En Chine – Sous le ciel de Pékin

 

Pour un non fumeur, c’est une catastrophe pas très naturelle.
Voilà une semaine que je suis à Pékin et à en croire les experts qui estiment que respirer l’air de la capitale reviendrait à fumer 70 cigarettes par jour, j’en serais à mon vingt-quatrième paquet de cigarettes. Jusque là, tout va mal. J’étais à Pékin en 1988. La capitale de la Chine présentait un tout autre visage, avec ses maisons basses bordant de joyeux hutongs, étroites ruelles bruissantes de vie où était installée la majorité des Pékinois à l’époque communiste… Je me souviens de l’image de cette mamie chinoise  promenant deux rejetons dans une poussette en bois brinquebalante sortie d’une autre époque. Ou encore de cette jeune étudiante sur un banc lisant un ouvrage en anglais sur la vie de Karl Marx et qui me demandait de l’aide pour la traduction d’un mot. Et puis ces latrines publiques où l’on s’accroupissait à côté de son voisin dans un vaste local sans mur ni porte. Des toilettes vraiment publiques, où la promiscuité avec le grand peuple chinois était à son comble. Je m’étonnais devant la dextérité des commerçants quand ils manipulaient leur boulier ancestral. Je me souviens aussi des bagarres de rues entre Chinois à court d’arguments. Dans une même journée j’étais témoin de plusieurs rixes, parfois même entre personnes de sexe opposé. Au diable le raffinement et le savoir vivre oriental.
Nombre de villageois y compris les enfants portaient le costume de Mao, affublés d’une casquette surmontée d’une étoile rouge. Les slogans à la gloire du socialisme estampillaient l’espace public et des voix nasillardes – qu’un micro portait vers le lointain – éduquaient le petit peuple.
C’est une image révolue de la Chine. Les Nissan et les Opel ont remplacé l’indolence des oies et les enfants jouant au milieu des hutongs. Trouver le Chinatown dans Pékin est une mission hasardeuse.

la plus grande place du monde
Dès mon arrivée dans la capitale chinoise, est-ce un hasard, je me retrouve sur la place Tiananmen, autrement dit la “Porte de la paix céleste”. Avec ses 440 000 m², Tiananmen est la plus grande place du monde. Avec son architecture soviétique des années cinquante, l’endroit impose et respire l’austérité. En outre, les contours des immeubles au charme soviétique disparaissent sous la couche de pollution. Ce vaste désert de dalles pavées au cœur de la capitale est le symbole de l’élan démocratique de 1989. Aucun banc ne permet de s’assoir sur la plus grande place du monde. Tiananmen est autant un lieu de propagande politique que de revendications populaires. Les brandisseurs de bannières sont immédiatement appréhendés par les policiers en civil. Un clochard  promenant  une tortue en laisse s’offre le luxe de perturber le service d’ordre. De vieilles Chinoises issues des minorités ouïgoures m’abordent pour me vendre chapkas et casquettes à la Mao.
Tiananmen, c’est à la fois la République, la Nation, l’Étoile et le Trocadéro. Elle incarne tous les symboles politiques d’un pays. Mao voulait que cette place au cœur de l’univers chinois reflète la grandeur du parti communiste ; l’objectif est atteint. Le Grand Timonier repose  à présent dans son Maosaulée, momifié pour l’éternité sous son cercueil de verre offert à la vue des visiteurs venus de toutes les provinces de Chine. Le mausolée de Mao fait face à la Cité interdite et impose lui aussi par sa grandeur. Seul l’obélisque des héros du peuple et ses 37 mètres de haut les sépare. Une place publique davantage entre les mains du gouvernement que dans celles du peuple. Quadrillée nuit et jour par des escadrons de policiers, la tension y est palpable. Il y a les policiers en civil et ceux qui manifestent leur présence avec un mini-gyrophare tenu sur l’épaulette de leur uniforme. Des grappes de 6 ou 7 caméras sont accrochées aux lampadaires, scrutant les moindres recoins de Tiananmen.
Des barrières longues comme des dragons de nouvel an chinois canalisent les visiteurs. Dans une rue adjacente on peut apercevoir une rangée de tanks à l’affût d’un éventuel porteur de cabas. L’image de cet homme dont la frêle silhouette se dressa face à une colonne de tanks entre Tiananmen et la Cité Interdite est encore dans toutes les mémoires.
Un impressionnant système de contrôles fut mis en place à l’issue de l’évènement le plus tristement célèbre de 1989, lorsque l’armée réprima dans le sang les manifestants réclamant la démocratie. Les 29ème Jeux Olympiques tenus à Pékin en 2008 n’ont fait que durcir au plus haut niveau ce dispositif de sécurité et cette présence policière dans la capitale.

 

un casse-tête sécuritaire
À Pékin, fais comme les Pékinois ! Je n’ai pas d’autres choix que d’enfourner une douzaine de fois par jour mon barda dans ces machines à scanner les bagages, pareilles à celles des aéroports. Quiconque pénètre la grande place de la Paix céleste se voit subir un contrôle des plus draconiens aux embouchures des rues. Des centaines de policiers à gants blancs s’y emploient avec une mécanique de robots. Je croise le regard de l’un de ces robots (il porte le numéro 357859 sur la poitrine). Il esquisse un début de sourire mais reprend aussitôt son air de robot glacial. Il est vrai qu’un vrai robot cop  n’a pas droit au sourire. Ces contrôles récurrents valent pour les accès aux stations de métro, gares de trains et édifices publics. Dans l’Empire du Milieu la sécurité est élevée aux cadences industrielles. Un casse-tête sécuritaire pareil, seule la Chine pouvait le mettre en œuvre.
Au cœur de la marée de policiers et de l’afflux de touristes-selfistes docilement alignés derrière leur guide arborant drapeaux et haut-parleurs, je suis frappé par une image aussi surprenante qu’incongrue. Un homme soulève son enfant de trois ans au-dessus d’une poubelle de Tiananmen, le pantalon abaissé jusqu’aux genoux, pour l’aider à uriner. Ce Manekeen Piss bien réel fait fi du caractère presque sacré de Tiananmen et de son service d’ordre. Tiens, revoilà le promeneur de tortue…
A l’extrémité sud de la place commencent les embouteillages, l’univers de la consommation, la foule en marche, le peuple pousse-caddies… Une affiche du grand-père à barbichette du Kentucky Fried Chicken rappelle le  portrait de Mao Zedong fixé à l’entrée de la Cité interdite. C’est la frontière avec le monde du capitalisme made in China, avec un zeste de dioxyde de carbone. Dix pour cent de croissance économique en plus, c’est du soleil en moins au-dessus des têtes. Noyé dans une épaisse chape de pollution recouvrant la ville, je croise beaucoup de Pékinois sortis d’un film de science-fiction. En Chine, se promener avec un masque sur la bouche est tout ce qu’il y a de plus naturel. Il en existe de tous les styles, avec ou sans motif, flanqués d’alvéoles, en tissu ou en papier. La brume qui enveloppe la capitale n’a rien de naturel. L’air est chargé de particules nocives en suspension, pouvant pénétrer profondément le système respiratoire.
Avec la venue de l’hiver, les poêles à charbon ont repris du service dans les foyers, et surtout dans les usines des alentours de Pékin. Le parc automobile, toujours grandissant, n’arrange rien. Le soleil a disparu et les Pékinois regrettent leur ciel bleu APEC, en référence au Forum de la Coopération Économique pour l’Asie-Pacifique qui s’est tenu en novembre 2014. Pour assurer un ciel bleu à la ribambelle de chefs d’États en visite dans la capitale, le gouvernement chinois n’a pas lésiné sur les moyens. Depuis 1995, l’État s’est doté d’un organisme, “le Bureau de modification météorologique”, capable de créer de la pluie. A la tête de ce programme, des scientifiques spécialistes de l’atmosphère et de météorologie ont accès à une technique qui permet de “dynamiter les nuages” au lance-roquettes et provoquer des précipitations afin de nettoyer le ciel de sa pollution. Le principe consiste à imprégner les cumulus de bâtonnets d’iodure d’argent pour condenser et déclencher une pluie artificielle.
Les habitants de la capitale évoquent déjà avec nostalgie la semaine de ciel bleu azur qui a autant marqué les esprits que la vue de Barak Obama et Vladimir Poutine se baladant en costume traditionnel chinois. Le Bureau de modification météorologique de Pékin a été chargé par le gouvernement chinois d’éliminer la pluie lors des Jeux olympiques de 2008, en brisant les nuages se dirigeant vers la capitale et en les forçant à pleuvoir sur les régions avoisinantes. Le ciel bleu de ces messieurs est servi !
Pour entrevoir le stade olympique en forme de nid d’oiseau, je dois m’approcher à moins d’une centaine de mètres tant la brume l’enveloppe. Si les Chinois sont capables de faire la pluie et le beau temps, ils parviennent aussi à imiter le soleil. En effet, des immenses écrans plasma généralement utilisés pour les informations touristiques diffusent le matin la vidéo d’un lever de soleil. Cet ersatz de soleil – visible que sur écran – est tout ce que l’on peut voir de l’astre de feu.

Une petite faim ? Au marché de Donhuamen il n’y a que l’embarras du choix. Je renoue avec la Chine que j’aime : brochettes d’hippocampes, de mille-pattes, d’étoiles de mer ou de scorpions (vivants), de cigales et de sauterelles, mais aussi rognons ou encore cœur entier de boeuf agrémenté de chou doufu – littéralement “tofu qui pue”. Dans ces estaminets installés à même la rue, des araignées grandes comme la main sont vendues aux côtés des brochettes de fraises et d’embryons de… difficile à discerner l’animal ! Coté culinaire, l’Empire du milieu est resté fidèle à ce principe que tout ce qui a des pattes doit être mangé, hormis les tables, et tout ce qui vole, sauf les avions. Par miracle, les traditions culinaires de ce grand pays ont été épargnées du grand chamboulement, même si de nombreux Chinois apprécient  désormais aller rendre visite au grand-père à barbichette du Kentucky.

 

Texte et photos Jamel Balhi

 

 

 

Par| 2018-10-21T21:51:42+00:00 21 octobre 2018|Actualité|0 Comments

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