Au pays des vaches et des rats sacrés

Ecrit par Jamel Balhi le 20 octobre 2016 Reagissez

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« Voyager, être à l’étranger, très loin de chez soi, c’est comme assister à un film ».
L’Inde offre assurément d’insolites scénarios et de pittoresques scènes. Le train de nuit m’a conduit de la capitale New Delhi à Bikaner dans le Rajasthan. Cette grosse bourgade poussiéreuse dans le désert de Thar est une merveille d’architecture moghole, avec ses vieux quartiers grouillant d’activité, sa muraille d’enceinte, et surtout le Junargarh, imposant palais de Maharaja construit au XVIe. Ses majestueuses portes en bois sculpté sont hérissées de longues pointes de métal à deux mètres du sol afin de les protéger contre les charges d’éléphants. Sur le mur d’enceinte, on peut encore distinguer les empreintes de mains féminines évoquant le sacrifice des veuves qui se faisaient brûler vives en même temps que leur époux. La vieille ville de Bikaner vaut bien à elle seule de braver la chaleur et les rigueurs d’un voyage en Inde. Cette petite cité du Rajasthan est un condensé de l’Inde…

de majestueux dromadaires
Découvrir que tant d’êtres humains se livrent à autant d’activités en même temps au même endroit donne le tournis. Dans ce magma humain, à chaque seconde, tout semble devoir se bloquer, se paralyser pour toujours. Et pourtant, une sorte de fluidité invisible l’emporte : les plus lourds fardeaux passent sans encombre, les scooters au dernier instant se frôlent mais ne s’accrochent pas, les portefaix s’évitent et s’éloignent, les chariots poussés à la main creusent la foule sans la blesser, des carrioles tirées par de majestueux dromadaires se dirigent à travers les marchés au milieu de chars à zébus, de rickshaws, de cyclistes et de camions. Quand les carrosseries des véhicules finissent par s’égratigner, pas de constat, juste un petit hochement de tête sur le côté et la vie continue. Une vache urine à grands flots au milieu du marché. Tout le monde la laisse terminer sa besogne sans l’importuner, avant qu’elle ne soit chassée à grands coups de cordes vocales. Au milieu du bazar, je suis intrigué par une corde enroulée autour d’un arbre, dont un morceau pend le long du tronc et se consume. À côté de l’arbre, personne… Au bout de quelques minutes, un homme arrive, s’arrête, prend une cigarette, saisit la corde – qui s’avère être de l’amadou – allume sa cigarette puis s’en va. Je viens de découvrir un briquet public.
La mousson fait son apparition dans le sous-continent. La température avoisine les 50 degrés. Il fait si chaud la nuit que j’utilise la climatisation du pauvre consistant à mouiller les draps avant de dormir. Le ventilateur fonctionne au rythme des coupures de courant, et lorsqu’il marche, il est extrêmement bruyant ; réduire son intensité, c’est augmenter la chaleur. Lorsqu’il pleut en Inde, le problème n’est pas ce qui tombe sur les têtes, mais ce qui arrive aux pieds, car les égouts, vétustes, souvent bouchés, ont peine à avaler tous les torrents d’eau qui s’accumulent dans les rues.
Un vieil Indien à barbe rousse est accroupi sous le dais d’une échoppe de thé. L’homme attire mon troisième œil, celui fixé au boîtier de mon appareil photo.
En m’approchant, je mets malencontreusement le pied dans une ornière remplie d’un mélange d’eau et de diarrhée de vache malade. Le barbu esquisse un petit sourire narquois, et me voilà quitte pour une lessive improvisée à une fontaine publique.
Mon amour pour l’Inde sera toujours aromatisé à la bouse de vache sacrée.

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au temple des rats
De Bikaner, je me dirige tout naturellement vers Deshnoke et son temple des rats où les rongeurs sont vénérés comme des dieux hindous. Il s’agit du temple dédié à Karni Mata, une sainte femme du XVe siècle, réincarnation de Durga, la déesse « inaccessible ». L’édifice ressemble à une forteresse de poche et les rats grouillent de toute part. Le temple en dénombre une dizaine de milliers. Le lieu est leur demeure sacrée à l’abri des prédateurs. Au-dessus de la cour, un grillage protège en effet les rongeurs des carnassiers. Une congrégation de moines les nourrit jour et nuit. Des rats courent entre les silhouettes boudinées de femmes fagotées dans leur voile de soie rose indien. inde-le-roi-du-temple-des-rats-deshnoke
Autour de la cour centrale, des chambres obscures tiennent lieu de cellules où les hommes saints se recueillent en silence. Chacun des rats serait la réincarnation d’un membre de la caste des Charans dont faisait partie Karni Mata. Ma présence dans le sanctuaire est tolérée et n’attire nullement l’attention. Une prudence s’impose toutefois : écraser du pied une de ces bestioles m’en coûterait le prix de son poids en or pur ; à payer au moine. C’est la seule communauté de rats diurnes connue dans le monde. Un rat qui monte sur un pied humain est considéré comme une bénédiction. J’ai été mille fois béni durant ces journées passées chez les rats. Après avoir ôté mes chaussures « par respect pour les rats », je foule le marbre jonché d’excréments et de morceaux de noix de coco, leur nourriture. Le sol est si brûlant qu’il donne l’impression de marcher sur un tapis de braises. Des rats s’agglutinent par centaines sur les rebords d’une sébile géante en étain, remplie d’un breuvage aux allures de lait. Parmi la masse sombre et gluante, j’aperçois un rat au pelage blanc. Cette vision est, dit-on, de bon augure… La tradition dit qu’il y aurait quatre ou cinq rats blancs, considérés comme particulièrement saints. Ils seraient les manifestations de Karni Mata elle-même et de sa famille. Les apercevoir est un privilège et les visiteurs ont le devoir de leur donner de la nourriture. Les fidèles au temple de Karni Mata considèrent que la nourriture ou les boissons goûtées par les rats sont prasad, « bénies » ; aussi, certains des dévots trempent leurs doigts dans les bols de nourritures destinées aux rats, puis les lèchent.

en quête d’illumination
Je prends la route plein nord vers les contreforts de l’Himalaya. Voici le Gange et voici Rishikesh, petite ville sacrée dans l’État de Uttarakhand. Cité des saints, des sages et des sadhus, Rishikesh est célèbre pour avoir reçu la visite des Beatles en février 1968, époque glorieuse des hippies et des clochards célestes. L’ashram du Maharishi Mahesh où ont séjourné les quatre larrons de Liverpool est lentement tombé en ruine. Situé à environ un kilomètre de Rishikesh, il se cache dans une épaisse forêt bordant le Gange où vivent en liberté tigres et éléphants. Rishikesh continue d’attirer une multitude de fidèles, gourous, disciples de tous horizons spirituels. J’arrive dans la ville sainte par une étroite passerelle prohibée aux quatre roues. L’Inde sans voitures, une bénédiction pour des oreilles rudement éprouvées. À l’instar des sadhus, des congrégations de singes ont fait de Rishikesh leur port d’attache. Ici le Gange est considéré comme la « mère de l’Inde ». Il prend sa source non loin de Rishikesh, dans l’Himalaya.

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Je fais une halte dans l’ashram Ved Nikitan parmi une poignée de chevelus nostalgiques des années soixante. Des garçons et des filles venus se perdre dans l’Inde éternelle. Les chevelus de l’époque Peace and love ont cédé la place à de jeunes touristes replets pas trop adeptes du patchouli et des chansons de Lennon. Lonely Planet, barbes, tatouages, selfies… Je retrouve chez ces jeunes quelques attributs du néo-routard. Dans cette cité entre Gange et Himalaya, la vie prend la forme d’un éternel relâchement de l’esprit et du corps. La chaleur moite brise l’énergie et réduit à une passivité fébrile. Quelques vieillards mutiques attendent sur les rives du Gange la mort qui les conduira au nirvana.
Pour les éternels vagabonds des routes, le simple fait d’être là fait d’eux les membres d’une fraternité instinctive, naturelle. Ces hommes et ces femmes, qui ne possèdent rien, sont en quête d’illumination, de sagesse et de pouvoir spirituel. Les sadhus ont renoncé au monde matériel et à toute forme de désir. A force de méditation, de yoga et de pénitence, ils parviennent à se rapprocher de Shiva, obtenant ainsi la libération.

ashram des Beatles
Suivant une plage caillouteuse le long du Gange, je découvre la grotte du vieux saddhu Dhirandra Bramahashari. Le saint homme âgé de 82 ans s’est installé depuis les années soixante dans la longue cavité rocheuse d’une falaise surplombant le fleuve. Un escalier en pierre en permet l’accès. Ses possessions matérielles se limitent à un vieux réchaud, un charpoy : l’ubiquiste lit indien en bois et cordes tressées. Des livres de prières en langue sanscrite sont sagement alignés sur une étagère clouée à la paroi. Une barbe de Père Noël jaunie confère au sage une bonhomie fort sympathique. Il parle un anglais parfait et m’invite à prendre un chaï. Difficile d’échapper à ce rituel du thé. Des graines de cardamome et des morceaux inde-ashram-des-beatles-tombe-en-ruines-rishikeshde gingembre apportent la touche très indienne à ce thé d’apparence si anodine. Dhirandra a une trentaine d’années lorsqu’il fréquente l’ashram de Maharishi Mahesh, maître spirituel fondateur du mouvement de la méditation transcendantale. Le vieux sadhu se souvient de ces années qui ont aussi bien marqué sa vie que celle de l’histoire du rock  : Les Beatles sont venus à Rishikesh en février 1968, influencés par la culture hippie de l’époque. La vie au ashram s’est métamorphosée. 84 personnes de leur entourage les accompagnaient. En train, en bus, à pied, et même à dos d’éléphant, les gens accourraient de tout le pays pour les voir. Les Beatles, eux, ont débarqué à Rishikesh en hélicoptère ! Pour tenir les médias à distance, l’ashram était entouré de barbelés et les portes étaient fermées et gardées. John et Paul avaient rapidement repris leurs habitudes de compositeurs et se retrouvaient clandestinement les après-midi, dans leurs chambres pour travailler sur de nouvelles chansons. John Lennon a écrit quarante de ses plus belles chansons à l’ashram. L’album blanc y a vu le jour. Ils inventèrent même une nouvelle compétition dans le camp du Maharishi ; c’était à qui deviendrait cosmique le premier. Je n’en saurai pas plus sur ce nouveau jeu !
Avec un large sourire complice, l’ami Dhirandra s’empare d’un vieux livre de mantras et en extirpe un petit trésor dissimulé entre deux pages : une photo de lui prise en 1968 en compagnie de Paul McCartney et John Lennon. Sous sa longue chevelure noire, sa tunique d’un blanc immaculé et ses allures hippies, on devine le vénérable ermite qu’il est devenu aujourd’hui.
Entre légendes indiennes et légendes du rock, je vais finir par devenir cosmique moi aussi…

texte et photos Jamel Balhi

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Categorie: Actualité

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