En Albanie – Du boulevard Donald Trump à la rue Nikolas Sarkozi

À Tirana

 

Le boulevard Donald Trump me fatigue. Cette longue artère de Tirana nommée récemment à la gloire de l’actuel président des États-Unis d’Amérique n’en finit plus de finir. Avant son inauguration en mars 2017, cette artère de 700 mètres de long s’appelait tout simplement riga liria, ou avenue de la liberté. J’ai voulu me rendre compte de visu qu’une municipalité avait réellement débaptisé une voie de circulation au profit d’un président honni et moqué par l’ensemble des pays du monde. Pour expliquer ce changement de nom, le maire de Kamaz, monsieur Xhelal Mziu dont le cœur penche lourdement à droite, explique que « Donald Trump est un modèle révolutionnaire du nouvel ordre démocratique, un grand dirigeant des temps modernes ». Le boulevard Donald Trump croise la rue Georges W. Bush mais le Texan a droit à une rue moins en vue et bien moins entretenue que le boulevard dédié au New-Yorkais.

dans une autre époque
Tirana est une capitale surprenante avec ses airs de petite ville provinciale à peine réveillée d’une longue et ténébreuse léthargie communiste. Depuis ma première  visite dans la capitale albanaise en 1996 alors que je courais à pied de Paris à Lhassa, elle est passée des années 70 aux années 80 en deux décennies. Aujourd’hui, lorsqu’un Albanais me demande ma nationalité et que je réponds que je suis français, il n’est pas rare que mon interlocuteur lève le pouce et lâche un “Jean-Paul Belmondo !” ou un “Michel Piccoli !” C’est dire si les esprits sont encore figés dans une autre époque.
J’ai jeté l’ancre à une centaine de mètres de la place Skanderbeg, du nom de ce seigneur albanais du XVᵉ siècle considéré comme le héros national albanais pour sa résistance à l’Empire ottoman, et dont l’imposante statue chevaleresque trône sur un côté de la place, proche de la mosquée.
Je loge dans un petit hôtel de voyageurs assez éloigné du minaret le plus proche pour ne pas être sorti du lit par la diane du muezzin. Sur le mur de la réception trônent côte à côte le portrait d’Enver Hoxba et de mère Teresa. Deux figures historiques du pays que tout sépare. Le premier a fait de l’Albanie durant un demi-siècle jusqu’à sa mort en 1985, une dictature considérée comme l’une des plus répressives et des plus sanglantes de l’histoire contemporaine de l’Europe. La seconde, d’origine albanaise, est Prix Nobel de la paix pour son action universellement reconnue auprès des plus pauvres.
Je partage un dortoir avec un Kazakh venu d’Almaty, installé ici depuis 6 mois pour “Bizness”. Le mystère entretenu sur sa véritable présence dans la ville laisse penser à quelque combine lucrative. L’une des couchettes est occupée par un Texan d’Austin, plutôt du genre moulin à paroles. La soixantaine fringante et la voix rocailleuse, l’homme est doté d’une politesse déconcertante dont il assaille chaque hôte dès le réveil. Comme nombre d’Américains, s’il vous appelle d’emblée par votre prénom, c’est que vous venez de vous faire un ami. Nous parlons de longues heures du Texas des Bush, et de celui de Janis Joplin à l’époque du flower power

regards de malédiction
L’Albanie se mondialise peu à peu… Aspirant à l’Union européenne, le pays finira tôt ou tard par entrer dans la ronde et ressembler aux autres pays. Car il faut bien copier. Durant l’Antiquité les Romains ont copié les Grecs, comme plus tard les Vénitiens ont copié sur les Florentins et comme aujourd’hui les Parisiens copient sur les Londoniens qui ont copié sur les New-Yorkais. Au diable la transcendance ! Ce ne sont plus l’envahisseur turc ni les frégates de Mussolini ou les chars soviétiques que les Albanais attendent mais plutôt Vinci, Accor, Orange et consorts.
Malgré les téléphones portables et les réseaux asociaux, en Albanie le phénomène du Xhiro a su résister au passage du temps. Chaque soir une fois le travail quitté, place à ce moment de détente et de retrouvailles entre familles et connaissances, sur la place ou le long de la rue principale. Les bancs publics prennent du service et les terrasses de café se remplissent. C’est le Xhiro, la sortie informelle du soir.
Les photographes publics me lancent des regards de malédiction quand un couple d’Albanais me demande de les prendre en photo avec mon appareil, souhaitant également une copie du cliché par internet. Ce petit service est perçu d’un mauvais œil par les photographes à la sauvette qui occupent la place, car eux font payer la photo tirée de leur Polaroïd, et le client est rare.

autre truc turc
Un matin je quitte la ville à pied en direction des montagnes avoisinantes. À mesure que je m’éloigne du centre, les façades des immeubles prennent des allures plus décaties, le désordre s’installe joyeusement. Apparaît alors une atmosphère plus traditionnelle, avec ses laveurs de voitures (lavaxh), les mosquées à minarets façon Istanbul et les joueurs de dés misant d’authentiques billets sur une planche aux bords relevés. Le fumet de kebab rappelle que les Ottomans ont turquifié l’Albanie durant cinq siècles. Les mosquées encore debout témoignent de ce chapitre de l’histoire des Balkans même si une majorité fut détruite sous la dictature. Il n’y avait plus de mosquées et d’églises dans ce pays où le tyran avait décrété la mort de Dieu. Autre truc turc au pays des aigles : le café. Avec son marc si épais qu’une date pourrait y flotter.
Quand la plaine rejoint les premiers contreforts, la route s’efface au profit d’un chemin rocailleux trituré par d’anciennes pluies. La montée s’effectue en une succession de lacets, suivant le parcours aérien d’un téléphérique se dirigeant vers le sommet du mont Dajti. De fourches en pattes d’oie vierges de toute indication, je finis par m’égarer dans le paysage et me dirige alors en suivant un cap imaginaire. Les chemins que j’emprunte finissent tantôt devant une clôture de fils barbelés, ou face à l’entrée d’un ancien bunker en béton armé recouvert par la végétation. De longs tunnels creusés s’enfoncent à travers la colline pour ressortir des centaines de mètres plus loin. Des gravures dans la pierre en marquent l’entrée. L’endroit est peu avenant ; craignant un terrain militaire prohibé, je choisis de rebrousser chemin. Je croise une paysanne vêtue de noir sur un âne. C’est l’unique personne que je rencontre depuis plusieurs kilomètres. Des petits blockhaus se dressent le long du chemin, comme d’énormes champignons en béton. Plus d’un demi-million de ces bunkers ont été construits sous le règne d’Enver Hoxha, symbole d’un homme habité par la phobie de voir son pays envahi par un ennemi imaginaire.

douche de décontamination
Les jours suivants à Tirana je me fais prisonnier volontaire d’un de ces bunkers construits dans les années 70 censés protéger le dirigeant et les plus hauts membres du pouvoir, en cas d’attaque nucléaire. Le Bunker numéro 1, rebaptisé pour l’occasion Bunk’Art 1 est devenu lieu de mémoire retraçant les années noires du stalinisme incarnées par Enver Hoxha. L’entrée se trouve au débouché d’un long tunnel obscur donnant sur un terrain militaire. Je m’engouffre dans le bunker par une porte en béton armé épaisse d’une trentaine de centimètres encore manipulable, à condition de s’y arc-bouter. Dans une atmosphère lugubre et humide, des galeries interminables desservent une multitude de pièces sur cinq niveaux. La force du lieu traduit toute la puissance de l’État policier au service d’un dictateur parmi les plus paranoïaques du XXᵉ. Des pièces, ou plutôt des espaces bétonnés sous-terrains, au nombre de 106, sont meublées du mobilier de l’époque. Des postes de télévision en noir et blanc sont encore allumés. L’un d’eux braille les images des funérailles du dictateur en avril 1985. Grésillent des sons qui ressemblent à des chants militaires à la gloire d’Enver, et des cris de révoltes populaires. Des lits attendent encore les dignitaires de l’époque. Je m’allonge quelques minutes sur celui attribué au Premier ministre. Une douche de décontamination s’imposait à chaque visiteur en cas d’attaque. La paranoïa est élevée à son paroxysme.
Au bout d’une galerie je découvre une salle de cinéma avec ses rangées de sièges en velours rouge, dotée d’une cafétéria, sorte de mess des officiers…. Ce bunker conçu pour se protéger des pires explosions nucléaires n’a pourtant jamais servi, ni été atteint par une seule balle de carabine. L’ennemi tant craint n’a jamais débarqué… Après plusieurs heures passées dans ce lieu étrange, je retrouve le soleil et la liberté…

rue Nikolas Sarkozi
Retour sur le boulevard Donald Trump où j’avais remarqué la présence d’un berber. Mon entrée dans ce salon de coiffure a sorti de sa sieste le propriétaire assoupi sur l’unique fauteuil. L’homme au regard souriant me demande en plaisantant si je désire la même coupe que le président Trump. Un mauvais rêve, sans doute…Pendant la tonte j’interroge mon coiffeur à propos du nouveau boulevard Donald Trump. « Il y a un an et demi je me suis levé et j’ai découvert cette nouvelle plaque au coin de la rue, en remplacement de l’avenue de la liberté. Depuis un siècle les Albanais ont pris l’habitude de subir. Nous avons appris à ne plus nous plaindre, l’essentiel aujourd’hui est de gagner assez d’argent pour vivre, ou de pouvoir partir à l’étranger. “Liberté” ou “Donald Trump” sur une plaque en métal, ça ne change rien ! »
J’ai droit à une coupe classique, impeccable et sans chichi pour la modique somme de 200 leke, soit 1,60 €.
Les surprises continuent. Je tombe cette fois sur la rue Berluskoni… Ce maire a décidément beaucoup d’humour. Marchant dans cette voie bordée de maisons aux murs de parpaings qui semblent à peine achevées, je débouche sur la rue…. Nikolas Sarkozi. L’ancien président français a, lui, hérité d’une voie d’environ deux cents mètres sans trottoir et jalonnée de quelques réparateurs de voitures.
Au gré de mes flâneries dans cette insolite capitale, qui sait, je finirai peut-être par croiser l’impasse Macron.

 

Texte et photos Jamel Balhi

 

Par| 2019-04-11T18:48:25+00:00 11 avril 2019|Actualité|0 Comments

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