En Géorgie le dépaysement s’annonce dès le poste de frontière. Une jeune femme blonde aux yeux clairs et aux pommettes saillantes, affrétée au tampon d’entrée dans le pays, sort une bouteille de vin de derrière son guichet et me l’offre accompagnée d’un timide sourire en guise de « Welcome in Georgia ». La gentillesse et l’hospitalité des Géorgiens n’est donc pas une légende. Chaque future rencontre, ou presque, en sera ainsi marquée.
Je ne sais pas grand chose de Tbilissi, pas même la bonne prononciation de ce nom de capitale que les Géorgiens appellent plutôt « Tiflis ». Avec son histoire très ancienne, la ville a pourtant beaucoup à raconter…. Traversée pendant des siècles par les caravanes de la route de la soie, Tbilissi est également située sur l’axe Moscou, Stalingrad, Erevan et Bagdad. Elle a vu passer les Perses, les Ottomans, les Mongols de Genghis Khan, Staline, les chars de l’armée russe… Autant dire que Tbilisi s’est beaucoup défendue au cours de ses deux mille ans d’histoire.
« Nous, les Géorgiens, savons faire deux choses : le vin et la guerre ». C’est ainsi   que Aleko, commerçant du bazroba, résume le savoir-faire de son peuple.  Le bazroba de Tbilissi, c’est un peu les halles de Paris à l’époque de Zola. Gigantesque marché populaire où l’on vient de tous les quartiers de la ville s’approvisionner en victuailles, dans un salmigondis d’objets des plus hétéroclites.

 

haut-lieu des cultures du Caucase
Le savoureux vin géorgien, de réputation internationale, est vendu à même le trottoir dans des bouteilles de cola-cola en plastique. Deux halles principales, immenses, se partagent ce vaste espace non loin du stade national et de la gare centrale. Tout autour, de petites boutiques de vêtements et de quincaillerie se perdent dans un ensemble de bâtiments divisés en allées bien découpées. Ici, c’est le temple de la téléphonie mobile, câbles, chargeurs ad hoc et autres japoniaiseries made in China, rutilantes et bruyantes à souhait. À chaque halle ses échoppes miniatures, ses vendeurs ambulants qui proposent leurs citrons, leurs chaussettes, du sel de Svanétie ou des « churchxelas », ces sucreries en forme de saucisses dont raffolent les Géorgiens. Dans ce magma humain saturé de milliers de chalands pressés et lourdement chargés, chacun trouve son bonheur, vêtements comme nourriture, cigarettes ou lessives. En y ajoutant un peu plus loin le bazar d’Eliava dédié au bricolage, on ne sait sur combien d’hectares le bazroba s’étend, mais il maille plusieurs quartiers, et pas des moindres. Les « rayons viande » au marché de Tbilissi, c’est tout sauf des étagères réfrigérées où la carne est calibrée, classée avec précision par des bonshommes rondouillards à tabliers blancs. « Veau », « mouton », « porc »… Aucune étiquette pour informer  qu’il s’agit de rumsteck, de poitrine ou de jarret. La partie de la halle à la nourriture réservée à la viande, c’est quelques dizaines de mètres d’étals sales où des pièces de cinq kilos de bidoche pendent à des crocs de boucher, quand ça n’est pas la carcasse ou la bête entière, dans un concert de couteaux que des bouchers – version locale, avec la cigarette au bec – aiguisent avec un regard torve. Des petits cochons entiers, ébouillantés, allongés dans une mauvaise grimace attendent la babouchka à manteau de laine épaisse, sa chapka et son éternel cabas des temps soviétiques. Les capots des voitures servent d’étals. Et puis, il y a le quartier des poissonniers, version locale là aussi. Ils vendent leurs carpes et leurs truites posées directement à l’arrière de leur camionnette, sur la tôle rouillée. Carpes et truites… rien de très exotique pour des poissons pêchés dans les eaux du Koura, ce long fleuve d’Asie qui prend sa source non loin de la mer Noire et se jette, 1 515 km plus à l’est dans la Caspienne. Les visages croisés ne manquent jamais de sourire. Et lorsque je réponds à cette ménagère qui emporte sous le bras son petit cochon mort, que je suis français, elle renchérit aussitôt : « Charlie ? Charlie ?… » “Non, je suis Jamel » L’implantation d’un magasin Carrefour à la périphérie de Tbilissi, signera peut-être la fin de ce haut-lieu des cultures du Caucase.

 

une tension palpable
De jeunes enfants m’offrent des bonbons après que je les ai photographiés.
Les Géorgiens ont le contact facile et se montrent fort aimables avec l’étranger. Je me laisse conduire à travers Tbilissi par le fleuve Koura.  De gracieuses statues contemporaines en bronze patiné décorent la balustrade du pont Baratachvili, nommé ainsi en hommage à ce poète géorgien. Mais surtout, la ville abrite depuis le début de la chrétienté des dizaines et des dizaines d’églises. Toutes de petite taille comme nos chapelles romanes, avec un enclos aux allures de places de village et des jardinets aux antiques stèles à moitié brisées. Des petits enclos qui invitent au calme et au recueillement. Des dévotes y font une brève halte, avec un triple signe de croix, tête couverte d’un fichu. Là, une grotte avec une mare souterraine ; ici, une paysanne derrière son maigre étal de fruits sous la croix de sainte Nino, apôtre omniprésente en Géorgie. Les murs des églises du Caucase exhalent d’agréables senteurs d’encens. Ces lieux de cultes sont dépourvus de bancs ; les fidèles assistent aux messes en position debout. Des ex-voto tapissent les murs, en remerciements de vœux exaucés. Au détour d’une ruelle dans la partie très ancienne de Tbilissi, j’aboutis sur Anchiskhati, la plus ancienne église orthodoxe de la ville. Ses briques massives l’ont soutenue depuis le VIème siècle, de révolutions en guerres, de destruction en reconstruction.
Interdit à l’époque soviétique, le culte repris du service à l’indépendance de 1991. Toujours au cœur de la vieille ville, une bâtisse dissimulée derrière de hauts murs abrite le Patriarcat de Géorgie, épicentre de l’orthodoxie. Des caméras en surveillent la proximité et donnent vraiment le sentiment étrange de passer devant une ambassade des États-Unis. La lourde porte s’ouvre alors que s’engouffre un gros 4X4 noir aux vitres aussi sombres que les arcanes de la religion orthodoxe. Un homme au visage impassible me toise comme si j’étais un maraudeur ; il ne me lâche pas du regard… Il doit être le portier, mais avec ses vêtements noirs qui lui collent à la peau et son oreillette, il a plutôt l’air d’un agent du Mossad. La tension est palpable, la méfiance et la peur sautent au visage. J’ai compris que je dois déguerpir. Il serait bien vain de demander une audience privée au vénérable patriarche orthodoxe.
Cette scène me rappelle le mois dernier lorsque j’étais au Caire devant l’église Saint-Georges, Saint des Saints de la communauté copte d’Égypte. Des militaires sont postés avec gilets pare-balles, boucliers et armes automatiques. Où est le message de paix et de tolérance des religions ?

une cuite en route
ll fait froid. Des couches de verglas ont rendu les trottoirs périlleux. Dans un square public, quatre joyeux clochards se réchauffent autour d’un petit feu. Je m’approche pour capter les calorifères qui émanent de cette joyeuse bande de copains de trottoir. Les quatre larrons ont une cuite en route, leur bouteille de vodka vide repose lamentablement sur le sol. L’un d’eux se tapote le cou avec l’index au niveau de la carotide, ce qui signifie un état alcoolique, ou « buvons un coup ! ». Je suis invité à m’asseoir parmi eux tandis que le plus âgé, papy à la moustache jaunie par le tabac, a découpé un morceau de carton pour me servir de siège. Quelques blagues, des rires aux éclats et des tapes sur l’épaule… On s’en tiendra là pour aujourd’hui. J’étale l’unique mot de géorgien que je connais : “Madloba !” − Merci.
La fraternité et la solidarité sont des valeurs spontanées chez les plus démunis.

 

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Dans le lit de Staline
La ville de Gori m’attire, à quelques kilomètres de la frontière de l’Ossétie. Je m’y rends pour une incursion chez l’enfant du pays, Iossif Vissarionovitch Djougachvili, connu sous le nom de Staline, né à Gori le 18 décembre 1878. Le long de la route qui mène de Tbilissi à Gori, on ne compte plus les maisons en préfabriqué alignées à perte de vue pour abriter les milliers de réfugiés ossètes. Au plus près de la ligne de démarcation, le paysage est désolé : maisons en ruines, vergers et champs abandonnés, tombes de fortune pour les morts du conflit au cours de l’été 2008.  Dans Gori, je demande à une jeune femme où est située la maison de Joseph Staline. “L’avenue Staline vous conduira vers la maison du monstre”, me lance-t-elle.
Avenue Staline… J’y étais ; difficile de le deviner avec ces plaques de rues écrites en alphabet géorgien, vermicelles hiéroglyphiques indéchiffrables pour le profane. Au bout de la longue avenue, je découvre une vaste place déserte qui s’étale devant une bâtisse pharaonique en forme de palais vénitien. La grande statue de Staline qui trônait jusqu’en 2010 au milieu de cette place a été déplacée à quelques dizaines de mètres, entre sa maison natale et le musée qui lui est dédié. Le musée n’est autre qu’un panégyrique sur la vie et l’œuvre de Staline, aussi appelé le Vojd : le Petit père des Peuples.
Des images disparates aux couleurs passées présentent l’homme à toutes les périodes de son existence. De sa naissance à Gori, puis en jeune rebelle échappé maintes fois des prisons sibériennes, avant de devenir secrétaire général du Parti Communiste soviétique. Je n’y vois aucune référence aux millions de Soviétiques morts dans les camps du Goulag au cours de l’ère stalinienne. Le masque mortuaire en bronze de Staline reposant sur un velours rouge sous un éclairage blafard est un exemple criant du culte de la personnalité poussé à son paroxysme. 
À quelques mètres du musée, la maison où Staline passa les premières années de sa vie est offerte à la visite.  
Un grand dais en marbre soutenu par des colonnes doriques recouvre cette modeste demeure, comme le saint-sacrement sous une cloche de verre. L’adoration est à son comble ! Je suis le seul visiteur. La porte s’ouvre sur une pièce unique, au sol nappé de briques rouges. Un lit, deux petites tables, un lavabo… Une odeur musquée sortie de la paysannerie du XIXe siècle émane de cet intérieur. Personne à gauche, personne à droite… Ni devant ni derrière. Je m’allonge quelques instants dans le lit où dormit le petit Joseph avant de devenir le grand Staline. Un petit roupillon ? J’oublie vite cette idée saugrenue qui pourrait me conduire directement en Sibérie pour le restant de mes jours.

 

texte et photos Jamel Balhi