A Udaipur – Au pays des éléphants et des maharajas

 “Monsieur l’éléphant, auriez-vous l’obligeance de vous écarter de mon chemin s’il vous plait ?”En Inde, les pachydermes sont aussi encombrants que sans gène. Ces montagnes de viande participent avec nonchalance à un trafic et une cacophonie générale à nulle autre pareils. En plus des singes et d’un nombre infini de vaches sacrées, il faut aussi ajouter ces montagnes de viande aussi imposantes que des tracteurs. L’éléphant qui me bloque le passage dans une ruelle d’Udaipur est un beau spécimen peinturluré aux couleurs de l’arc-en-ciel et conduit par un cornac qui ne manque pas de couleurs lui aussi. Ils forment une équipe de choc pour soutirer quelque argent aux passants. Dressé pour l’occasion, l’animal s’empare  avec sa trompe de la pièce de monnaie qu’on lui présente et la remet aussitôt à son maître perché de guingois sur son dos. En cette période qui précède la mousson, il fait 43 degrés mais quand il remue les oreilles, l’éléphant crée une agréable petite brise ; le moindre souffle d’air frais est une bénédiction. La climatisation du pauvre, en somme.

 rassemblement de lépreux
Udaipur est, dit-on, la ville la plus romantique du Rajasthan. À la Inde - Petite obole - Benaresvue des scooters qui taraudent la foule à grands coups de klaxon, on se dit que ce romantisme là doit être sponsorisé par Honda. Petites cylindrées en fureur conduites par des Indiens pour qui le klaxon vaut tous les passe-droits. On peut d’ailleurs lire l’injonction « horn please » peinte à l’arrière de tous les camions, intimant au doubleur de klaxonner. J’ai fait du temple Jagdish mon port d’attache pour. Ce temple auquel on accède en grimpant une volée de marches en marbre blanc est situé à proximité de l’imposant City palace qui domine la ville sur la rive du paisible lac Pitchola. Ce palais évoque la grandeur princière et l’extravagance des Rajputs. Avec sa façade longue de 244 mètres et haute de 30, on ne peut le manquer. Dans mon temple, c’est plutôt le règne de la misère et des souffreteux. Ici chaque soir avant le coucher du soleil, de la nourriture est distribuée gracieusement aux indigents. Assis sous un dais de marbre j’assiste au rassemblement de lépreux, infirmes et saddhus, pauvres parmi les plus pauvres venus quémander leur ration de riz agrémenté de soupe de lentilles servie sur une feuille de bananier. J’ai eu tout le loisir de faire la connaissance de Sanjay, un des lépreux du temple. Sanjay passe ses journées à mendier, avec ce qu’il lui reste de ses mains corrodées par la maladie. La lèpre lui a emporté ses doigts et son nez depuis une douzaine d’années. Même s’il reçoit des soins dans la léproserie située derrière la gare d’Udaipur, c’est dans la rue qu’il vit, au plus près de Vishnou auquel ce temple est dédié. Vishnou est le dieu protecteur, celui qui fait le bien et préserve tout ce qui est bon dans l’univers. Parole de lépreux !

 L’un des hommes les plus riches de l’Inde
Dans une religion composée de 33 millions de dieux, la spiritualité s’infiltre partout. Au bord des routes je vois des bornes kilométriques datant du raj britannique. Réquisitionnées par les bouviers, beaucoup servent de lieux de recueillement en raison de leur ressemblance avec le lingam, symbole phallique et signe du dieu Shiva. Les singes pullulent dans l’enceinte du temple, et particulièrement lors de la distribution de nourriture. Cependant, à une centaine de mètres du temple vit l’un des hommes les plus riches de l’Inde : le maharaja Shriji Arvind Singh Mewar. Shriji pour les proches. Issu d’une longue lignée de princes ayant régné durant des siècles sur le Rajasthan, le souverain partage son temps entre un hôtel particulier à Londres et son immense demeure à Udaipur dont une partie est accessible aux visiteurs moyennant un droit d’entrée de 150 roupies, soit 2 euros. Une lumière rouge au-dessus du palais indique s’il est là… Le maharaja règne aussi sur une chaîne d’hôtels de luxe.
À quelques minutes de marche du palais on peut aussi admirer la collection d’une vingtaine de voitures anciennes appartenant au maharaja, dont une Rolls Phantom de 1924. Elle apparut dans le film Octopussy avec James Bond. La Cadillac cabriolet, elle, a transporté  la reine Elizabeth II à l’aéroport, en 1961. Ces vieilles guimbardes encore en parfait état en disent beaucoup sur le train de vie à la cour. Les rives du Pitchola font fonction de grand lavoir. Les lavandières s’y retrouvent chaque matin et battent le linge au bâton pour l’essorer. Des scènes inchangées depuis des siècles. À proximité de leurs parents, des enfants ont fabriqué leur bouée avec de gros morceaux de polystyrène trouvés dans une décharge et tenus autour la taille par une étoffe. Ils peuvent ainsi goûter aux joies de la natation. Ces fragiles bouées faites de bric et de broc m’enseignent une fois de plus l’ingéniosité des pauvres face au dénuement.

Raj Palace

le lotus éclos sur la pourriture
De ce pays on nous livre aujourd’hui l’image d’un pays « émergent » à grand renfort de photos faisant état d’une nation à l’économie florissante, peuplée de flamboyants et jeunes princes de la finance, ingénieurs aux avant-postes de la révolution numérique ou fils de maharajas vivant dans les quartiers les plus chics de Bombay. À mes yeux il n’en est rien. L’univers des routes indiennes est peuplé de gens qui semblent en maraude perpétuelle. Dans les villages même les mieux reliés aux routes principales, pauvreté et nonchalance prédominent. Puisée dans la terre, l’eau est encore un vecteur à bien des maladies disparues depuis plus d’un siècle dans nos contrées européennes. Les bouses de vaches réduites en galettes à la main et séchées sur les murs servent encore à la préparation de la nourriture. De surcroît, les quotidiennes coupures d’électricité, y compris dans les plus grandes villes du pays rendent la vie des habitants bien aléatoire… J’ai traversé beaucoup de villages sans latrines, avec des maisons sans eau courante. Je vois aussi des familles au complet couchées dans la poussière, entourées de salissures fraîches et anciennes. Mais comme on le dit ici, « le lotus éclos sur la pourriture, mais sa robe n’est pas souillée ». Pour dix roupies – 12 centimes – les plus chanceux pourront se procurer, auprès de colporteurs des feuilles de papier larges comme des draps pour s’allonger dessus. Frêles couchages comparés aux lits éléphantesques du Maharaja, prometteurs d’orgies endiablées.

 Tous les hommes sont frères
J’aurais aimé Inde - Chercheuse de petite bête - Udaipurobtenir une audience privée avec son excellence Shriji mais je n’aperçois pas de lumière rouge au-dessus du palais, mis à part le somptueux coucher du soleil qui a jeté tout son feu vespéral sur les murs de la féérique résidence. Posé au milieu du lac, tel un lotus flottant, le Lake Palace Hotel, au marbre d’un blanc immaculé propose ses suites à plus de 7000 euros la nuit. C’est la Guest house la plus chère de l’Inde.  Il sera plus facile pour moi de rencontrer Sanjay mon ami le lépreux.
Dans la cour du temple j’assiste à un combat plein de hargne et de poils hérissés entre une horde de chiens et une confrérie de macaques survoltés. C’est à qui hurlera le plus fort, dans une bataille désordonnée où ni l’agilité des uns, ni les crocs des autres, ne parviendra à s’imposer, sous le regard d’une rangée de statues ciselées dans le marbre, dans de sulfureuses positions kama-soutrées.
Si Gandhi a écrit Tous les hommes sont frères, ce n’est vraisemblablement pas le cas des animaux… Les ubiquistes « hello my friend, what is your country name ? » me font découvrir que je possède plein d’amis en Inde, à commencer par les lépreux, les saddhus (vrais et faux), un nombre impressionnant de conducteurs de rickshaws, beaucoup d’enfants mais surtout des commerçants, toujours enclins à m’aborder de leur verve bonimenteuse.

 Sagesse de Gandhi
C’est ça l’Inde ! Du bruit pour chacun. Là un vendeur de jus de canne à sucre dont le moteur qui sert à presser le jus repose sur une carriole, devant un éléphant qui barrît et une vache sacrée qui se gratte le cou sur le guidon d’un scooter, Les petites motos constituent aujourd'hui l'un des principaux moyens de transport dans les villes indiennesfaisant tomber l’engin qui entraîne dans sa chute toute la rangée des autres scooters. Où est le vendeur de boules Quies ?L’Inde  est le régal des sens. Il faut y aller de toute sa personne pour s’y  tremper complètement.  En plus des effluves d’urine et autres, des détritus de toutes sortes y pourrissent en compagnie de guirlandes de fleurs rescapées des autels. Le régal des vaches aussi…  Les couronnes de fleurs, bijoux de la terre, sont confectionnées par de petites mains d’enfants à même le trottoir.  Un voyage au Rajasthan s’accompagne d’une profusion de couleurs. Les hommes portent avec élégance leur turban si lourd et si haut qu’il penche d’un côté. Chaque couleur évoque une caste, une religion ou un événement de la vie, mariage ou deuil. Les sarees fabriqués pour la plupart à Bénares, haut-lieu de la soie, sont autant de touches de couleurs dans le paysage. Udaipur est une ville merveilleuse, un concentré de l’Inde, celle des éléphants et des maharajas, des vaches sacrées et de Vishnou.
Mon retour vers Delhi dans un vieil autobus est digne de l’époque héroïque des premiers voyages par la route. Je parcours 800 kilomètres à bord d’un vieux « bus-couchette » offert à toutes les secousses d’une route défoncée, au goudron crevassé sur l’ensemble du trajet. J’occupe la couchette supérieure, un caisson à porte coulissante. Je suis allongé à hauteur des arbres et subis un terrible dilemme : être fouetté par les branches des arbres frôlés par le bus, ou fermer la fenêtre et suffoquer sous une chaleur abominable. Mon voisin du dessous offre à l’ensemble des passagers tout le loisir d’évaluer la consistance de ses glaires après de généreux raclements de gorge. La route est en travaux. Elle l’était déjà lorsque je parcourais cette partie de l’Inde  venant de  la frontière pakistanaise lors de mon tour du monde en courant. À l’époque je courais et les secousses étaient bien moindres.

Le lac Pitchola est le rendez-vous favori des enfants d'Udaipur

Dans ce pays de tous les contrastes où l’immense richesse côtoie l’extrême pauvreté, dans ce pays de tous les paradoxes où je vois passer des chars à bœufs mérovingiens en même temps que j’entends sonner des téléphones portables, je croise légion de magnifiques sourires venant des plus pauvres, des sourires qui font écho à la sagesse de Gandhi : « la vie est un mystère qu’il faut vivre et non un problème à résoudre. »

              Texte et photos Jamel Balhi

Par| 2018-04-30T08:51:28+02:00 29 novembre 2014|Actualité|0 Comments

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