À Reykjavik – Un coin d’Europe au bout du monde

Ecrit par Jamel Balhi le 28 janvier 2017 Reagissez

Reykjavik est une petite capitale aux maisons multicolores

Merci pour la douche glacée ! Inutile de se répandre en invectives, l’automobiliste arroseur est déjà loin, et puis ici tout le monde est gentil. Me faire arroser de la sorte par les roues d’une voiture, cela m’arrive plusieurs fois par jour dans les rues de Reykjavik. Il ne cesse de pleuvoir malgré le dicton très optimiste évoquant la météo capricieuse : “si vous n’aimez pas le tempsLes fumerolles des terres islandaises témoignent des fureurs des volcans qu’il fait, attendez cinq minutes”. J’attends depuis une semaine de voir apparaître un rayon de sole il, mais le ciel semble imperturbable. Il fait 8 degrés, sous la pluie certains Islandais sont en tee-shirt ; pour eux, c’est l’été. Sur la carte du monde, la pointe sud du Groenland est toute proche, et le cercle polaire à seulement 250 km plus au nord. Le froid polaire me rappelle que je ne suis plus sur l’île de Bornéo. Pour me conduire dans la ville je fais confiance à mes jambes, toujours enclines à décider du  programme de la journée. C’est le meilleur guide que je connaisse. Reykjavik est une capitale où chaque rue, chaque place est à portée de semelles. Les miennes, de semelles, n’ont pas survécu au climat subpolaire océanique de l’Islande et se décousent de toutes parts. C‘était pourtant de la marque américaine.
Arpenter les rues de Reykjavik sur l’étroite péninsule de Seltjarnarnes, c’est tracer son chemin vers l’océan ; toutes les rues y conduisent. L’océan encercle la ville tandis que des volcans en activité festonnent l’horizon. Le pays n’a guère changé depuis l’arrivée des premiers vikings norvégiens en 874. Ils nommèrent la nouvelle terre Reykjavik, “baie des fumées”, en raison des sources chaudes et des solfatares qui se dégageaient des volutes de vapeur visibles de la mer.

Autour du petit lac de Reykjavik

énergie créatrice
Après Ushuaia, Anchorage, Cap Nord et d’autres bouts du monde, je m’attendais à une ville sans véritable charme, fonctionnelle et cerclée de quincailleries et bars peuplés de marins. Il n’en est rien. Ici, pas de tripot à la Jacques Brel. Les rues propres et les maisons multicolores de Reykjavik en font d’emblée un lieu agréable. La ville se révèle peu à peu avec de jolies places, des friperies, des boutiques d’art moderne et des musées. La rue Laugavegur, principale artère de Reykjavik regorge de bars branchés qui semblent assoupis la semaine, en attendant la fièvre du vendredi soir et ses runtur endiablés, ces tournées des pubs par les fêtards du week-end, avec pour seul mot d’ordre : la cuite.
Le “Landromat” (blanchisserie) est un bistrot d’un style particulier où les tables partagent l’espace feutré et tamisé avec d’incongrues machines à laver à disposition des clients. Des couples y viennent avec leurs enfants où un espace-jeu leur est réservé. Dans ce bar particulier, on lave son linge sale en famille en sirotant une bière ou un thé. Un écriteau incite même les jeunes mamans à allaiter leur enfant. “Faites comme à la maison, au Landromat on aime à la fois les bébés et les mamelles !”
L’énergie de Reykjavik est créative. Les boutiques, les gens, les tags et autres musiques sont bien dans l’air du temps, tout en étant islandais. Tout y est situé au cœur, y compris l’aéroport domestique, à vingt minutes à pied du centre. Les avions semblent amorcer des atterrissages d’urgence sur le toit des maisons tellement ils volent bas.

Avec ses 75 mètres de hauteur, l'église Hallgrímskirkja est la plus haute construction de de Reykjavik

musée du pénis
L’Islande est un petit coin d’Europe situé au nord du monde, peuplée par 330000 âmes dont un tiers vit à Reykjavik qui fut longtemps la seule ville du pays. Si j’y séjournais plus longtemps, je pourrais rencontrer chaque Islandais y compris le nouveau président Gudni Johannesson, homme politique au contact sans doute aisé depuis qu’on l’a vu assister à l’Euro 2016 dans les tribunes au milieu des supporters islandais. La Maison du gouvernement occupée par les bureaux du Premier ministre est située au coin de la rue près d’un kiosque à hot-dogs. Elle est dénuée de toute protection et de clôture. L’Islande est le seul pays au monde où j’ignore la couleur de l’uniforme des policiers. Je n’ai jamais croisé les représentants de l’ordre public. Difficile de trouver un pays aussi sûr. Parmi les visites insolites à faire dans cette ville scandinave, pourquoi pas le musée du pénis situé près du terminal des bus ? Dans ce lieu unique au monde sont rassemblés des organes sexuels de cachalots, taureaux, antilopes, chiens, hamsters et même crabe. Jusqu’en 2011, selon Sigurdur Hjartarson, le fondateur et directeur du lieu, il manquait à ce tableau de chasse sa “pièce maîtresse… Désormais, grâce à la contribution de Pall Arason, un Islandais décédé à l’âge très respectable de 95 ans, la collection s’est enfin enrichie de l’organe humain. L’attribut de ce généreux donateur repose maintenant dans du formol à la vue de jeunes touristes chinoises hilares.
Trois autres futurs membres bienfaiteurs ont d’ores et déjà signé une promesse de don officielle. Elles figurent sur les murs du musée. La très sérieuse phallologie, soit l’étude des phallus, a maintenant pignon sur rue.
Trolls et elfes habitent le trottoirLes trottoirs de Reykjavik sont peuplés de trolls. Des représentations en papier mâché de ces machins légendaires occupent l’espace public, rappelant que nombre d’Islandais croient aux elfes, trolls, mignons et autres fées mystérieuses. Il est même possible de suivre des cours dans une école des Elfes à Reykjavik, et décrocher un diplôme en “études et recherches sur les elfes et autres peuples invisibles”. Des métiers d’avenir se dessinent peut-être dans un horizon lointain. Va-t-on croire pour autant à la superstition des cendres du Eyjafallajökull ? Ce volcan est entré dans la légende en 2010 lorsqu’il enfuma la terre entière et nous cloua au sol durant des semaines, contribuant à faire connaître l’Islande au reste du monde à l’instar de la chanteuse Björk. Une boutique fait commerce de savons confectionnés à partir de la maudite cendre. Sans l’activité volcanique, l’Islande, ce pays sorti des entrailles de la terre par l’effet des forces telluriques, n’existerait pas.
La démocratie française n’existerait peut-être pas non plus. En effet, les années qui ont suivi l’éruption Fillettes à Keflavikdu volcan Laki en 1783 ont été marquées par des phénomènes météo extrêmes, dont des sécheresses et des hivers très rigoureux. Il est dit qu’à l’époque, le pain et la viande gelaient sur la table de la cuisine et les pluies qui traversèrent la France du sud au nord, en été 1788, détruisirent presque toutes les récoltes du pays. La situation des paysans fut si désespérée que la révolution éclata en 1789. Ces modifications climatiques et le volcan Laki ne sont peut-être pas seuls en cause, mais les historiens admettent que leur influence fut considérable dans les événements politiques qui mirent fin à la royauté. Ces volcans sont là pour nous rappeler que les hommes sont incapables de prédire ou de contrôler les impressionnantes forces de la nature.

Islande - Reykjavik est l'une des capitale la plus colorée d'u monde

C’est la fièvre !
Dans la soirée je suis happé dans le tourbillon d’un runtur authentiquement scandinave. La rue Laugavegur se transforme en beuverie généralisée. Des jeunes et des moins jeunes, en tenue de soirée – vendredi soir oblige – butinent de bars en clubs de danse jusqu’aux aurores. La bière Viking bat son plein. Ils commencent une cuite dans un bar, la poursuivent dans un autre, et finissent ivres morts dans la rue. Conséquence de l’interdiction de fumer dans les bars, il y a autant de monde sur les trottoirs qu’à l’intérieur des tavernes. Ça hurle et ça rigole àSoirée alcool grandes rasades…. C’est la fièvre ! Il est encore coutume de prendre le volant et rouler au pas dans les rues de Reykjavík, comme dans un feuilleton américain des années cinquante.  Le seul embouteillage d’Islande, répété inlassablement semaine après semaine. Ce petit tour fait partie de la vie sociale et Laugavegur en est le centre. Cependant la majorité des Islandais ne boivent que le week-end. A 900 couronnes la pinte de bière, soit 7 €, s’enivrer coûte cher en Islande. Aux alentours de minuit, un petit attroupement se forme autour d’un représentant  de la Mission Islandaise de Restauration prostré sur un trottoir, portant une croix plus haute que lui où l’on peu lire l’inscription sacramentelle Gjörið Iðrun (Repentez-vous). Prêcher dans la rue de la soif s’apparente à un prêche dans le désert. “La première chose que Dieu attend de vous pour que vous puissiez entrer et vivre dans son royaume est que vous vous repentiez” assène le religieux à un auditoire plus enclin à boire de la vodka que des paroles divines. A peine a-t-il terminé son sermon de minuit que deux jeunes homosexuels largement éméchés se postent à quelques centimètres du visage impassible du l’homme pour s’embrasser goulûment sur la bouche. Ces soirées arrosées d’alcool reflètent le caractère tempétueux des volcans. L’Islande est le robinet à magma  de la planète : un tiers des laves émises sur toute la terre sont ici !

Islande - l'éruption du geyser Strokkur est un spectacle qui attire de nombreux curieux

plaques tectoniques
Le jour suivant je quitte la ville. Place aux grands espaces ! L’Islande, c’est la nature à l’état brut, un mélange détonnant entre le feu et la glace : on y trouve près de 200 volcans, dont 130 actifs,  et les glaciers recouvrent 11% de son territoire. Au cœur d’une nature sauvage, je prends la route vers Geysir, à une centaine de kilomètres de Reykjavik. Ô miracle, le bord des routes est épargné des panneaux publicitaires. Ils sont prohibés, ainsi que dans les villes.  Cette absence de pollution visuelle est un spectacle en soi. Adieu la pub ! Geysir est le plus grand geyser du monde, si majestueux qu’il donna son nom à tous les autres geysers, un mot islandais qui veut dire “jaillir”. Sensible aux tremblements de terre passés, Geysir ne jaillit plus beaucoup dans la journée. A côté de lui, son petit frère le geyser Strokkur entre en éruption toutes les 4 minutes environ et projette de l’eau chaude à plusieurs dizaines de mètres. D’étranges champs de lave parcourus de fumerolles blanches marquent le lieu précis où s’affrontent les deux plaques tectoniques majeures dans l’hémisphère Nord, l’européenne à l’est, l’américaine à l’ouest. Une longue crevasse parcourant le pays, telle une balafre dans la roche témoigne de cette rencontre entre les deux continents. Au fond de cette crevasse, j’ai un pied sur le continent américain, un autre sur celui de l’Europe. C’est l’Islande.

Texte et photos Jamel Balhi

Categorie: Actualité

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