A Saint-Domingue – Concours de beauté canine dans les Caraïbes.

 Sur la grande île Hispaniola des Caraïbes, avant de prendre la route vers Haïti je vais séjourner en République dominicaine. Je n’en connaissais rien sinon ces images de plages idylliques de sable blanc et de cocotiers à moitié couchés vers l’horizon d’un océan bleu turquoise…. À Saint-Domingue, la capitale, je fais la connaissance de John Voyager, un Canadien d’une quarantaine d’années débarqué d’avion tout spécialement de Toronto pour un concours de beauté canine.
Un mètre quatre-vingt-dix, vêtu avec une élégance surannée dans un costume un peu trop grand, l’homme porte sous le bras un cabas contenant la frêle silhouette d’un petit lévrier : Foenix. Je décide d’accompagner ce couple atypique vers le lieu de la compétition. Avec son air hésitant, John a tout du grand timide dans la cour d’une école, un jour de rentrée des classes. L’animal semble aussi apeuré que son maître dans les rues peu avenantes de Saint-Domingue. Dans le quartier colonial nous croisons des regards louches.

République-Dominicaine---Qui-sera-le-plus-beau

 Interdit aux armes à feu.
Immobiles au pied des bâtiments, comme des plantes carnivores, de jeunes Dominicains aux mines patibulaires nous observent de guingois. Les différentes mises en garde sur l’insécurité des rues de Saint-Domingue ont envahi nos esprits d’un sentiment de méfiance. Les barreaux aux fenêtres des habitations jusqu’au troisième étage et les gardes armés un peu partout témoignent des dangers auxquels sont exposés quotidiennement les citoyens de Saint-Domingue. Sur les vitrines de nombreuses boutiques des panneaux annoncent la couleur : « No Armas de Fuego!’. Interdit aux armes à feu.
Un taxi nous conduit vers le parc Enriquillo, dans un quartier moderne de la capitale. Un taxi ? Plutôt une épave mécanique où l’on monte et descend n’importe où sur un itinéraire fixe. Censée transporter  trois passagers à l’arrière et un à l’avant en plus du chauffeur, ce sont finalement deux clients qui viendront encastrer leurs masses corporelles devant, tandis que derrière s’entasseront tous ceux qui pourront monter à bord… y compris un chien. Notre guimbarde arbore une terrifiante tête de mort peinte en travers du capot et son pare-brise est balafré par de multiples fissures. Au feu rouge, une cohorte de petits vendeurs s’agglutine autour des véhicules à l’arrêt pour proposer à grands coups de cordes vocales des antennes de radio, du parfum, des chips…. ou un lavage express du pare-brise prêt à rendre l’âme. Le compte à rebours avant le passage au vert annonce la fin momentanée de leur travail. Reprise du boulot dans une minute !

A Saint-Domingue, marcher sur les trottoirs n’en demeure pas moins dangereux, à la vue des plaques d’égout disparues. Nous longeons l’avenue du 27 Février. Cette  artère principale parcourt la capitale des secteurs modernes aux quartiers grouillants et populaires. Elle n’a rien d’élyséenne mais n’en demeure pas moins un bon point de repère pour qui aime flâner au risque de se perdre. À l’instar des villes latino-américaines, les rues ayant pour nom la date d’une révolution ou d’un fait important de l’histoire du pays sont légions.
Le 5 décembre 1492 constitue la date la plus marquante de la région avec l’arrivée du Génois Christophe Colomb sur l’île, alors qu’il croyait avoir atteint les côtes de l’Inde. Fondée en 1496, Saint-Domingue est la ville la plus ancienne du Nouveau Monde. C’est là que fut construite en terre américaine par les Espagnols la première cathédrale.

 Chien à basse consommation
ll n’y a pas foule sur le lieu du concours de beauté pour chiens. Je me demande d’ailleurs ce que pareille compétition de pures races vient faire en République dominicaine, où les chiens aperçus jusqu’ici se nourrissant de rebuts de poubelles n’ont que leurs croûtes et leurs puces pour rivaliser ; d’authentiques bâtards. Ces clochards à quatre pattes sont d’ailleurs interdits d’accès dans l’enceinte du concours, gardée par un homme armé d’un fusil. Seuls les propriétaires des chiens inscrits et les organisateurs ont investi l’herbe rase du square. Quelques tonnelles bienfaitrices − il fait trente degrés − donnent une allure très garden party àcette épreuve internationale. Foenix aura droit aux plus grandes attentions diététiques : croquettes vitaminées, apport de glucose dosé avec soin, sirop de maïs « un doigt, pas plus », cuillère à café de yaourt nature « une fois par semaine » pour nettoyer son petit tube digestif. Selon son maître canadien, la pureté de la race de cette miniature de lévrier remonte à six mille ans.

Bête de Scène− Mon chien n’aboie pas, ne perd pas ses poils et ne s’éloigne jamais de moi, précise non sans fierté John à la vue des autres concurrents qui ont tout l’air de boîtes à bruit. En somme, un chien à basse consommation d’énergie. La journée commence par un brossage des dents et un passage au cirage des quelques poils disgracieux sur son pelage au noir impeccable. Ne manquerait plus qu’à administrer à la petite Foenix de la mamajuana, un élixir de jouvence aux pouvoirs curatifs très célèbre en République dominicaine, connu aussi pour ses vertus aphrodisiaques, antirhumatismales, antigrippe, anti-diarrhée, anti-gastro entérite, anti-presque tout.

Bêtes de scène
Si on dit que les animaux de compagnie ressemblent à leur maître, ou vice-versa, John en est un parfait exemple. C’est un homme peu disert, et lui non plus ne s’éloigne jamais de son compagnon. La veille de la compétition, ils dorment dans le même lit « pour renforcer la confiance avec le maître ». Bergers allemands, chihuahuas, pit-bulls, yorkshires, bulldogs français et autres boxers sont venus des quatre coins du pays hurler leur statut de bêtes de scène. Les concours de chiens restent avant tout des lieux de rencontres et de retrouvailles pour beaucoup de passionnés. C’est l’occasion pour les collectionneurs d’acquérir de nouveaux spécimens. Pour les éleveurs ces concours permettent en cas de victoire de demander un prix plus élevé pour les saillies si c’est un mâle, et de vendre plus cher les chiots de leur  femelle. Le chien de John a remporté tous les prix de la catégorie « Meilleure race » dans les précédents concours. Passionné de lévrier italien, John en possède une quinzaine dans sa vaste demeure de Toronto. Après étude méticuleuse des pedigrees, les chiens qu’il fait s’accoupler donnent naissance aux meilleurs spécimens du Canada et lui rapportent de juteux profits. Chaque chiot ainsi « produit » est vendu l’équivalent de 1200 €. Les propriétaires ont revêtu leur tenue des belles occasions, comme pour une réunion mensuelle au Lions club. La victoire d’un chien est aussi celle de son maître.
Sous la tonnelle réservée aux yorkshires, les dames armées de brosses et de bigoudis semblent jouer à la poupée. Cette fois, on se croirait dans une maternité. Les conversations tournent autour de l’art de bonifier le poil, ou encore de la « diététique canine ». De la musique espagnole tente de couvrir le bruit des aboiements. L’ambiance est à la fête. Dillia, une Dominicaine bien en chair, sur sa trentaine, lisse avec amour et attention le poil de son yorkshire ne pesant pas plus de trois livres. Le numéro 48 écrit sur son brassard va être appelé au micro dans un court instant.
Je m’aventure en espagnol : « c’est un mâle ou une femelle ? »
En guise de réponse, la jeune femme empoigne d’une main bien ferme les testicules de son chien… De son autre main, elle lève le pouce en l’air ! Réponse sans équivoque.
Un concours de chiens répond à un rituel bien rodé : chaque candidat doit d’abord effectuer une petite course, tenu en laisse par son maître. Certains propriétaires sont essoufflés par ces quelques foulées… A croire que c’est le chien qui promène le maître. Un juge qualifié apprécie alors, d’après le standard officiel, la beauté de chaque chien juché sur une table et le note selon des critères bien précis : élégance de la patte, qualité du poil, dentition, position des testicules, hauteur du garrot et allure générale. Seuls les plus beaux spécimens seront couronnés.

République  Dominicaine---Petit-lévrier-italien en pleine démonstration

 Clochards à quatre pattes
Avec son allure de princesse, le petit lévrier italien de mon ami John reçoit encore une fois tous les honneurs des juges en remportant le prix pour la meilleure race du concours. Applaudissements ! La récompense : une coupe en plastique accompagnée d’un lot de dix kilogrammes de croquettes. La remise du trophée semble laisser de glace les spectateurs et les autres concurrents.
Nous repartons dans la soirée, avalés par les ruelles noires de Saint-Domingue. Les réverbères, dont la plupart sont hors d’usage ont toutes les peines du monde à guider nos pas. Avec son trophée sous un bras, et sous l’autre, sa Belle, John se fraye un passage au milieu des aboiements d’une horde de clochards à quatre pattes.
Je retourne chez la vieille dame qui m’accueille pour quelques jours dans le quartier colonial, près de l’Alcazar, ce palais en pierre corallienne construit par Diego Colomb, le fils du célèbre navigateur.
Pas de chien dans cette ancienne maison, ni livres ni ordinateurs, seulement un vieux poste de télévision qui braille du TF1 en espagnol. A l’aube, je prendrai la route d’Haïti.

 Texte et photos Jamel Balhi

République-dominiquaine---Le-Meilleur---Saint-Domingue

Par| 2013-10-09T12:18:57+02:00 8 octobre 2013|Actualité|1 Comment

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One Comment

  1. la haute-loire 15 octobre 2013 at 14 h 08 min

    Merci mille fois de faire partager tes escapades par ces beaux récits…

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