A Dhaka – Plongeon dans l’industrie textile du Bangladesh

 

Plongé dans l’étuve démographique de Dhaka, au Bangladesh, je me sens comme englouti dans le tourbillon d’un sani-broyeur géant ! Dans les rues saturées de cette capitale, j’apprends vraiment ce que veut dire promiscuité. Durant mon séjour à Dhaka, sur la route de l’Inde, je fais une halte dans un petit hôtel en plein cœur de Gullistan, ce quartier populaire de la capitale.
Gullistan signifie « Jardin fleuri », mais l’endroit n’a rien d’idyllique ; c’est le secteur le plus densément peuplé, bruyant et congestionné de Dhaka ; une mégapole qui compte autour de quarante-cinq mille habitants au km².
L’établissement est fréquenté uniquement par des Bangladais ; j’y rencontre Bablu, 45 ans, leader d’un syndicat pour la défense des droits des travailleurs. Ses engagements politiques, dont les médias du pays se sont fait l’écho, ont conduit à la perte de son emploi de comptable.
Il passe aujourd’hui la plupart de ses journées cloîtré dans une chambre de notre hôtel, dont le nom est Hotel Super, mais seulement le nom.
Bablu sort peu de sa chambre, si ce n’est pour s’asseoir devant la réception et passer des coups de téléphone. Je le suspecte d’être surtout expert en combines lucratives ; sa gentillesse est pourtant sincère. Ce père d’une famille de deux enfants propose de me conduire dans divers ateliers de confection. Il prétend connaître un grand nombre de Bangladais capables de m’ouvrir les portes très fermées de ces fabriques de vêtements.
Quelques coups de fils passés par mon nouveau camarade et…. peine perdue, malgré les accointances de Bablu dans le milieu, on me refuse la visite espérée, au motif que je suis étranger.
Cette volte-face fait sans doute suite à l’effondrement en avril 2013 de l’immeuble Rana Plaza abritant nombre de ces ateliers, et ayant fait plus de mille morts. Ce drame humain a mis en lumière les conditions de travail abominables dans les usines de vêtements de ce pays où l’industrie textile représente 80 % des exportations. Un simple ouvrier dans ce secteur ne gagne que 2 300 Takas en moyenne par mois, soit 23 €. C’est le plus bas salaire du monde. Aujourd’hui, même la Chine délocalise au Bangladesh.

un jeune employé âgé de 9 ans
En dépit de ces velléités, je parviens par le plus grand des hasards à m’introduire dans plusieurs ateliers de confection, à quelques centaines de mètres seulement de mon hôtel.
Ainsi, lors d’une visite du marché aux poulets vivants au rez-de-chaussée d’un vieux bâtiment aux murs de parpaings, des marchands de volailles m’informent que le sous-sol abrite des ateliers de confection.
Je descends au sous-sol. Difficile de dire combien de personnes travaillent là tant l’endroit paraît désorganisé. Parmi les travailleurs, de très jeunes se mêlent à des vieillards ayant largement dépassé la limite de la retraite.
Ils sourient en me voyant, et m’appellent Brother. Ces mines radieuses demeureront toujours un mystère compte tenu des conditions laborieuses de production : une chaleur suffocante dans des hangars qui ressemblent plus à des cellules de prison qu’à des ateliers d’artisans.
Jeunes employés du textile dans l'un des nombreux ateliers que compte DhakaJe passe à plusieurs reprises devant des policiers armés d’un fusil, mais ma présence n’inquiète personne. On m’invite même à photographier tout ce que je désire. L’absence de gardes privés indique que les vêtements qui sortent de ces ateliers-là ne sont pas destinés aux grandes marques internationales, mais iront inonder les marchés et autres magasins ordinaires à travers le monde. Les coutures sont plutôt de guingois et des fils pendent encore aux produits finis.
Je lie connaissance avec Shahed, un jeune employé âgé de 9 ans. Cet enfant parle quelques mots d’anglais et passe dix heures par jour devant sa machine à coudre. Il possède déjà une impressionnante dextérité pour coudre les fermetures à glissière sur les vestes de survêtements, formant un monticule à ses pieds. Shahed gagne 70 Takas par jour…. à peine 0,70 €. Ici, pas de contrat de travail, l’embauche ou la débauche se font selon les besoins du propriétaire des lieux.
Ces fripes de piètre qualité ne trouveront peut-être jamais d’acheteurs, et Shahed ne retournera sans doute jamais sur les bancs de l’école où il aurait pu apprendre à lire et à écrire comme les autres enfants de son âge… La scolarité est bien obligatoire au Bangladesh jusqu’à l’âge de 12 ans, mais les lois ne sont pas appliquées.
Les box de production ne sont pas pourvus de fenêtres et encore moins d’air conditionné. Seuls des ventilateurs de plafonds permettent de brasser l’air chaud, et respirer un peu.
Je demande au jeune Shahed pourquoi il ne fréquente pas l’école.
« Durant trois ans je suis allé à l’école de notre village. Mon père a quitté la maison et il n’est jamais revenu. Alors avec ma mère, on est parti de chez nous pour aller à Dhaka. Ici, je n’ai pas le temps d’aller à l’école. Si j’y vais, je meurs de faim », m’a-t-il expliqué.

Made in Bangladesh
Si ces enfants m’appellent tous Brother, c’est que ce nom leur colle à la peau : leurs machines à coudre sont toutes de marque Brother. Un modèle peu ergonomique, tout en métal et d’une robustesse à toute épreuve.
À proximité des ateliers, des boutiques vendent en gros tous les ornements et articles nécessaires à la fabrication de vêtements : boutons, élastiques, fermetures à glissière, bandes velcro, rivets, ceintures, boucles pour ceintures, dentelles… Des cavernes d’Ali-Baba de la mercerie oùComparses-du-bazar se trouve un surpeuplement d’articles de toutes les couleurs, largeurs et longueurs souhaitées. Des merceries tenues par des hommes barbus à turban et vêtus d’une jellabah ou d’un salwar-khameez, un pantalon ample recouvert d’une tunique.
Ces boutiques fournissent également les logos des marques de renommée internationale, à coudre sur les vêtements, et les très fameuses étiquettes « Made in Bangladesh ». Trois mots qui me feront toujours penser à ces petites mains œuvrant dans la chaleur épaisse de trous à rats, dans ce sous-sol coupé de la lumière du jour.
Je déambule librement entre les rangées de box. Des familles au grand complet sont occupées à coudre des capuches de survêtements, des casquettes ou encore des vêtements pour bébés. On demande ma nationalité – dès que je prononce le mot « France », on me rétorque « Zidane » – puis je suis invité à prendre le thé assis sur des cartons débordants de T-shirts.
Au rez-de-chaussée de ce triste bâtiment, les poules subissent un sort autrement plus cruel. Gavées d’une pâte épaisse qu’on leur enfourne dans le bec, les volailles sont entassées sans ménagement dans des filets en forme de cônes, tenus au plafond par des cordes. Les acheteurs en emportent par grappes entières tenues de part et d’autre d’un guidon de vélo. L’odeur acre de fiente mêlée aux plumes rend l’air irrespirable. Gullistan n’a décidément rien d’un jardin fleuri.
Impression de vivre, depuis ma venue au Bangladesh, dans un harem d’hommes où les femmes sont absentes. Les rares regards féminins que je réussis à croiser sont aussi brefs que timides.
Beaucoup d’hommes portent une barbe et des cheveux teints en orange. Intrigué, j’ai demandé à un vieux Bangladais pourquoi sa barbe et ses cheveux étaient de cette couleur. « Muslim system ! » a-t-il rétorqué. Voilà une explication claire et précise. L’histoire raconte que le henné aurait été la fleur préférée du prophète, d’où cette coutume religieuse.

embouteillage de Rickshaws dans Dhaka

gare aux accrochages
Prendre le bus au Bangladesh est une activité qui relève d’un sport extrême. Ou comment faire entrer 400 personnes dans un véhicule motorisé qui ne peut en contenir que 50. Toit et fenêtres débordent de passagers. La concurrence est rude !
Quand le bus arrive, il convient de saisir sa chance en y grimpant avant l’arrêt total. Les seules places libres sont généralement situées sur les deux marches d’accès, où s’agrippent des grappes humaines. Une fois dans la nasse du bus, il sera vain de tenter d’en ressortir à l’arrêt souhaité.
Malgré l’inconfort, la chaleur épouvantable et la promiscuité, l’humeur générale reste des plus joyeuses. Les rues de Dhaka sont paralysées. Un Gange de roues y coule. Ambulances et véhicules de secours n’ont aucun moyen de se frayer un chemin. Même les conducteurs de train klaxonnent pour éloigner la foule occupant les rails.
J’assiste à maintes reprises, non sans amusement, au travail des matraqueurs assermentés postés aux intersections. Ces hommes, parfois en uniformes, rabrouent à grands coups de trique les conducteurs de rickshaws un peu trop téméraires.
Et gare aux accrochages entre les carlingues de véhicules ! Les constats se font, eux, à coups de poing dans la figure. J’en suis témoin sous le pont routier qui traverse le quartier de Gullistan : une voiture qui effectue une marche arrière entre légèrement en collision avec un scooter conduit par un homme à barbe orange.
Ce dernier, fou de colère, s’approche du conducteur imprudent et lui envoie trois coups-de-poing sur le nez. Juste une mini-étincelle dans un chaos généralisé.
Des habitants de Dhaka me font part de leur consternation devant une démographie vécue ici comme un fléau.
Dakha est l’une des rares métropoles d’Asie où il n’y a presque aucun monument digne d’intérêt touristique, excepté le fort de Lalbagh, cet ancien palais érigé en 1678 par un prince, fils de l’empereur moghol Aurangzeg. Il ne subsiste de ce palace qu’un mausolée peint en rose, avec ses tourelles et son dôme très « mille et une nuits », ainsi qu’une mosquée abritant aujourd’hui un petit musée où une lumière blafarde tente d’éclairer des armes et quelques céramiques.
Loin de me transporter dans l’époque moghole, ce lieu est surtout un îlot de calme et de propreté au milieu d’un océan déchaîné de bruit et de désordre.
J’accepte d’ailleurs sans rechigner de payer le prix double réservé aux honorables étrangers, soit 200 Takas, équivalents à 2 €.
Si ce palais décapé n’a pas la splendeur du Taj Mahal, c’est une occasion de rencontrer enfin des familles bangladaises venues pique-niquer et se reposer en ce vendredi, jour férié hebdomadaire au Bangladesh.

Tanneur de peaux

comme sur le stade de Tremblay
La mousson cède jour après jour place à la chaleur tropicale… Le mercure affiche 38 degrés, pour un taux d’humidité de 90%.. Et si j’allais courir ? L’idée me prend en passant devant le grand stade national de Dhaka, derrière la grande mosquée tout aussi nationale. L’une des portes donne accès directement au terrain de football et à la piste d’athlétisme…. Du tartan, du vrai, comme sur le stade de Tremblay !
En pénétrant dans l’arène, je tombe littéralement nez à nez avec le « manager » du stade, monsieur Mohamed Yahia. Il me tend mécaniquement sa carte de visite et n’échappe pas à la règle du « Zidane very good » lorsque je lui annonce ma nationalité. Cependant, l’homme est fin connaisseur du sujet : en 2011, la fédération bangladaise de football organisa la venue du joueur français pour un match d´exhibition. Vingt-cinq mille spectateurs payèrent 20 Takas (0,20 €) pour admirer la vedette… « À la sixième minute de jeu, Zinedine Zidane dut quitter la pelouse en urgence… Impossible de contenir les milliers de fans survoltés qui envahirent subitement le terrain pour une séance d’autographes », se souvient monsieur Yahia. J’ai ensuite pu courir sur la piste du stade national, dans le plus grand anonymat…
À maintes reprises, de jeunes mâles m’accostent pour se faire prendre en photo à mes côtés. Je croyais ce privilège réservé aux jeunes filles blondes venues d’Europe ou d’Amérique. Je décline cet honneur, car l’idée d’être ensuite « partagé » sur Facebook ne m’emballe guère.
D’autres encore m’interpellent pour une petite causerie de trottoir dans la langue toute relative de Shakespeare. Dans notre froide Europe, ces petits moments-là sont très rares et je me prête donc volontiers à ce jeu…
Toujours dans le quartier de Gullistan, Akash m’aborde, environ 17 ans, cahiers sous le bras, l’air très universitaire.
– Bonjour, je m’appelle Akash, je voudrais juste parler avec toi, car tu es un étranger. De quel pays viens-tu ?
– De France.
– La France ? Ah, c’est le pays de Margaret Thatcher ?
– Non, de Zinedine Zidane.

                                                              Vendredi, jour férié au Bangladesh, occasion d'une sortie en famille

Jamel Balhi

 

Par| 2014-12-31T20:30:25+01:00 31 décembre 2014|Actualité|0 Comments

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