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Il fait trente-sept degrés dans les rues de Bandar Seri Begawan. Je devrais plutôt boire de l’essence, bien moins chère que l’eau en bouteille. Ici, le diesel ne coûte que 31 cents de dollars de Brunei, soit 20 de nos centimes. Je mets cette idée saugrenue sur le compte du désœuvrement qui m’affuble après plusieurs jours passés dans le Sultanat de Brunei, sur l’île de Bornéo.
Rarement je n’ai connu ville aussi peu attrayante que Bandar Seri Begawan. Le pays possède pourtant le PIB le plus élevé de l’Asie du Sud-Est. Les visiteurs ne se pressent pas. Une capitale située 12 km à l’intérieur des terres, ce n’est pas bon pour le tourisme mais plus facile à défendre des envahisseurs et à protéger des tsunamis. Ce minuscule État est dirigé à l’ancienne par le Sultan Hassanal Bolkiah, longtemps considéré comme l’homme le plus riche du monde. Il a pris le pouvoir en 1967 et règne en monarque absolu depuis l’indépendance de Brunei du Royaume-Uni en 1984. En plus des fonctions de chef d’État et de chef du gouvernement, le Sultan de Brunei cumule les statuts de Premier ministre, ministre de la Défense, ministre des Finances, recteur de l’université, chef de la police, chef suprême des Forces armées et commandeur des croyants. Le tout dans une monarchie de droit divin. Car en plus, le Sultan est investi par Dieu, et n’a de comptes à rendre qu’à celui-ci !

une maison de repos
Les décisions du Sultan sont incontestées par ses 400.000 sujets. Des sujets qui bénéficient d’un des niveaux de vie les plus élevés de la région grâce aux énormes réserves de pétrole du pays. Les impôts n’existent pas à Brunei, et les soins médicaux y sont entièrement gratuits, ainsi que l’éducation. En mai 2014, la charia, la loi musulmane, supplante le code pénal. La nouvelle législation prévoit alors l’amputation de membres pour les voleurs, la flagellation pour la
consommation d’alcool ou l’avortement. La lapidation entre en vigueur en cas d’adultère. La prière est obligatoire le vendredi sous peine de prison et toute vie nocturne est interdite. À ma sortie de l’avion, un message du commandant de bord annonce que toute consommation ou possession de drogue est passible de la peine de mort… Le pays à les caractéristiques d’une maison de repos. Les transports publics cessent de fonctionner à 18 heures. Je m’attends même à ce que l’on replie les trottoirs à la tombée de la nuit.
À 22 heures je me retrouve seul dans les rues de Bandar et ne croise que de rares voitures officielles et quelques taxis racoleurs. Devant tant d’ennui j’aurais presque envie de fuir la ville en soulevant une plaque d’égout. Une sortie au Kentucky Fried Chicken du centre commercial Yayasan prend des allures de sortie au théâtre pour certaines familles brunéiennes. Dans les rues austères et désertes de Bandar Seri Begawan, on se sent très loin de Dubai ou Byzance. Pas de patinoire au rez-de-chaussée des shopping malls comme dans le Moyen-Orient pour occuper les enfants, ni d’aquarium géant avec orques et dauphins. Pour le petit peuple de Brunei, on fait très simple au centre commercial.
Un terrain de parades militaires trône au centre de la ville, là où l’on s’attendrait plutôt à voir une place publique dotée d’aires de jeux pour enfants ou de terrasses de café. Avec sa pelouse-Gillette d’un vert surréaliste, cet espace incongru sert aux commémorations festives liées à la vie du petit État. L’anniversaire des 70 ans de Sa Majesté y a été fêté en grande pompe en juillet 2016.

pas d’alcool, pas de filles, et rien à faire
Un employé indonésien du supermarché m’explique qu’il travaille à Bandar depuis une dizaine d’années. Son salaire de 500 dollars de Brunei (325 €) est plus élevé que dans son pays, aussi doit-il rester sur l’île de Bornéo quelques années encore pour faire vivre sa famille restée à Jakarta. Lorsque je lui explique que je suis venu à Brunei juste par curiosité, il ne peut le croire, pense avoir affaire à uune-rue-de-bandarn inconscient et me répond en anglais : “Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Si tu ne viens pas ici pour le travail, tu ne viens pas ! Quand ils ont du temps libre, les étrangers vont à Kuala Lumpur ou à Bangkok. Pourquoi avoir fait les choses à l’envers ? Écoute mon gars, ici il n’y a pas d’alcool, pas de filles, et rien à faire !”.
Rien à faire… Bandar Seri Begawan correspond bien à une maison de repos. Brunei Darusalam, l’autre appellation du pays signifie Maison de la paix en arabe. Le nom est plus que mérité. De surcroît, les Brunéiens se montrent d’une grande gentillesse, affichent un sourire en toutes circonstances et se laissent facilement photographier. Est-ce dû à la rareté des Occidentaux s’ils se jettent littéralement sous mon objectif ?
Je suis frappé par leur niveau de vie modeste malgré les richesses insondables du pays, et par l’absence de vie nocturne. Le Sultan de Brunei est pourtant connu pour son amour des belles choses et ses folies dépensières. Nul doute que le Sultan affectionnent les collections : voitures de luxe, bateaux, avions et autres palais à travers le monde. Le monarque possède plusieurs hôtels de luxe parisiens, dont le Plaza Athénée sur l’avenue Montaigne et Le Meurice, rue de Rivoli. Un pan de la place Vendôme lui appartient et le  mythique et prestigieux Hôtel Beverly Hills de Los Angeles compte aussi parmi ses acquisitions.
Hassanal Bolkiah possède également une des plus vastes collections d’automobiles de luxe. Où peut bien se trouver dans une si petite capitale le  garage pour y ranger ses 5 000 voitures, dont 531 Mercedes-Benz, 367 Ferrari, 362 Bentley, 185 BMW, 177 Jaguar, 160 Porsche, 135 Toyota, 130 Rolls-Royce, 79 Aston Martin, 62 Lexus, 42 Land Rover, 32 Jeep, 20 Lamborghini, 9 McLaren F1, 4 Bugatti EB110, 2 Renault 5, 2 taxis londoniens, sa centaine de motos, sa cinquantaine de voitures de golf et plusieurs avions de ligne, dont un Boeing 747 décoré d’or. Il est des matins difficiles quand, au réveil, il faut choisir entre la Bentley et la Renault 5… à moins que le cœur ne penche pour le gros taxi noir.
Au pays de l’or noir et des délires du Sultan, mon cœur penche forcément pour le village flottant Kampong Ayer, sur l’autre rive du fleuve Brunei, face à la capitale. Un bateau-taxi m’y conduit en quelques minutes sur les eaux boueuses du fleuve. Le dépaysement est soudain lorsque je pose un pied sur l’une des innombrables et fragiles passerelles sur pilotis reliaun-pecheur-de-kampong-ayer-donne-naissance-a-de-futures-vocationsnt entre elles de modestes et ancestrales cahutes en bois. Environ 30 000 personnes habitent Kampong Ayer. Donnant l’illusion de flotter quand la marée est au plus haut, ce village hors du temps existerait depuis plus de mille ans, bien avant que Bandar ne sorte de terre.
Un vieux pêcheur au torse nu buriné par le soleil répare son filet les
pieds dans le vide tandis que des grappes d’enfants sautillent sur les lattes patinées des passerelles, en chemin vers l’une des écoles sur pilotis. Je manque plusieurs fois de tomber dans les eaux marron. On m’invite souvent à pénétrer dans les maisons, le temps d’une prise d’otage joyeuse. Malgré la  pauvreté apparente, tout respire le bonheur et la joie de vivre. Où est passé l’argent ? Je pose naïvement la question à une vieille femme  accroupie sur le seuil de sa maison devant un tas de bambou qu’elle découpe à la machette. La vénérable me désigne de la main la rive opposée d’où s’élève, au-dessus d’une épaisse forêt de palmiers, le dôme en or du palais du Sultan.
De retour sur la rive opposée, je me rends à pied en une petite demi-heure de marche vers la noble demeure.

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Hospitalité à la musulmane
Le Istana Nurul Iman, ou “palais de la Lumière de la Foi” en arabe, est la résidence principale du sultan de Brunei et le siège de son gouvernement. Inconcevable pour le commun des mortels, cette maison pleine de richesses est vaste comme quatre fois le Château de Versailles ; c’est le plus vaste palais que la terre ait jamais porté. Comme je pouvais m’y attendre je suis accueilli par un redoutable portail aux barreaux dorés et noirs. Le palace est dissimulé par la végétation. Pour le voir en entier, il faut venir avec son hélicoptère. Un garde unique, en uniforme, surveille l’entrée.
au-pays-de-lhomme-le-plus-riche-du-mondePar chance, je peux observer entre les barreaux la relève de la garde façon très Buckingham palace. Je demande au gardien si je peux rencontrer le Sultan… Après un petit sourire gêné, l’homme répond que “Sa Majesté ne reçoit que durant les trois jours qui suivent le ramadan, à l’occasion annuelle du Hari Raya Aïd al-Fitr.”
L’Aïd al-Fitr est la fête musulmane marquant la rupture du jeûne du mois de ramadan. À Brunei, cette fête donne aussi l’occasion au sultan d’ouvrir les portes de son palais pendant 3 jours. C’est la seule chance pour les Brunéiens de visiter la demeure du monarque et peut-être de rencontrer la famille royale. Autrement dit, il me faudrait patienter encore dix mois et demi avant les prochaines ripailles. Cependant, je n’aurai sans doute pas droit aux honneurs d’une audience privée comme au Vatican par le maître de Céans. Durant ces trois jours d’hospitalité à la musulmane, le Sultan et son épouse se prêtent, comme le veut la tradition, au jeu des poignées de mains à près de 110000 personnes vêtues de leurs plus beaux habits. Le peuple de Brunei est invité à défiler devant une profusion de succulences sucrées et salées sur des tables de banquets, offertes par le couple royal. Privé de visite aujourd’hui, je n’aurai donc pas l’occasion de me perdre dans les 200 000 m² que représentent les 1788 pièces dont 257 salles de bains de cette modeste maison d‘hôtes, ni de nager dans l’une des 5 piscines ou d’emprunter les 44 escaliers, les 18 ascenseurs, ni même d’être ébloui par les 564 chandeliers et 51 000 ampoules du sérénissime palais de la Lumière de la Foi, ou encore de dormir sur la paille de l’écurie au milieu de 200 chevaux de course, et avant cela de m’attabler dans la salle des banquets parmi 4 000 convives en écoutant le chant du muezzin de la mosquée au dôme rutilant d’or. Le prix de la construction du palace sultanesque se situe en bonne place dans la fourchette habituelle, soit 1,25 milliard d’euros.
Au Brunei la tranquillité poussée à son paroxysme donne l’impression surréaliste d’être plongé dans un décor de cinéma. Le film s’intitulerait « Comptes et mécomptes des Mille et Une nuits »… Moteur… Action… Coupez !

Texte et photo Jamel Balhi

Categorie: Actualité

1 commentaire :

  1. lydie dit :

    Merci beaucoup de votre partage photographique et de cet article . Heureux voyageur . Vous disiez lors d’une présentation photographique sur l’Iran aux bordes.  » Un inconnu est un ami que l’on n’a pas encore rencontré « . Croyez vous que l’on puisse rencontrer un inconnu et se dire que l’on le connait déjà . Certainement d’une autre vie ! Bonne continuation en espérant que votre prochaine ciné conférence vous amènera dans le Loiret .

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