’avais dormi dans cet ancien mess des officiers tandis que je faisais étape à Copenhague lors d’une course entre Paris et le Cap Nord. Une vieille dame au crâne rasé, un joint au bout des doigts et une Tuborg dans l’autre main me fait vaguement signe de rejoindre son groupe autour d’une table. Cette pièce principale du bâtiment est le seul point de ralliement pour la centaine d’Eskimos vivant à Christiania. Dans cet antre enfumé on ne parle que le kalaallisut et les visiteurs ne sont manifestement pas les bienvenus. Je dois cet accueil presque chaleureux pour avoir évoqué le nom de Kimbee, mon ami de vingt ans. “Kimbee est retourné au Groenland”, me fait-on comprendre. Après trente ans passés dans l’ambiance enfumée du mess des officiers, l’Eskimo a-t-il sans doute préféré aller finir ses jours sur la banquise. Christiania est le village le plus insolite qu’il m’ait été donné de visiter. Le sentiment d’anarchie régnant a tôt fait de se dissiper dans l’ambiance joyeuse et juvénile de ce monde déglingué et loufoque. Le reste de la capitale danoise contraste par la rigueur toute scandinave de ses rues et la tenue vestimentaire de ses habitants. C’est en sortant de Christiania qu’on mesure pleinement son audace.
Autre rencontre, cet Allemand aux pieds bots âgé d’une quarantaine d’années. Il plaide pour un monde meilleur en prônant une alimentation végétarienne pour tous. En attendant de voir six milliards d’individus changer de régime alimentaire il passe dix heures par jours sur le seuil d’une petite remise en bois, à dessiner des formes géométriques qu’il vend aux badauds.
Ouvert au tout venant, ce sanctuaire de la folie ordinaire ne manque pas de nous rappeler sur un écriteau à la sortie : “Vous entrez à présent dans l’Union européenne”.

Texte et photos Jamel Balhi


      Bienvenue au royaume des utopies

 

Par| 2013-08-18T03:21:58+02:00 18 août 2013|Actualité|0 Comments

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